La stratégie en tuyau de Huawei : une expansion multicanal

Le 17 février 2017 par William Paris

Alors que le secteur des télécommunications est en pleine croissance avec l’explosion de l’échange des données, le contrôle de cette ressource est primordial dans le cadre d'une stratégie de puissance. La Chine, avec des entreprises telles que Huawei ou ZTE, a développé son contrôle du réseau de télécom. Huawei s’appuie sur une stratégie de conquête au-delà du territoire chinois.

Huawei, numéro 3 des smartphones derrière Samsung et Apple, a pour ambition de devenir le premier acteur de ce marché à l’horizon 2020. Pour ce faire, Huawei tire profit d'un contrôle de la chaîne de valeur des télécommunications. À l'origine, Huawei Technologies est un équipementier en télécoms : 70 % de son chiffre d’affaires provient de ses installations et l'entreprise est d'ailleurs devenue le deuxième équipementier en infrastructure en 2010. En 2016, sa croissance a été de 68,6% sur ce secteur.   

 

La R&D au cœur de la stratégie 

Avec 3 898 brevets demandés à l’OMPI [1], Huawei est le premier dépositaire de brevet auprès de cet organisme. 45% de ses effectifs sont consacrés à la R&D, soit 70 000 employés, répartis entre plusieurs labs à travers le monde. Avec un fond de 40 000 brevets, Huawei mise sur l’innovation technologique pour développer le marché des télécommunications.

Au mois de mai 2016, Huawei a accusé Samsung de la violation de onze brevets en déposant ses plaintes à la fois en Chine et aux États-Unis. C’est la première fois qu’un constructeur de smartphones entreprend une action de ce genre. Cette attaque révèle que Huawei désire s’affirmer comme un acteur mondial de l’innovation : il se protège par l’usage du droit tout en tentant mieux collaborer avec ses concurrents dans le développement technologique. En effet, Huawei n’espère pas une interdiction de l’usage de ces brevets, mais l’achat de licences d’exploitation. Dans ce rapport de force, Samsung a accusé Huawei de violation de ses brevets portant sa technologie d’imagerie mobile et de stockage des données en Chine. Ces manœuvres de la part de Huawei démontrent une stratégie globale et élaborée. L’entreprise était connue du grand public pour des smartphones de bas et moyenne gamme et essaye désormais de monter en gamme en concurrençant directement Samsung et Apple. Dans cette optique, Huawei fait bénéficier à l’un de ses terminaux d’une intelligence artificielle dédiée.

 

Une stratégie en tuyau

Huawei développe entièrement la chaîne de valeur de la télécommunication par une stratégie en tuyau reposant sur l’augmentation du trafic des données. De 4,4 zetaoctets en 2013 à 44 zetaoctets en 2020, soit une croissance de 10% du volume produit. Cette stratégie repose sur le développement de Data Centers, du cloud computing, de la transmission des données et le développement d’un plus grand nombre d’appareils connectés L’offre de service numérique destinée aux entreprises constitue un point d’entrée de choix pour accentuer la dépendance d’industrie à des services externalisées.     

Le développement tourné vers le consommateur final passe par la démocratisation de l’Internet des Objets (IoT). En effet, Huawei a lancé un nouveau standard pour l’IoT, Nb-IoT, avec l’opérateur téléphonique espagnol Telefonica. L’ambition affichée est de pénétrer le marché latino-américain en développant un nouveau standard, mais aussi de faire pression en Europe par une alliance avec un opérateur historique. Depuis 2005, Huawei est un partenaire de British Telecom. Leur partenariat a été renouvelé récemment pour soutenir le lancement de la 5G en Europe.

Ces alliances permettent à Huawei de gagner en légitimité auprès des instances européennes. Ainsi, en apparaissant comme un partenaire crédible, Huawei peut travailler activement au lancement de la 5G en Europe et participer au standard mis en place. En effet, lors du lancement de leur premier smartphone en Europe, la structure du réseau européen 4G en dual Band (800Mhz, 2,4Ghz) a été l’une des raisons de leur échec.

Vincent Peng, Président de la division européenne, voit l’Europe comme une source d’opportunités pour le développement de l’entreprise. En développant un écosystème complet, de l’infrastructure à l’IoT, dans lequel les consommateurs européens peuvent investir, Huawei prend une place stratégique. Le développement par une seule entreprise permet l’interopérabilité du système, ce qui représente un avantage compétitif. De plus, cette posture d’acteurs à tous les niveaux permet à Huawei d’avoir la capacité de captation de nos données.

La stratégie multicanale de développement de Huawei est inspirée des nouveaux principes tactiques issus de La guerre hors limites [2], un livre de stratégie militaire analysant l’opération « Tempête du désert » écrit par deux colonels chinois en 1996. En effet, le fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, fut colonel de l’Armée Populaire de 1973 à 1983 en pleine révolution culturelle. Huawei est donc imprégné de culture militaire, au point que les 4 principes du général Douglas MacArthur  « Devoir, Honneur, Affaires, Patrie » sont inscrites sur l’étendard de l’université Huawei. Une stratégie de contrôle total sur toute la chaîne de valeur donne à la Chine un avantage précieux pour mener une guerre technologique, sur les territoires où l’entreprise s’est implantée. La capacité de contrôle d’un ensemble de moyens de télécommunications est un atout stratégique dans les nouvelles formes de guerres auxquelles nous faisons face.

 

Nos données en danger

En raison de ces manœuvres d’entrée sur le marché européen, le sénateur du Haut-Rhin, Jean-Marie Bockel, a rendu dans un rapport au Sénat sur la cyberdéfense. Dans ce dernier, il appelait à interdire sur le marché européen tous les routeurs d’origine chinoise. Cependant, Huawei a développé en 2012 un partenariat stratégique avec SAP, leader des solutions logicielles de gestion d’entreprise d’origine allemande. Les dernières certifications pour ses serveurs illustrent le placement stratégique de Huawei dans la gestion des données. Les craintes affichées dans le rapport, qui auraient pu apparaître comme un pur fantasme, se sont trouvées confirmées en novembre 2016. En effet, des terminaux de ZTE et Huawei, équipés du logiciel Adup’s, transféraient des logs d’appels et des métadonnées des messages de l’utilisateur vers la Chine. Huawei a déclaré pour sa défense que cette particularité de leur OS était destinée seulement au marché chinois, mais qu’une erreur de configuration a provoqué un déploiement international de ces fonctionnalités. Lenovo, une autre entreprise chinoise, avait aussi créé des backdoors à l’intérieur de ses ordinateurs, fait révélé en 2013.  

Avec la découverte de ces backdoors au niveau des terminaux, on peut s’interroger s’il n’existe pas d’autres moyens de captation des données sur les routeurs, les serveurs ou les antennes. Le contrôle de ce secteur relève d’une importance cruciale et d’une capacité de renseignement véritable pour l’intérêt de compagnies concurrentes. La stratégie du tuyau assure de faire de Huawei un acteur incontournable et sa montée en gamme représente un enjeu crucial pour réussir son entrée sur le marché européen. Cependant, pour nous autres européens, voir apparaître dans nos mains un opérateur extérieur pratiquant la captation des données pour le gouvernement chinois se révèle pernicieux pour l’intégrité de nos données.


[1] Office Mondiale de la Propriété Intellectuelle

[2] Quiao Liang et Wang Xiangui, La guerre hors limites, Paris, Payot et Rivages,coll « Bibliothèques Rivages », 2003