Analyse

La Hongrie, nouveau nœud énergétique en Europe

Le 5 mars 2015 par Paul BOONE
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Pressentie dès 2008 pour être le nouveau passage des énergies fossiles en Europe, la Hongrie a su profiter des crises successives entre l’Europe et la Russie (crise gazière russo-ukrainienne de 2008, conflit est-ukrainien) et de sa place stratégique au cœur de l’Europe pour se placer comme le nouvel acteur incontournable de l’énergie.

Lors de l’accession de Viktor Orban au poste de Premier Ministre de Hongrie, le gouvernement s’est engagé de manière unanime à une reprise en main du secteur énergétique de la Hongrie, avec l’ambition de devenir la pierre angulaire d’une politique aux accents fortement nationalistes. N’hésitant pas à comparer le secteur énergétique de la Hongrie à une colonisation au cœur du pays de la part des autres pays européens et de la Russie, Orban a évidemment bien compris l’enjeu que représentait son pays dans l’acheminement des énergies fossiles en provenance de la Russie, du Kazakhstan et du Moyen-Orient.

Une position stratégique entre l’Europe, l’Asie et la Russie

Un simple regard sur une carte de l’Europe permet de se rendre compte de la position centrale de la Hongrie en Europe. Or, avec les différentes crises entre l’Ukraine et la Russie depuis 2008, la Hongrie est apparue comme une alternative stable à son voisin ukrainien. C’est pourquoi depuis bientôt dix ans, les entreprises ouest-européennes cherchent à s’inscrire durablement dans le pays. Le Sénat français proposait par exemple dès 2007 de renforcer les liens entre les entreprises françaises (GDF, EDF) et les entreprises hongroises (Mol, MVM) afin de contrôler de manière plus sûre les importations d’énergies dont dépend la France.

Cependant la France n’a pas eu le monopole de l’idée puisque la Russie, historiquement implantée dans le pays, se sert de la Hongrie comme d’un nouvel eldorado du transport énergétique au sein de l’Europe, passant par-delà l’Ukraine, laquelle voit ses relations se dégrader avec le Kremlin. En effet, la Russie, qui exploite déjà la centrale nucléaire de Paks (la seule du pays, qui fournit 40% de l’énergie du pays), a signé en 2014 son agrandissement en construisant deux nouveaux réacteurs (avec MVM, l’entreprise hongroise d’électricité). Elle a également convié les magyars à participer à la construction, aujourd’hui abandonnée, du gazoduc South Stream, remplacé par Turkey Stream. La société russe Surgutneftegas a même possédé MOL, l’entreprise de pétrole et de gaz hongrois, de 2009 à 2011 et dont les parts ont été rachetées par le gouvernement hongrois. En bref, la Fédération slave essaie par de nombreux moyens de s’attacher les services de la république hongroise afin d’assurer ses débouchés en Europe.

Elle est servie en cela par la résurgence d’un discours nationaliste en Hongrie, avec le parti Fidesz (dont Viktor Orban fait partie), et un rapprochement entre les deux pays. Or, chose intéressante, la Hongrie est membre et de l’Union Européenne et de l’OTAN. Ainsi, lorsque Vladimir Poutine dialogue avec son homologue hongrois, il sait que c’est une manière de discuter avec les deux entités internationales et de les contenter en ayant un allié dans le camp adverse. De la même façon, le déplacement de la chancelière allemande Angela Merkel le 2 février dernier à Budapest a été l’occasion de rappeler à Viktor Orban ses engagements européens ; surtout c’est l’idée chez les allemands que la Hongrie, à cheval entre le monde russe et le monde allemand, mais n’appartenant ni à l’un ni à l’autre, est désormais un partenaire conséquent tant d’un point de vue économique que d’un point de vue politique (grâce à ses rapports avec la Russie).

Une économie énergétique taillée pour la Grande Hongrie

D’un point de vue stratégique, la Hongrie est donc devenue la clé de voute de la région nord-balkan. Mais si elle est si importante aux yeux des uns et des autres, c’est que les entreprises hongroises de l’énergie sont parvenues à se tailler la part du lion dans une région encore peu encline à faire confiance aux occidentaux. Mieux, la Hongrie a su jouer de ses relations anciennes avec les pays alentours, même hostiles, afin de créer un empire énergétique incontournable.

L’entreprise MOL (Magyar Olaj és Gázipari) est l’exemple même de la mainmise de la Hongrie sur les secteurs énergétiques des pays voisins. Elle a en effet racheté en 2001 la société Slovnaft, la compagnie slovaque d’hydrocarbures, mais également INA en 2003, en Croatie, et en 2007 Energopetrol, la compagnie bosniaque, et Italiana Energia e Servizi. En 2010 elle investit dans Baitex, un opérateur russe. Si l’on transpose ces différentes acquisitions sur une carte, il devient évident que l’entreprise a construit un arc énergétique englobant les Balkans, la Roumanie, la Bulgarie et remontant jusqu’au sud de la Pologne. Seul ce puissant voisin, et la société PKN Orlen échappe à son emprise. Dès lors, la moindre discussion pour la construction de gazoducs contournant la Russie par le Sud, passe obligatoirement par la Hongrie, qu’il s’agisse de Nabucco, de South Stream ou de Turkey Stream. Cet éclairage explique les raisons qui poussent Russes et Allemands à s’attirer les faveurs des Hongrois.

De même les acquisitions de Mol en Oman et au Yemen, au Kazakhstan, au Pakistan prouvent que la Hongrie cherche à devenir plus indépendant, et de la Russie, et des pressions européennes afin de pouvoir se fournir en gaz et en pétrole en contrôlant à la fois le forage, l’acheminement, le stockage et la distribution. Par ailleurs, les grandes capacités de stockage du gaz en Hongrie, parmi les plus grandes de la région, jouent en faveur du gouvernement, qui lui permet de baisser les prix de l’énergie.

Conclusion

Ainsi, contrairement à son voisin serbe qui dépend fortement du bon vouloir russe et de South Stream, la Hongrie possède un arsenal économique puissant qui oblige ses voisins ouest-européens à ménager le pays. Forte de relations privilégiées tant avec les russes qu’avec l’Europe et les Etats-Unis (via l’UE et l’OTAN), et de sa position centrale, la Hongrie est possiblement devenue la nouvelle plaque tournante des énergies fossiles en Europe, raflant la mise à une Ukraine enlisée dans un conflit dont elle ne sortira qu’exsangue.

Paul Boone

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