Analyse

Skynet : le logiciel tueur des services secrets américains

Le 3 novembre 2015 par Julien Boudenne
L'Intelligence artificelle Skynet du film "Terminator" décide d'annihiler l'humanité !

Le programme informatique de lutte anti-terroriste Skynet utilisé par les américains permet de frapper à distance les terroristes au Pakistan. Néanmoins, derrière la lutte anti-terroriste se cachent des enjeux économiques : les déclarations d'Edward Snowden sont révélatrices de cette compétition économique qui existe entre les États et montre le rôle prépondérant que jouent les États-Unis dans cet affrontement.

C’est peut-être pour exprimer leur sens de l’humour que les agents de la National Security Agency (NSA) ont fait référence au célèbre film Terminator pour nommer leur création : Skynet, laquelle était dans le film une intelligence artificielle devenue hors de contrôle et qui avait décidé d’anéantir l’humanité par l’utilisation de bombes nucléaires.

Quid du programme Skynet ?

Skynet est un programme informatique de la NSA servant à identifier des terroristes présumés et autres ennemis des Etats-Unis au Pakistan, pour ensuite les éliminer avec des drones. Concrètement, ce programme fonctionne comme une application classique de gestion commerciale de mégadonnées (big data).

En premier lieu, une masse gigantesque de « métadonnées » est collectée. Les informations sont stockées, traitées puis servent à réaliser des modélisations. Par la suite, ces dernières sont soumises à plusieurs programmes d’apprentissage automatique – plus connus sous le nom de « machine learning »  - dans le but d’identifier des cibles précises.

Au terme de calculs scientifiques complexes et d’algorithmes décisionnels, le programme fournit un score pour chaque individu selon une logique binaire : en dessous d’un certain seuil, l'individu est classé comme innocent et au-dessus, comme terroriste. Etant donné que les résultats obtenus ne donnent pas entière satisfaction, la NSA apporte des correctifs et certifie, dans sa version améliorée, 0,008% de marge d’erreur.

Néanmoins, en considérant ce programme comme scientifiquement valide, ce qui n’est pas le cas[i], on tombe sur une marge d’erreur de 0.008% ce qui équivaut pour le Pakistan, pays de 188 millions d’habitants à 15 000 personnes accusées à tort[ii]. Il reste à savoir si les individus classifiés comme « terroristes »  par le programme Skynet de la NSA seront ciblés par des drones.

Pour procéder sur le terrain à l’exécution de frappes de drones, la NSA transmet les résultats à  des organismes fédéraux tels que la CIA ou le département de la Défense, pour ne citer que les principaux.

Le recours à « la guerre des drones » est devenu systématique et massif au fur et à mesure de la présence américaine en Afghanistan de 2004 à 2015[iii]. Il connaît toutefois une inflexion progressive depuis le retrait progressif des troupes américaines du sol afghan.

Skynet, un  nouvel instrument du hard-power américain ?

La « guerre des drones » s’inscrit tout d’abord dans la guerre contre le terrorisme initiée au lendemain des attaques du 11 Septembre. Les Etats-Unis envahissent l’Afghanistan dans le but officiel  de détruire Al-Qaïda, attraper Oussama ben Laden et renverser les Talibans.  A partir de 2004, les premières attaques par drones ont alors lieu. Cependant, étant donné la relative nouveauté des documents disponibles sur Skynet, il n’est pas encore possible de déterminer à partir de quelle date ce programme a été mis au point. En conséquence, on ne peut établir une date officielle à laquelle les services concernés ont commencé à utiliser ce programme pour réaliser des frappes avec les drones.

Un des pays frontaliers de l’Iran et de l’Afghanistan joue un rôle déterminant : le Pakistan, lequel dispose d’une frontière à l’ouest limitrophe avec l’Afghanistan sur plus de 1000 kilomètres et abrite des Talibans dans le nord-ouest du Pays, en zone patchoune.

Les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan se divisent en deux phases. De 2001 à 2011 les deux pays ont noué une relation privilégiée et ont formé une alliance dans « la guerre contre la terreur » jusqu’à leur rupture au cours de l’année 2011 suite à une série de reproches de part et d’autres : le rapprochement des Etats-Unis d’Obama avec « l’ennemi Indien » a été très mal perçu du côté pakistanais ; La protection des Talibans sur le territoire pakistanais fut reprochée à Islamabad. Enfin, la « prise de liberté » d’Obama avec la souveraineté du Pakistan, entre frappes de drones et le raid contre Ben Laden a constitué le point culminant et sceller la fin d’une alliance, certes imparfaite, entre les deux pays.

Toutefois, les  attaques de drones continuent sur le territoire pakistanais. Elles s'inscrivent en totale violation de la souveraineté pakistanaise et du droit international et signifient que Washington domine politiquement la zone de conflit.  A ce titre, il s’agit d’une démonstration de puissance : frapper l’ennemi sans demander l’autorisation de pénétrer sur son territoire tout en ne prenant aucun risque de déplorer des pertes humaines dans son propre camp.

On peut toutefois douter de la pertinence de l’approche américaine pour deux raisons.

D'une part, les « dommages collatéraux » sont mis en exergue - de l’ordre de 420 tirs entre 2004 et 2015 ayant fait plus de 4000 morts – dans lesquels seuls 1.5% des personnes identifiées avec certitude représentaient des « cibles à valeur » c'est-à-dire une menace à l’encontre des intérêts américains.

D'autre part, les conséquences de telles frappes ne sont pas négligeables : elles risquent d’alimenter un processus de représailles qui favoriserait le recrutement au profit des talibans dans les zones du territoire pakistanais où ils sont implantés.

Mais au delà de ces conséquences, les déclarations successives d’Edward Snowden permettent d’envisager la lutte contre le terrorisme sous un tout autre angle : celui de la guerre économique. 

La lutte anti-terroriste utilisée comme prétexte à la guerre économique ?

Dans sa lettre ouverte au peuple brésilien, publiée en décembre 2014, le lanceur d’alerte E. Snowden dénonce « ces vastes programmes de surveillance de masse qui surveillent et enregistrent de façon permanente les moindres faits et gestes de populations entières. […] Ces programmes n’ont jamais été conçus en réactions au terrorisme : il s’agit d’espionnage économique, de contrôle social, et de manipulation diplomatique. C’est une question de pouvoir. »[iv]

Cette déclaration d’E.Snowden permet de se poser la question du rôle que joue la rhétorique de la lutte anti-terroriste dans la stratégie d’affrontement économique que livrent les Américains au reste du monde depuis la fin de la guerre froide.[v]

En outre, Eric Denécé et Leslie Varenne vont encore plus loin et considèrent le reste de la planète comme étant presque devenu un nouvel Etat américain[vi].  En effet, les règles juridiques américaines s’imposent à l’heure actuelle à une partie non négligeable du reste du monde. « Les autorités judiciaires et commerciales américaines ont bâti un arsenal répressif leur donnant les moyens de lutter contre l’expansion économique de leurs concurrents. La majorité de ces lois – Trade Acts et embargos – contiennent des dispositions et des mécanismes permettant au responsable américain du commerce (…) de sanctionner les comportements de rivaux »[vii]Les Etats-Unis peuvent prendre des mesures unilatérales de rétorsion dans le cas où un pays refuserait de mettre fin à un comportement jugé « injuste » et « déraisonnable ». Les raisons invoquées sont très diverses : prolifération nucléaire, lutte anti narcotique, défense des droits de l’homme et anti-terrorisme.

En ce qui concerne la lutte anti-terroriste, on distingue « 14 lois ou règlements contre Cuba, l’Iran, l’Irak, la Libye et le Nicaragua »[viii] Ainsi, la prise en compte de la dimension géoéconomique par les pays rivaux des Etats-Unis paraît primordiale dans le cadre de la lutte anti-terroriste.

Dans cette optique, le programme Skynet peut être perçu comme la face émergée de l’iceberg que constitue l’ensemble des programmes développés par les services secrets américains. 

 
Julien Boudenne