Analyse

La montée en puissance des tigres anatoliens

Le 2 février 2015 par Arkadi Kara
http://www.geo.fr/voyages/voyages-geo/turquie-sivas-perle-de-l-anatolie/les-derviches-tourneurs

Au cœur de l’Anatolie profonde traditionnellement sous-développée et agricole est apparue un ilôt de prospérité : Kayseri. Le succès de Kayseri et de ses chefs d’entreprises a éclaté en Turquie au milieu des années 2000. Décryptage du succès des tigres anatoliens à la philosophie de vie semblable à celle que détaille Max Weber dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

La revanche de l’Anatolie

Méprisés par les « turcs blancs » stambouliotes, les populations que l’on désigne comme « turcs noirs » peuplant l’Anatolie tirent profit dans les années 80 du changement de politique économique que le pays va opérer sous l’assistance du FMI. Ce virage économique prône la production à l’export et soutient la croissance de la Turquie centrale. Les villes comme Konya, Gaziantep, Karaman ou bien encore Kayseri sonnent de plus en plus comme celles de villes à succès. Elles ont vu dans la décennie l’ascension de grandes familles fabricantes de meubles, électroménager et bien d’autres marchandises et savoir-faire destinées à l’export. La réussite du virage économique et le réinvestissement [1] ont soutenu une dynamique de succès dans toutes ces villes. A tel point qu’elles prennent une revanche sur la grande Istanbul, trop occidentale et négligente de l’identité turque. Il s’agit en tout cas d’une perception qu’en ont les Anatoliens. Ces groupes sont pour certains des fleurons à l’international comme Boydak.

L’éthique islamique

La politique de réinvestissement éthique conjuguée à une rigueur dans la trésorerie constitue l’essentiel de la recette de la success-story anatolienne. Depuis ces premiers succès, il y a désormais une course entre ces tigres d’Anatolie pour avoir la meilleure réputation qu’il soit et être reconnu par toute la communauté (ville, district). La pointe de diamant pour « gagner » les esprits et les cœurs réside dans l’investissement qui profite à la collectivité comme le financement par ces « nouveaux riches » d’infrastructures sportives ou bien encore d’événements culturels... Ces hommes d’affaires appliquent un des piliers de l’islam, le Zakat/Sadaqa, qui implique aux fidèles un don de 2,5% de ses revenus pour une cause caritative.

Indéniablement, l’application d’une éthique religieuse et la « course à la charité » qui en découle améliore l’existence des populations, bénéficiaires des emplois ainsi que des prestations que financent les tigres anatoliens. Il est intéressant d’observer cette volonté affichée d’avoir une épargne réinvestit dans des projets territorialisés et pas sur une sphère virtuelle. Exit donc le bling-bling et l’arrogance matérialiste. Cette politique de projets, de réinvestissements est aussi alimentée par les gastarbeiters[2] turcs d’occident qui ne manquent pas de soutenir leur patrie d’origine via des remises financières, des investissements dans la pierre ainsi que par des partenariats avec des fournisseurs turcs.

Un électorat à choyer

Le parti AKP de R.T. Erdogan a su satisfaire cet électorat qui fait figure de bourgeoisie de province recherchant à la fois libéralisme économique et pratique traditionnelle des principes moraux musulmans. L’AKP dans sa posture, a tirer profit dans son positionnement politique de l’utilité de s’appuyer sur cette frange de personnalités provinciales qui représentent la Turquie et qui ne sont pas issu de la vitrine glamour, de l’image d’Épinal qu’est Istanbul.

Autre personnalité qui concoure à renforcer ce réseau de tigres anatoliens n’est autre que Fethula Gülen. Ce dernier était jusqu’à ce que n’éclate l’affaire de corruption à grande échelle en Turquie un des acteurs influent du monde turque. Il affichait ouvertement son soutien au renforcement de cette éthique islamique ouverte vers une modernité, ceci afin que son peuple soit reconnu comme détenant un leadership sunnite[3] et un bonne image auprès du monde occidental.

La subtilité de la stratégie des tigres réside dans le fait qu’ils s’unissent sous la bannière de la Tuskön qui regroupe tout une flopée de tigres proche de la mouvance Gülen pour contrebalancer la bien implantée Tüsiad qui est plutôt une association regroupant une « élite séculaire », qui ne place pas l’islam au cœur de sa pratique du business. L’organisation patronale Müsiad est elle aussi proactive pour faire la promotion des intérêts industriels et commerciaux turcs et des incontournables tigres anatoliens.

C’est d’ailleurs une des cibles pour R.T. Erdogan assez facile à frapper tant le pays devient conservateur et retourne vers un islam originel. L’image d’islam light que la Turquie affiché au tournant des années 2000 se vérifie de moins en moins.

Le mirage de la Turquie européenne

L’élite stambouliote « mondialisée » assiste impuissante au fossé qui la sépare en terme sociétale avec les Anatoliens et reste, de ce fait, pantoise face à la l’impuissance de l’U.E pour redonner le goût aux Turcs de regarder vers la rive occidentale du Bosphore. Derrière le paravent à ces actions caritatives et ce réancrage d’un islam rigoureux se cache l’ambition de la bourgeoisie anatolienne de revenir sur les réformes instaurées sous le régime Mustafa Kemal Atatürk. Seuls deux ministres du gouvernement Davutoğlu sont stambouliotes alors qu’Istanbul représente au bas mot un cinquième de la population totale de la Turquie. Tout ceci illustre bien la marginalisation des stambouliotes et des valeurs qu’ils incarnent.

Jusqu’à ce que l’U.E et le marché européen soient dynamiques, les tigres anatoliens regardent surtout à l’occident. Depuis la crise financière, la stagnation européenne, les Turcs vivent mal le demi-siècle d’attente et songe à une phase de replie vers la tradition et les États avec lesquels ils partagent des traits communs. Il y a une bascule stratégique qui s’oriente particulièrement vers les territoires turcophones avec lequel la turcité et l’islam sont les points communs. Comme second niveau, une politique de « néo-ottomanisme » qui amène la Turquie à améliorer ses rapports avec son voisinage pour pouvoir y déverser ses productions et accessoirement renforcer les droits des minorités turques présentent. Enfin à un niveau plus large, il s’agit de cibler des collaborations tout azimut avec des pays frères, du point de vue de la religion et notamment grâce aux acteurs humanitaires de la Tika qui introduisent des produits turcs ou développent des projets avec des entreprises turques dans certaines contrées d’Afrique.

Les tigres anatoliens comme symboles de la Turquie actuelle

Les tigres anatoliens présentent ici le vrai visage de la Turquie. Cette même Turquie trop souvent décrite comme européenne, moderne, progressiste, ou bien encore proche des standards de vie occidentaux. La réalité est qu’Istanbul n’est qu’une vitrine, un mirage dans lequel l’U.E généralise, glorifie la Turquie. La Thrace orientale sur le continent européen ne représente que 3% du territoire turc largement imprégné d’une culture anatolienne, à l’écrasante majorité musulmane et faiblement ouverte sur le monde. Les tigres anatoliens sans juger de leurs degrés de sincérité dans l’application de l’éthique religieuse de laquelle ils se réclament n’en demeurent pas moins des hommes d’affaires. Le bénéfice est l’objectif pour chacun d’eux. Ainsi voyant l’U.E en panne économique, ils ne font ni plus ni moins que regarder vers les marchés porteurs que sont la Russie, l’Asie centrale, la Chine ou bien encore les États dans lesquels les grands projets d’infrastructures sont à bâtir. La réputation de ces individus alternant entre thésaurisation et projection sur des projets sans cesse plus ambitieux tirent l’économie turque vers le haut depuis près de deux décennies et rapproche progressivement le « made in Turkey » du « made in Germany » tant la robustesse et la fiabilité des réalisations tend à en devenir le point fort.

Arkadi Kara


[1] C’est notamment par le réinvestissement et/ou la thésaurisation autrement dit l’usage rigoureux des bénéfices que ces tigres ressemblent aux calvinistes que décrit Max Weber, ils sont d'ailleurs désignés comme des « islamo-calvinistes » du fait de cette pratique rigoureuse dans les affaires.

[2] Littéralement en allemand, « travailleurs invités », souvent originaires des Balkans et de Turquie.

[3] Leadership que plusieurs pays se disputent entre autres : L’Arabie Saoudite gardienne des lieux saints, la Turquie le pays qui a eu le califat le plus étendu spatialement comme territorialement sous la civilisation osmanli.