Analyse

L'exploitation minière spatiale pour pallier le manque de ressources terrestres ?

Le 20 avril 2016 par Portail de l'IE

L’atterrissage réussi du premier étage du Falcon 9 sur une barge par SpaceX confirme le début d’une nouvelle ère spatiale pour réduire les coûts de lancement d’engins. Les matériaux utilisés n’étant pas pérennes, l’exploitation des astéroïdes est une solution envisageable pour continuer d’explorer l’univers.

Objet de tous les fantasmes, l’espace constitue un marché immense pour lequel milliardaires et grandes entreprises historiques de l’industrie aéronautique se livrent à une coopétition acharnée. Les dix-sept lancements de satellites télécoms en 2015, le retour du lanceur Falcon 9 de Space X fin 2015 sont des faits qui laissent présager une stratégie dépassant l’intérêt commercial immédiat... L’arrêt de l’envoi de navettes spatiales par la NASA en 2011 a marqué un tournant dans l’histoire de la conquête spatiale. Parmi les 5 objectifs spatiaux principaux que nous avons identifié – exploration, exploitation, tourisme, sécurité/militaire et télécommunication – ce premier article  détaillera les rapports de force entre les moteurs de l’expansion de l’industrie minière spatiale.

Avec la fin de rivalité URSS-USA, les programmes spatiaux ont perdu leur attrait politique. Les agences spatiales ont ainsi dû innover afin de trouver des formes de financement, faisant valoir des opportunités stratégiques hors du cadre scientifique. Les satellites étant devenus courants et nécessaires au développement de l’économie moderne, de nouveaux marchés se sont développés à la suite des mutations économiques et technologiques du XXIème siècle.

L’Union Astronomique Internationale estime que la ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter, se trouvant à près de 500 millions de kilomètres du Soleil, comporterait plusieurs centaines de milliers d’objets, dont le plus imposant, Cérès, fait environ 945 kilomètres de diamètre. Peu d‘analyses minéralogiques ont été réalisées pour définir la composition exacte des astéroïdes. Cependant, on estime que les métaux majoritairement présents seraient le nickel, les silicates, le platine ou encore des terres rares, tous mélangés avec de la glace. Dès lors, la valeur commerciale d'un kilomètre carré d'astéroïde, hors frais d'exploitation, s’élèverait à près de 5000 milliards d'euros.

De fait, des acteurs étatiques et privés s’intéressent discrètement au marché minier : celui-ci fut longtemps jugé peu crédible du fait d’un manque de rentabilité. Mais la raréfaction des minerais et de certains métaux sur Terre pousse les industriels à repousser les limites de leur périmètre de recherche. Et ce, d’autant plus que ces matériaux bruts exploitables, pour la plupart des terres rares, sont cruciaux pour pérenniser la conquête intergalactique, l’envoi de nouveaux satellites, de modules spatiaux ainsi que le marché de produits technologiques occidentaux. Aujourd’hui, la Chine et la Russie ont la mainmise sur les terres rares, puisque plus de 80% d’entre elles se situent en Mongolie Intérieure. Par extension, les Etats-Unis cherchent une souveraineté par leur indépendance en ressources grâce au marché extraterrestre ;  à l’instar de leur stratégie pétrolière, les USA s’éloignent de leur rôle de gendarme du monde au profit d’un isolationnisme autoalimenté. Ils voient ainsi en l’exploitation spatiale une porte de sortie en cas d’embargo par la Chine, qui, lors du conflit pour l’octroi des îles Diaoyu - Senkaku avec le Japon en 2010, n’a pas hésité à mettre sa menace à exécutionimpactant brièvement, mais durement le marché.

Les Etats-Unis se sont déjà prononcés en faveur de cette nouvelle guerre des étoiles, minière, notamment à travers la signature de la loi U.S. Commercial Space Launch Competitiveness Act (H.R. 2262). Celle-ci permet aux entreprises américaines de s’approprier les ressources spatiales, allant de fait à l’encontre du traité international de 1967 qu’ils avaient pourtant ratifié. Ce traité interdit les Etats ou les individus de s’emparer des corps célestes ainsi que des astéroïdes mais le traité américain ne fait mention que de la propriété des matières premières qui pourraient être extraites.

Cette loi fait notamment écho aux pressions de la sphère entrepreneuriale, particulièrement de la Silicon Valley, où d’ambitieux projets spatiaux ont déjà vu le jour, soutenus par des investisseurs notables tels que Jeff Bezos pour Blue Origin, Elon Musk pour SpaceX, ainsi que le cofondateur de Google Larry Page pour Planetary Ressources Incorporated (PRI). Cette bataille des milliardaires n’est pas seulement une énième campagne de communication mais bel et bien les prémices d’une des futures guerres économiques, portant sur un marché estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars. Le premier round s’étant déroulé autour de l’Ansari X Prize (du nom de l’entrepreneur Anousheh Ansari, première touriste spatiale), ou X Prize, qui opposa les entreprises spatiales autour du défi du tourisme en vol suborbital. Celui-ci fut remporté par Virgin Galactic en 2004. La multiplication des concours encouragent les entreprises à innover davantage, plus rapidement et plus efficacement, tout en économisant les ressources et en retirant à la NASA, toujours pilote du projet stratégique américain, une part des responsabilités quant à sa participation à l’exploitation minière spatiale ; le gouvernement américain se dédouanant au profit des entreprises. Les sociétés Deep Space Industries et Planetary (DSP) Ressources Incorporated (PRI) visent le marché minier en particulier. Le Jet Propulsion Laboratory, une entreprise en lien avec la NASA, réfléchit quant à elle sur les possibilités d’extraction de matières premières qui pourraient être utilisées par les engins spatiaux habités, à l’instar d’une station-service sophistiquée.  

Les répliques internationales sont pour le moment timorées : ainsi la Russie et la Chine ont toutes deux fait savoir qu’elles développaient de nouveaux programmes spatiaux. La grande surprise sur ce marché est venue du Grand-Duché Luxembourgeois, celui s’étant exprimé sur sa volonté de faire du pays un territoire pionnier dans la technologie extractive spatiale. Ce projet s’inspirant de la réussite de la société SES SA, ayant vu le jour grâce au soutien de l’Etat dès 1986.

Les questions d’ordre économique et technologique s’opposent encore au développement de tels marchés. Elles se présentent aujourd’hui comme des barrières aux ambitions des sociétés publiques comme privées vis-à-vis des ressources spatiales. Bien que les investissements semblent disponibles, les prix estimés des matières extraites ne seront pas compétitifs sur le marché avant plusieurs décennies. De plus, la problématique technologique sera toute autre lorsque les entreprises souhaiteront industrialiser leurs activités et effectuer des économies d’échelle. Plusieurs solutions sont proposées à l’instar du projet d’ascenseur spatial, déjà évoqué alors par Tsiolevski au début du XXème siècle. Ainsi un troisième chapitre de la conquête spatiale sera le passage de la stratégie préventive à la réalité d’un jeu de puissances cannibales.

L’impact environnemental de ces activités sera aussi un enjeu majeur et potentiellement un facteur de risque économique, à moins de trouver des solutions pérennes, moins onéreuses et plus écologiques au lendemain de la COP21, à l’image des lanceurs réutilisables de SpaceX et Blue Origin. A l’heure où les Etats s’associent pour créer une dynamique écologique au niveau mondial, les activités spatiales du minier seraient particulièrement dangereuses pour l’environnement du fait de dépôts dans la stratosphère, selon une étude présentée par deux scientifiques Martin Ross et Michael Mills.

 

Grégory WAWSZYNIAK-DUMONT & Flavien CHASTANET