Analyse

Quand la lutte anti-drogue devient un instrument d’influence des Etats-Unis en Amérique latine

Le 9 mars 2016 par Marie Le Bars

Malgré la chute des cartels de Medellin et de Cali en Colombie dans les années 1990, le trafic international de drogues (notamment de cocaïne) a continué son expansion. Les Etats-Unis ont donc décidé d’intervenir et de mener une « guerre à la drogue », qui déstabilise l'Amérique latine.

L’Amérique latine, souvent considérée comme « l’arrière-cour » des Etats-Unis, a été au centre des stratégies américaines depuis l’élaboration de la doctrine Monroe en 1823 qui a permis l’éveil d’une conscience panaméricaine. En effet, cette doctrine traduit la solidarité américaine aux pays qui essayaient de s’émanciper de la domination européenne ; cette doctrine est toujours un fil directeur des relations interaméricaines.

Le narcotrafic est donc apparu comme une problématique commune aux pays du Sud (pays producteurs, de transit et consommateurs) et aux Etats-Unis (premier consommateur mondial de cocaïne provenant d’Amérique latine, à 80% de la Colombie). Les Etats-Unis se sont ainsi engagés dans la lutte anti-drogue dans les années 1950 puis, après le 11 septembre 2001, dans la lutte contre le narco-terrorisme.

Les objectifs de la stratégie anti-drogue américaine

Les Etats-Unis se sont engagés dans la lutte anti-drogue et adaptent leurs interventions en fonction du type de pays : pays producteurs (Colombie, Bolivie, Pérou), pays de transit (Venezuela, Mexique, Costa Rica, Honduras, Saint Domingue, Haïti) et pays consommateurs (Mexique). Outre l’intérêt direct étasunien de réduire directement la disponibilité et donc la consommation de drogue sur le territoire, les Etats-Unis ont diverses raisons d’intervenir sur le continent. La première est d’ordre économique, le but étant de défendre les intérêts des entreprises américaines présentes dans les pays touchés par le narcotrafic (risque de racket, d’enlèvements, de corruption) ainsi que de sécuriser l’acheminement du pétrole en provenance du Venezuela et du Mexique. La seconde raison est de « reconquérir » certaines régions où l’anti-américanisme est ancré, pour des raisons historiques notamment la participation de la CIA à des coups d’État (Guatemala en 1954, Brésil en 1964, Chili en 1973). Les Etats-Unis cherchent donc à asseoir leur influence en Amérique latine grâce à la lutte contre les narcotrafiquants.

Les programmes d’aide mis en place par les Etats-Unis

Afin de protéger ces intérêts, les Etats-Unis ont mis en place des programmes d’aides à la fois financiers, techniques et militaires. L’USAID, l’agence de coopération américaine créée en 1961, a débloqué 746,6 millions de dollars en 2010 pour la zone « Amérique latine – Caraïbes » ; la Colombie a reçu 166 millions de dollars (dont 42,5 millions pour les programmes de développement de cultures alternatives). Deux autres programmes ont été ouverts aux pays d’Amérique latine luttant contre la drogue : l’International Military Education and Training (1976) et le Foreign Military Financing (FMF, 1950) permettent l’achat d’armes américaines, la formation sur ces dernières, et l’entraînement des services militaires. La Colombie a été le troisième receveur du FMF (après Israël et l’Egypte) entre 2000 et 2005.

Les Etats-Unis ont aussi supporté des initiatives nationales telles que l’Initiative Merida (Mexique, 2008) et le Plan Colombie (1999 – 2005) développé par le Président Andrés Pastrana dont le but était de sortir le pays du narcotrafic à travers quatre mesures : lutte contre la production de drogue, développement de cultures de substitution, renforcement des institutions judiciaires, désarmement des groupes armés. En 2006, suite au Plan Colombie, les Américains ont mis en place l’Andean Counterdrug Initiative, qui est apparu comme une extension du Plan Colombie à d’autres pays (Colombie, Pérou, Bolivie, Equateur, Brésil, Panama, Venezuela), composé de deux volets, lutte contre la drogue/sécurité et développement économique et social. En 2005, ces pays ont respectivement reçu de l’ACI : $462 millions, $115.3 millions, $90.2 millions, $25.7 millions, $8.9 millions, $5.9 millions, $2.9 millions. Ainsi, l’ACI est devenue un programme majeur d’assistance étatsunienne dans la lutte contre le narco-terrorisme en Amérique latine. Le problème de la drogue est analysé sous un prisme différent : il n’est plus seulement un problème sécuritaire mais aussi sociétal, judiciaire et sanitaire. En effet, l’assistance porte sur la formation militaire et technique des unités anti-drogue, mais aussi sur le système judiciaire et sur le développement de cultures alternatives.

Ces dernières années, l’accent a été mis sur des cultures de substitution car la fumigation avec des « herbicides total » (de type Roundup, produit de la compagnie américaine Monsanto) des champs de coca ont rendu les terres incultivables et ont forcé les paysans à se déplacer. De plus, le développement de cultures alternatives peut permettre une reconversion durable des régions et une éradication de la drogue [nb : Carrefour a mis ces produits estampillés ONU et USAID dans leurs gondoles]. L’ONU a financé des programmes pour remplacer la culture de la feuille de coca par la culture du cacao et certaines associations colombiennes, comme Cosurca (Cooperative of coffee growers in southern Cauca)  se battent pour remplacer la culture de coca par le café et proposent aux paysans des micro-crédits et l’accès à des labels. Bien que ces programmes aient montré leur efficacité et aient fait reculer le nombre d’hectares de coca cultivés, leurs impacts restent mineurs pour deux raisons : les fumigations américaines dans le cadre du Plan Colombie et la rentabilité de la culture du coca [il faut quatre mois pour cultiver la feuille de coca, contre quatre ans pour le café].

Le montant de l’ensemble de ces aides permet de démontrer que ces aides représentent un outil d’influence pour les Etats-Unis en Amérique latine.

La remise en question des politiques coercitives américaines sur la lutte anti-drogue

Depuis trois ans, une mouvance apparaît en Amérique latine qui se dissocie de la politique de Washington. On remarque l’émergence d’une unité sud-américaine remettant en cause l’hégémonie étatsunienne et pointant l’inefficacité des précédentes mesures en matière de lutte anti-drogue. En effet, les politiques répressives, conseillées par les Etats-Unis, à l’encontre des cartels ne fonctionnent pas (la production et la consommation de drogues sont en augmentation depuis 40 ans), et des pays traditionnellement rangés aux côtés du voisin américain, prennent la parole pour présenter des propositions de lutte contre la drogue allant à l’encontre de la ligne de conduite américaine (notamment sur la dépénalisation des stupéfiants). C’est le cas du Costa Rica, du Panama, du Guatemala et de la Colombie au Sommet d’Antigua et de Carthagène en 2012, et de l’Argentine, du Mexique et de l’Equateur lors d’allocutions fréquentes à la tribune de l’ONU. Les Etats-Unis semblent s’effacer sur le plan médiatique et les pays d’Amérique latine s’expriment. Le dogme américain est remis en question sur l’ensemble du continent et son influence aussi.

L’Organisation des Etats Américains et la Commission Interaméricaine pour le contrôle de l’abus de drogue sous contrôle étatsunien       

Malgré cette apparente remise en question du pouvoir américain dans la zone, il ne s’agit que d’une tolérance plus importante laissée aux pays latino-américains : « Les Etats-Unis (…) observent et laissent faire » (Coletta Youngers, Institut Washington Office for Latin America). Mais, la tolérance n’exclut pas le contrôle. Les Etats demeurent dépendants des aides étatsuniennes, notamment en matière d’achat d’armes et de formation militaire. De plus, les institutions communes à l’ensemble du continent sont sous contrôle américain : l’OEA est financée à 49% par les Américains et le CICAD obtient des subventions de l’OEA et directement des Etats-Unis par le biais de l’INL (International Narcotics and Law Enforcement Affairs), environ 9 millions de dollars en 2001.

Les critiques envers des Etats-Unis sont légitimes et fondées, cependant, elles ne changent en rien le rapport de force. L’Amérique latine reste sous le joug américain en matière de lutte anti-drogue.

Marie Le Bars