Analyse

Ushahidi : la start-up made in Africa qui révolutionne le crowdsourcing

Le 3 décembre 2015 par Isabelle Simon

Ushahidi est le logiciel de pointe révélateur de la révolution technologique qu’est en train de vivre l’Afrique. Aujourd’hui utilisé par des millions de personnes à travers le monde dans des contextes de crises ou à des fins de divertissement, cet outil de cartographie basé sur une production par des sources participatives en temps réel s'impose comme un élément incontournable de l’intelligence géographique.

Ushahidi : l’application pour témoigner en temps de crise

Ushahidi qui signifie “témoignage“ en Swahili est une plateforme collaborative qui a émergé au Kenya en janvier 2008 dans un contexte de violences post-électorales. A cette époque Ory Okolloh, blogueuse et activiste Kenyane lance un appel sur le web pour créer une carte interactive sur internet qui permettrait d’informer les citoyens en temps réel sur les zones d’insécurité à travers le pays. Erik Hersman également blogueur et David Kobia programmeur, répondent à cet appel. En deux jours une interface Web est codée. Celle-ci permet de collecter des SMS et témoignages de la population pour ensuite les cartographier grâce à l’outil gratuit Google Map. Près de 50 000 témoignages vont être recueillis et retranscris sur la carte interactive tout juste créée. En avril 2008, les créateurs du site fondent la société sans buts lucratifs du même nom.  La plateforme Ushahidi basée sur un logiciel gratuit et “opensource“ est ainsi créée. Elle offre la possibilité de rassembler des données provenant de multiples sources humaines par le biais d’un SMS, email, ou internet et de les visualiser sur une carte interactive pour leur donner du sens. C’est ce qu’on qualifie en langage technique de “crowdsourcing“.
Le “crowdsourcing“ est utilisé par la start-up comme outil de responsabilité collective au service de l’activisme social, promouvant par là le concept de journalisme citoyen et d’information géospatiale.


Ce projet innovant a séduit un certain nombre de fondations philanthropiques américaines, telles que Humanity United et the Omidyar Network, qui ont permis à la start-up africaine de lever un peu plus de 1,500 000 $ de fonds en trois ans, somme suffisante pour rejeter les offres du gouvernement, tout en se développant considérablement. En effet, depuis sa création la société a modernisé sa plateforme mais a également développé de nombreux autres logiciels. Roll Call par exemple est une application qui permet de joindre vos proches sur n’importe quel appareil pour prendre de leurs nouvelles ou en donner ce qui apparaît essentiel en temps de crise. Ce développement technologique est allé de pair avec une augmentation du nombre de salariés passant de trois blogueurs à cinquante aujourd’hui.
Afin de financer ce développement la société a réussi à élargir ses revenus avec la création d’options payantes. Celles-ci permettent à une cible spécifique, celle des professionnels (ONG, médias, entreprises) d’avoir un accès optimum aux différents logiciels de la plateforme.

Au-delà de l’aspect technique et financier, le développement de la plateforme s’est aussi révélé à travers l’ampleur de son utilisation dans le monde. Le programme pouvant se télécharger aisément, il a été utilisé dans la réalisation d’environ 60 000 projets, a comptabilisé 6,5 millions de posts/témoignages et atteint 20 millions de personnes.  
Pour ne prendre que quelques exemples, le programme permet entre autres de détecter les fraudes électorales et a été utilisé à cette fin en Inde, en Albanie, en Zambie, au Nigéria ou encore en Colombie. Il permet également une meilleure coordination de l’aide humanitaire comme il l’a été prouvé à Haïti, en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou au Nord Kivu. Le programme est utilisé aujourd’hui au Burundi avec la création d’une carte en ligne de Bujumbura, la capitale, qui tente de discerner sur un même lieu les violences faites aux civils.

Un outil révolutionnaire

Avec l’ampleur considérable qu’a prise  en quelques années seulement le programme, Ushahidi peut être qualifié d’outil révolutionnaire.
Ushahidi représente une nouvelle frontière dans le monde de l’innovation, originellement issu de la Silicon Valley. C’est un programme basé sur des principes antagonistes à ceux de la célèbre région californienne, qui s’est construit essentiellement dans les épreuves et où les innovateurs se concentrent à faire plus mais avec moins. La start-up a été applaudie dans la Silicon Valley au point que le magazine MIT Technology Review la classe parmi les cinquante entreprises les plus innovantes en 2011. En 2009 elle avait également été nommée parmi les dix entreprises lauréates de Netexplo, l’observatoire indépendant français qui étudie l’impact des technologies digitales sur la société et le business.

L’efficacité du logiciel est à tel point reconnue que l’Institut Américain pour la Paix (United States Institute for Peace) a créé un programme spécial (U4U) permettant aux jeunes revenant de zones de conflits de s’entrainer à l’utilisation de cet outil de cartographie “crowdsourcé“. Le but est également qu’ils s’initient à la pratique de la gestion de crise afin de pouvoir adresser efficacement les besoins des communautés de leur pays d’origine, d’entrainer les autres et de rejoindre une communauté d’instigateur de paix par la technologie.  

Ushahidi joue également un rôle dans la redistribution du pouvoir de témoignage qui n’est plus l’apanage ni des médias, ni des ONG, ni des gouvernements. Lors des troubles post-électoraux au Kenya, la carte a permis de récolter de l’information avec plus de rapidité que n’importe quel reporter ou agent administratif. De même, Ushahidi révolutionne le modèle de travail humanitaire et journalistique. Initialement ce travail correspondait à réaliser un reportage sur un désastre suivi d’une distribution hasardeuse de l’aide. Avec Ushahidi, la tendance a évolué. Désormais ce sont les victimes qui fournissent les données et des bénévoles traduisent et trient les messages, ce qui permet grâce à cette récolte de données utiles d’améliorer le travail des journalistes et des humanitaires.
Ushahidi a aussi révolutionné le rapport à l’information. La transmission de l’information est initialement relayée par les journalistes ou par des récits de témoignage, avec Ushahidi elle est populaire, immédiate et avérée.

Pour Béatrice Giblin, fondatrice de l’Institut Français de Géopolitique, les cartes produites grâce à Ushahidi sont intéressantes en terme de renseignement :  A la manière de l’intelligence économique, elles produisent une sorte d’intelligence géographique“.

Enfin, cette start-up est la démonstration concrète de la révolution technologique qui touche en ce moment le continent africain. La société Ushahidi participe au développement des nouvelles technologies en Afrique grâce à sa communauté de cyberactivistes.


L’innovation a-t-elle des limites ?

Dans les situations de crises politiques et humanitaires Ushahidi est devenu l’outil incontournable de la cartographie interactive. Toutefois l’utilisation de cet outil n’est pas sans limites :
    •    Il est difficile de rendre compte de l’existence de cet outil aux populations en détresse et il faut du temps avant qu’elles n’enregistrent le numéro permettant de transmettre une information sur la plateforme Ushahidi.
    •    Avec cet outil un risque peut être rencontré, celui qui a trait à la fiabilité des informations. Celles-ci peuvent être de simples rumeurs ou des partis pris amoindrissant ainsi la qualité de l’information et donc de l’outil.
    •    Ces cartes constituent par ailleurs une source importante d’informations stratégiques, spécialement en temps de crise. Accessibles à tous, elles peuvent être utilisées à des fins bellicistes ou d’activités criminelles. Il est ainsi préférable de filtrer l’information, de la vérifier et l’analyser avant de la diffuser sur la carte.
    •    Ushahidi n’a produit qu’une centaine de cartes sur 13 000 mises en ligne. Ce qui signifie que seule une poignée de cartes respecte une charte éthique rigoureuse imposant un partenariat avec des ONG et des acteurs locaux.
    •    L’utilisation de l’outil par quelques-uns peut être originale, ce qui réduit la crédibilité d’Ushahidi. Une carte a par exemple était développée sur des incidents et informations à propos de zombies…

Néanmoins, la création et l’utilisation  d’Ushahidi résultent d’un vrai effort de coordination et de coopération qui a abouti à sa large utilisation à travers le monde. L’outil est aujourd’hui incontournable dans des contextes d’assistance aux sinistrés.  
Suite aux retombées positives majoritaires, les ONG, médias, gouvernements et organisations internationales commencent à mesurer l’importance d’un outil comme Ushahidi.

Isabelle Simon