Analyse

Quelles perspectives face à l'émergence de l'axe sino-russe?

Le 30 mai 2014 par Camille Martin
© Rue89

Lors du sommet réunissant Xi Jingping et son homologue russe Vladimir Poutine en mai 2014, la Chine et la Russie ont signé une trentaine d’accords stratégiques. Suite aux sanctions imposées par l'Union Européenne, ce rapprochement des anciens rivaux communistes est un signal fort de l’apparition d’une nouvelle logique d’équilibre entre les grandes puissances mondiales. Retour sur les relations entre ces deux pays.

La Chine et la Russie partagent une histoire tumultueuse

L’histoire sino-russe a longtemps été ternie par des contentieux frontaliers. Dès le 17ème siècle, les deux puissances se mesurent lorsque la dynastie des Qing tente d’arrêter l’expansionnisme Russe en Extrême-Orient Sibérien. Mais les territoires situés au nord du fleuve Amour sont stratégiques pour la Russie – lui permettant un accès à la mer du Japon ainsi qu’une ouverture libre sur le Pacifique – et seront donc finalement annexés entre 1858 et 1960.

Malgré un rapprochement des partis communistes de Staline et Mao, les relations entre les deux pays ne tardent pas à se détériorer de plus belle. Dès le début des années 60, la Russie de Khrouchtchev est qualifiée de « révisionniste » face au rival Chinois, et les réformes conduites par Gorbatchev sont considérées comme désastreuses. Il faudra attendre 1979 pour que les relations diplomatiques recommencent timidement, avant la signature d’un partenariat stratégique en 1996 et d’un traité de coopération et de bon voisinage en 2001.

En 2004, un partenariat vient finalement sceller le sort des îles Bolchoï, Menkeseli, Tarabov et Bolchoï Oussouriski, réglant les dernières disputes frontalières entre les deux géants. Les relations sino-russes vont alors connaître un nouvel essor, mais tandis que la Russie cherche à étendre la coopération politique, la Chine reste méfiante et se concentre sur le volet économique. En effet, s’ils ne partagent pas la même idéologie, les deux pays ont des intérêts convergents.

Un partenariat stratégique contre l’hégémonie américaine

Car s’il y a bien une chose sur laquelle la Chine et la Russie s’accordent, c’est la lutte contre la doctrine unique prônée par la première puissance mondiale. Toutes deux puissances nucléaires et membres du Conseil de sécurité de l’ONU, elles défendent ardemment l’équilibre d’un monde multipolaire. Les deux pays ne cachent pas leur volonté de former un bloc Eurasiatique pour faire face aux Etats-Unis, et multiplient les messages politiques à leur encontre.

En 2001, ils créent L’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) avec quatre autres pays d’Asie Centrale. Après avoir signé un accord de devise locale pour leurs échanges bilatéraux, Moscou et Pékin projettent d’abandonner le dollar comme monnaie d’échange dans toute l’Asie. La Chine et la Russie partagent par ailleurs des points de vue convergents sur un certain nombre de dossiers « sensibles » comme l’Iran, le Kosovo ou la Birmanie, contrastant avec les prises de position occidentales.

La coopération militaire est d’ailleurs l’une des principales composantes de la relation sino-russe. En 2005, les deux puissances faisaient une démonstration de force dans la péninsule de Shandong avec un exercice nommé « Mission de Paix » dans le cadre de l’OCS. En 2012, elles réitéraient en mer Jaune - au large de la Chine Orientale - puis en 2013 en mer du Japon, avec la plus grande manœuvre navale commune de leur histoire. Enfin, les deux pays ont participé en mai 2014 à un nouvel exercice - cette fois en mer de Chine Orientale - et de nouvelles manœuvres sont déjà planifiées pour 2015. L’intensification de la coopération sino-russe en Défense est incontestablement un message fort contre la puissance militaire américaine déployée dans le Pacifique.

Une collaboration économique dictée par des intérêts communs

Les relations sino-russes ont longtemps été dominées par la coopération économique, selon Xi Jinping « les échanges commerciaux entre les deux pays ont été multipliés par 14 au cours des 20 dernières années et ont atteint en 2013 la somme record de 88,2 milliards de dollars ». Cependant, la balance commerciale a un équilibre tout particulier : Moscou exporte des ressources naturelles et de l’armement tandis que Pékin lui vend des produits de consommation et des biens d’équipement. Les projets énergétiques - pipelines, gazoducs, joint-ventures pétrolières et fourniture directe d’électricité - se multiplient, avec par exemple l’inauguration en 2011 du gazoduc reliant le Nord-Est de la Chine à la l’Extrême-Orient Russe, ou encore l’extension de l’oléoduc de Taïchet vers Daqing, au Nord-Ouest de la Chine.

La vente d’armes est le second poste d’échanges entre la Chine et la Russie, cette dernière lui fournissant navires de surface, missiles, sous-marins, avions de chasses et radars. Pékin s’est largement appuyé sur Moscou pour la modernisation de son appareil militaire, et ce depuis l’effondrement du bloc soviétique. En 2013, la part chinoise dans les exportations d’armes russes s’élevait à 1,8 milliards de dollars, non loin des 2 milliards de dollars dépensés en 2012.

La Russie et la Chine viennent de signer des accords stratégiques

Courant mai, Vladimir Poutine s’est rendu en Chine pour une visite d’Etat ainsi que pour assister au sommet de la CICA (Conférence sur l'Interaction et les Mesures de Construction de la Confiance en Asie) qui se tenait à Shanghai. Xi Jinping s’était déjà rendu à deux reprises en Russie, notamment pour assister aux Jeux Olympiques de Sotchi. Malgré une volonté apparente de développer leur partenariat stratégique global, cette visite a surtout été l’occasion pour les anciens rivaux d’accroitre leur coopération économique : une trentaine d’accords stratégiques ont été signés. Parmi eux, la signature d’un contrat gazier historique entre les deux pays a été au centre de l’attention de la communauté internationale. Comme annoncé avec fracas par La Voix de la Russie, les compagnies Gazprom et China National Petroleum Corp collaboreront sur un projet à hauteur de 400 milliards de dollars sur 30 ans.

Peu de temps après le déploiement de sanctions visant la Russie, cette rencontre entre les deux chefs d’Etat a fait couler beaucoup d’encre. Les médias et chercheurs y voient la confirmation de l’émergence d’un axe sino-russe venant contenir Washington et ses alliés, les puissances émergentes pouvant désormais s’allier contre leurs tentatives d’isolement. Mais après l’annonce de l’amorçage d’une coopération globale, certains experts spéculent sur la volonté portée par Moscou et Pékin de créer un nouvel ordre mondial.

Mais la relation sino-russe reste ambivalente

Malgré une certaine frénésie des médias face au rapprochement des puissances communistes - une association qui effraie le monde occidental - les experts tentent de relativiser la situation en mettant en avant la profonde ambivalence de leurs relations. D’abord sur le plan économique : malgré des échanges stratégiques (énergie et armement) entre la Chine et la Russie, ils restent des partenaires économiques mineurs. Si la Chine est le deuxième partenaire économique de Moscou - derrière l’Union Européenne - la Russie ne fait pas partie des principaux partenaires de Pékin, qui échange davantage avec les Etats-Unis, l’Union Européenne et le Japon.

Alors que la Chine compte sur son voisin Russe pour lui fournir ses besoins en pétrole et en gaz, Moscou craint de devenir une réserve de ressources naturelles pour les produits manufacturés chinois.

La coopération militaire est elle aussi sujette à des ambivalences. Malgré un rapprochement qui suscite de nombreuses spéculations dans les médias étrangers, les déclarations de Moscou et de Pékin ne laissent pas place aux ambiguïtés. Poutine a en effet déclaré en direct à la télévision Russe : « La Russie ne songe en aucune manière à l'établissement d'une alliance militaire et politique avec la Chine » malgré des relations désormais « excellentes ». D’autres signaux viennent confirmer qu’une coopération militaire semble peu probable : par exemple, la Russie refuse généralement de vendre ses technologies les plus avancées à la Chine, et lui vend moins d’armes qu’à son rival militaire indien.

Un mariage d’intérêts

Entre coopération et contingents, quelles sont les perspectives de cette nouvelle phase de la relation entre la Chine et la Russie? Bien que la montée en puissance d’une coalition contre les puissances de l’Ouest représente une belle publicité pour la promotion de leurs puissances respectives, ni la Chine ni la Russie n’ont véritablement intérêt à ébranler la stabilité de l’ordre mondial. Il est clair que les rivalités historiques n’ont pas disparu, et que la méfiance reste de mise entre Pékin et Moscou. Dans leur ambition de dominer leur espace géopolitique, la persistance des rivalités sino-russes semble inévitable, ce qui rend impossible la construction d’une véritable alliance.

Les deux pays collaborent sur leurs intérêts communs, mais n’hésitent pas à faire preuve d’un rationalisme implacable sur leurs contingents. C’est bien le pragmatisme économique et politique des deux géants qui explique leur récent rapprochement, leur relation n’est en aucun cas basée sur des valeurs partagées. Finalement, Pékin et Moscou se voient autant comme des partenaires que comme des menaces. Bien loin de l’idée d’une alliance durable, il semble que la relation sino-russe repose avant tout sur la satisfaction d'une logique expansionniste.

Camille MARTIN.

Retrouvez d'autres articles du Portail de l'IE sur des thèmes connexes :

- Quelle place pour l'ASEAN dans le futur conflit sino-américain dans le Pacifique?

- La stratégie chinoise au Tchad.

- La stratégie de conquête du secteur aérien par la Chine.