Afghanistan : où est passé l’équipement abandonné ? [1/2]

À la suite du retrait américain d’Afghanistan en août 2021, une importante quantité d’armes et d’équipements militaires occidentaux a été abandonnée. Trois ans plus tard, ce matériel suscite toujours des inquiétudes quant à son éventuelle utilisation par les talibans ou à sa revente sur le marché noir local.

Pour fêter le troisième anniversaire de leur retour au pouvoir, les talibans ont fait parader, sur la piste de l’ancienne base otanienne de Bagram, une partie des véhicules et des équipements capturés en août 2021. Ce détournement d’armes est considéré comme le plus grand de l’histoire moderne par l’Afghan Peace Watch. Il a même poussé Donald Trump, alors en lice pour briguer un second mandat à la présidentielle américaine, à affirmer que l’Afghanistan était désormais l’un des plus grands vendeurs d’armes américaines. Mais qu’en est-il réellement ? 

Inventaire et valeur économique du matériel laissé sur place

Avant de dresser un catalogue des armes tombées entre les mains talibanes en août 2021, il est important de faire un bref retour sur les exportations d’armes vers l’Afghanistan au XXIe siècle, et en particulier sur le rôle joué par les États-Unis dans l’approvisionnement de celui-ci. Entre 2001 et 2021, le pays de l’Oncle Sam était le fournisseur de 74 % des importations d’armes majeures de l’Afghanistan en termes de volume.  Les États-Unis dépensaient alors la modique somme de 18,6 milliards de dollars pour équiper en matériel les forces de sécurité nationale afghanes (ANSF). Ainsi, près de 96 000 véhicules militaires de tout type, environ 120 hélicoptères et plus d’une centaine d’aéronefs furent livrés en l’espace de vingt ans. Plus récemment, entre 2017 et 2019, les États-Unis ont fourni à l’armée afghane 7 000 mitrailleuses et plus de 20 000 grenades.Au cours des deux dernières années seulement, ils ont également fourni plus de 18 millions de cartouches. Entre l’annonce de leur retrait en avril 2021 et juillet 2021, les États-Unis ont ainsi  fourni du matériel d’une valeur de plus de 212 millions de dollars aux ANDSF,  parmi lequel des roquettes, des explosifs et des munitions.

Le Département de la Défense américain estime qu’à la suite du retrait des forces américaines, les talibans se sont emparés de 7,1 milliards de dollars d’armes et de matériel militaire en tout genre. S’il est important de rappeler que presque toutes les armes et tous les équipements utilisés par les forces militaires américaines en Afghanistan ont soit été rapatriées, soit détruits avant le retrait, le matériel restant entre les mains des ANSF est considérable. En effet, on décompte plus de 40 000 des 96 000 véhicules militaires que les États-Unis ont donné (dont des milliers de camions et 12 000 Humvee) pas moins de 80 aéronefs ( pour une valeur de 923 millions de dollars ), avec 180 000 munitions air-sol et 50 000 munitions d’entraînement. Presque tous les équipements de communication sont également restés sur place, y compris les systèmes radio, mobiles, portables et portatifs, ainsi que les émetteurs et dispositifs de cryptage associés. On compte également plus de 300 000 armes légères et petits calibres ( ALPC ), mais aussi des équipements de vision nocturne, de surveillance, de l’équipement biométrique, GPS, totalisant ainsi près de 42 000 équipements spécialisés. 

Ces chiffres impressionnants pourraient l’être encore plus. Pour cause, environ 170 pièces d’équipement militaire, y compris des véhicules et des avions, ont été « démilitarisées » par les forces américaines et rendues inutilisables avant le retrait, tout comme le furent 73 avions à l’aéroport de Kaboul, ainsi que 70 véhicules MRAP (Mine-Resistant Ambush Protected Vehicles) et 27 Humvee. Dans les jours précédents la chute de Kaboul, un total de 585 soldats afghans auraient quitté le pays à bord de 22 avions et 24 hélicoptères de l’armée de l’air afghane ( AAF ) en direction de l’Ouzbékistan, dont des Mil-Mi 17, des UH-60 Blackhawk et des Embraer A-29, auxquels il faut ajouter cinq autres avions qui se sont envolés vers le Tadjikistan. Dans une allocution officielle donnée début septembre 2023, le coordinateur du Conseil de sécurité nationale, le contre-amiral John Kirby, était catégorique sur le fait que les États-Unis n’avaient pas abandonné ces armes. Il a souligné que l’équipement capturé par les talibans « a été transféré bien avant notre départ aux forces de sécurité nationale afghanes. », terminant son discours en précisant bien que « se sont les ANSF, et non les États-Unis, qui ont abandonné l’équipement ». 

Quelle valeur tactique ?

Il convient de s’interroger sur la réelle valeur tactique des équipements capturés, et sur le possible développement des capacités de combat qui pourraient en résulter chez les talibans. Un arsenal important était déjà entre leurs mains avant même le retrait américain, principalement issu de la guerre froide et d’origines soviétiques ou chinoises. Des Humvee étaient d’ores et déjà en leur possession, ils étaient même régulièrement utilisés pour mener des attaques contre les ANSF et les troupes occidentales. Ces blindés ont très probablement à nouveau été employés pour conquérir les derniers bastions de résistance, en particulier dans la vallée du Panjshir, suite au retour au pouvoir des talibans. Ils s’ajoutent à l’utilisation des mitrailleuses, des mortiers et des pièces d’artillerie acquises, qui ont déjà conféré aux talibans un avantage tactique certain. Le documentaire Hollywoodgate, présenté en août 2023, montre qu’outre les équipements déjà cités, les Américains ont également laissé derrière eux le carburant, les munitions et les pièces de rechange pour les entretenir et les utiliser

Les plus grosses inquiétudes portent sur les avantages que peuvent procurer les équipements de vision nocturne et les lasers infrarouges. D’après certaines estimations, les forces américaines auraient laissé derrière elles entre 12 000 et 16 000 lunettes de vision nocturne. La surprenante quantité abandonnée laisse craindre une augmentation des capacités talibanes dans le combat nocturne. Déjà en novembre 2017, huit policiers afghans avaient été tués dans leur sommeil lors d’une attaque contre leur avant-poste près de Farah, dans l’ouest afghan. « Posséder la nuit », qui jusqu’à présent était l’apanage des armées modernes, offre un indéniable avantage sur celui qui n’est pas doté d’équipements adéquats, en plus de permettre les assauts en pleine nuit. 

L’utilisation active et l’incapacité à exploiter certaines technologies

L’entretien et l’utilisation au combat des matériels pré-cités par les combattants talibans est soumis à plusieurs conditions. Si les ANSF ont reçu un nombre important d’armes majeures entre 2001 et 2020, peu d’entre elles étaient des systèmes très avancés, et on ne sait pas combien d’entre eux sont ou peuvent être opérationnels à l’heure actuelle. De nombreux avions auront besoin d’un entretien spécialisé et de pièces de rechange qui ne sont probablement pas facilement disponibles pour les talibans. Parmi les avions capturés, se trouvent des Pilatus PC-12, des Cessna 208 Caravan et des Embraer A-29 Super Tucano, des appareils qui sont en mesure de procurer de l’appui aérien rapproché (Close Air Support). Le général Mark Kelly, qui dirige le commandement du combat aérien américain, a déclaré dans une interview que les avions saisis par les talibans ne représentaient en rien une menace pour l’armée américaine dans d’éventuels affrontements futurs, et que « lorsque l’on regarde l’autonomie et la vitesse de l’avion, la puissance de l’ordinateur et la capacité d’emport … ce n’est pas quelque chose qui, franchement, nous concerne. » 

Il est peu probable de voir des talibans manoeuvrer efficacement à partir des aéronefs abandonnés, étant donné qu’ils n’ont pas, jusqu’à preuve du contraire, l’expertise nécessaire pour les faire fonctionner. Depuis plus de trois ans maintenant, les éléments allant dans ce sens sont rares. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux en décembre 2024 suggère qu’un hélicoptère UH-60 Blackhawk, du même type que ceux saisis en août 2021, se serait écrasé alors que les talibans tentaient de le faire voler. Lorsqu’il est question des types d’armes les plus sophistiqués, notamment les aéronefs, la majeure partie de la maintenance était sous-traitée à des entrepreneurs privés américains, qui ont quitté le pays en août 2021. Pour utiliser et entretenir cet équipement, les talibans devraient rechercher le soutien, par exemple, d’entrepreneurs russes ou chinois. Différents facteurs entreraient en jeu : la nécessité pour les talibans de s’appuyer sur des armes américaines en plus de celles déjà en leur possession, leur capacité à acquérir ou à acheter le savoir-faire auprès de sous-traitants et leur besoin d’argent, détermineront tous la manière dont les talibans utiliseront leur butin de guerre à long terme.

D’autres armes plus simples à entretenir, comme les véhicules blindés légers, peuvent facilement être exploitées pendant de nombreuses années. Effectuer un entretien régulier des véhicules blindés auxquels les talibans ont accès ne devrait pas être trop compliqué pour les mécaniciens automobiles locaux, mais un entretien approfondi nécessiterait des connaissances plus spécialisées, que les États-Unis ont fournies en formant des mécaniciens afghans. Il reste à déterminer si la consommation en carburant de ces véhicules, qui est très élevée, ne sera pas un frein pour les talibans en ce qui concerne leur utilisation. 

Pour l’entretien des ALPC, les ateliers des ANSF, autrefois financés par l’armée américaine, sont remis en état de fonctionnement. Les spécialistes qu’ils contiennent, formés par les Américains, sont désormais au service du régime taliban. Néanmoins, ces ateliers sont conçus pour réparer principalement les armes de fabrication russe. Des doutes subsistent ainsi quant à leurs capacités à entretenir et réparer l’équipement américain, d’autant plus que les armes légères américaines sont plus difficiles à entretenir et que les pièces de rechange ne sont pas facilement disponibles dans la région. Dans ce contexte, les armuriers clandestins des deux côtés de la ligne Durand, connus pour leur compétence dans la production d’armes, de pièces de rechange et de munitions contrefaites, pourraient potentiellement combler ce vide. Quoi qu’il en soit, les armes de fabrication soviétique et russe ( principalement les AKM, PKM et RPG ) ont massivement et pendant des décennies circulé en Afghanistan. Il est probable qu’elles resteront le choix d’armes préféré des talibans, en particulier parmi les combattants « basiques ». 

Dans l’ensemble, il semble peu plausible que les armes capturées par les talibans constituent une menace sérieuse pour la stabilité des voisins de l’Afghanistan. Les armes pouvant peser sur le plan stratégique ( blindés lourds, hélicoptères, avions, artillerie ) ont soit été détruites par les Américains dans leur retraite, soit sont inexploitables pour les raisons évoquées plus tôt. En revanche, le grand nombre d’ALPC (avec les munitions associées) est beaucoup plus préoccupant. Si les talibans ne développent pas le savoir-faire nécessaire pour entretenir les armes et produire les munitions adéquates, il semble plus probable que les armes américaines seront exportées vers des marchés d’armes clandestins, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, ce qui contribuera à la prolifération des armes dans la région.

Un puissant outil de propagande

Sur le plan informationnel, à partir de février 2020, les comptes pro-talibans et leurs revendications ne cessent de gagner du terrain, supplantant de manière assez large les informations diffusées par les comptes officiels du gouvernement afghan qui tentèrent, en vain, de contrer la propagande. Cette montée en puissance sur le terrain de la communication annonce et accompagne les succès militaires des talibans. Un véritable tournant qui marque l’appropriation par les talibans d’un butin de guerre dont le pouvoir dépasse largement l’impact immédiat sur leur puissance de feu. 

La dépendance talibane à l’égard des armes nouvellement acquises pour mener des attaques dépendra en grande partie de leur capacité à utiliser et à entretenir cet équipement sur le long terme. Leur utilisation à des fins de propagande ne nécessite même pas que ces armes soient opérationnelles. La présentation au monde de la capture de ces armes, notamment les séquences de défilés dans des véhicules américains, renforce le récit taliban sur la défaite des forces américaines, des ANSF, et les critiques contre la décision de l’administration Biden. Elle offre aussi une vision plus professionnelle des talibans, lesquels, dans les premiers jours et semaines qui ont suivi la prise de pouvoir, ont partagé sur les réseaux sociaux des images de l’unité des forces spéciales Badri 313, censée être d’élite, dont les membres apparaissent en uniforme complet, équipés de matériel tactique américains.

Dans la même lancée, l’engagement des talibans sur Internet est mené en plusieurs langues, ciblant un public au-delà des frontières de l’Afghanistan. La simple existence des talibans sur les plateformes de médias sociaux occidentales et leur utilisation libre et sans entrave confèrent une légitimité à la fois aux revendications du groupe et à sa gouvernance continue. Cela restera probablement le cas tant que les talibans auront accès à l’attention de la communauté internationale par le biais du Web. La diffusion de ce matériel de propagande permet aux talibans de transformer ces armes en outils de recrutement. Tant que les réseaux sociaux ne seront pas mieux contrôlés, les talibans continueront de progresser sur le terrain informationnel. 

Mathéo Colinet

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