Analyse

Rachat des comptes Nickel : la stratégie d’expansion de la BNP grâce à la transition digitale.

Le 20 septembre 2017 par François Dumeyniou

Le 12 juillet 2017, la BNP finalise l’acquisition à 89,1% de Compte Nickel pour un montant estimé de 200 millions d’euros. Cette opération a pour objectif de compléter l’offre de la banque en se positionnant sur l’offre bancaire digitale. En effet, la dématérialisation bancaire est aujourd’hui en pleine expansion, il est donc vital pour une institution comme BNP PARIBAS de développer sa présence sur ce segment de marché, afin de concurrencer les nouveaux entrants tel qu’Orange Bank.

Une opération financière rondement menée.

C’est à l’initiative de Partech Ventures, entré au capital de Compte Nickel en 2015, que des représentants des deux sociétés se sont rencontrés pour la première fois. Entre Thierry Laborde et Hugues Le Bret, une vraie convergence de point de vue existe, pour reprendre les mots de ce dernier. Les choses sont ensuite allées très vite. En effet, cinq semaines plus tard, le 4 avril, un protocole d’accord est conclu. Puis, le 12 juillet, l’acquisition est finalisée à hauteur de 89,1%, chiffre qui devrait atteindre 95% fin 2017. Les 5% restants seront détenus par la Confédération des buralistes de France, déjà actionnaire. La réactivité de la BNP a permis de boucler rapidement le dossier, après l’approbation de la lettre d’intention par le conseil d’administration suivie d’une due diligence de 15 jours.

Qu’est ce que le Compte Nickel ?

Créé en 2012 par l’ingénieur en électronique Ryad Boulanouar et Hugues le Bret, ancien directeur de Boursorama, le Compte Nickel appartient à la Financière des paiements électroniques (FPE).

Qualifiée d’alternative, la solution proposée par la FPE permet de déposer et de retirer de l’argent sans condition de ressource ni de revenus ! Exit les agences coûteuses, il suffit désormais de se rendre chez l’un des 2742 buralistes agréés pour ouvrir un compte.

Les banques « traditionnelles » comprennent assez rapidement que ce nouvel entrant va bousculer les habitudes du secteur, en proposant une carte bancaire pour seulement 20 euros par mois et 30 euros de frais annuels, montant largement supérieur chez les autres banques…

N’autorisant ni découvert, ni épargne et n’accordant pas de crédit à ses clients, c’est une solution simple et efficace. D’ailleurs, celle-ci a déjà séduit 560 000 clients en 5 ans, notamment ceux en difficulté financière, profitant de tarifs attractifs ainsi que de l’absence de découvert autorisé, donc d’Agios, la carte étant bloquée une fois le solde à zéro. Dès lors, la FPE et ses dirigeants sont optimistes. Trois ans après sa création, Hugues le Bret déclare : « Nous sommes presque à l’équilibre financierNous totalisons chaque mois plus de 9 000 nouveaux clients et sommes passés numéro 1 de l’ouverture mensuelle de comptes devant les banques en ligne ING Direct et Boursorama. ». Il apparaît alors compréhensible que les plus grandes banques, dont la BNP, s’intéressent de près à ce nouvel entrant disruptant totalement le secteur et qu’il pourrait être stratégique d’acquérir rapidement à des fins de neutralisation.

L’acquisition du Compte Nickel : la vision stratégique de la BNP.

L’investissement de la banque parisienne suit une logique de profitabilité et de diversification. En effet, trois raisons l’ont poussé à acquérir la fintech :

  • Une compétence technologique innovante : Le compte Nickel propose de gérer ses comptes ainsi que toutes les actions courantes grâce à une borne interactive présente chez les buralistes. Cette solution permet de simplifier et d’accélérer les procédures.
  • Un réseau de distribution de proximité à moindre coût : par ce rachat, la BNP étoffe son réseau de distribution et se rapproche encore du client. C’est d’ailleurs une bonne alternative à l’agence traditionnelle qui connait un élan de désaffection au profit des outils digitaux. Là, on allie proximité et dématérialisation, tout en gagnant en simplicité et en efficacité. L’objectif étant de séduire davantage. Cela va permettre également de rester présent en zone rurale, ou le coût d’une agence est souvent trop important et donc peu rentable. L’acquisition de la FPE va donc accroitre la présence et la rentabilité de BNP Paribas.
  • Un portefeuille client important à fort potentiel : La banque de la rue d’Antin complète son offre tout en captant des clients qu’elle ne pouvait pas avoir auparavant. Bien souvent, les clients du Compte Nickel étaient hors du circuit bancaire par manque de moyens, 45% des titulaires de ces comptes gagnant moins de 1600 euros. « La banque d’un monde qui change », devient aujourd’hui « la banque de tous » et du plus grand nombre. Aujourd’hui, les prévisions sont optimistes et on espère atteindre les 2 millions de clients en 2020 pour les Comptes Nickel. Il est toutefois important de noter que cette acquisition est en premier lieu stratégique pour se positionner face à la concurrence plutôt que pour accroitre véritablement son business.

Par cette acquisition, BNP Paribas fait entendre que l’innovation dans le secteur bancaire est primordiale et que le géant français sait se remettre en question afin de rester compétitif. Usant depuis plusieurs années d’une stratégie dite « du jardin à l’anglaise », la banque entend accroitre l’utilisation du digital et proposer des solutions innovantes, parfois à travers l’acquisition de nouvelles entités selon une vision stratégique horizontale.

Cette stratégie est d’autant plus importante que la concurrence dans le secteur bancaire ne cesse de grandir. En effet, Orange a annoncé l’arrivée d’OrangeBank sur le marché pour le mois de mai 2017. Cette banque propose un concept différent, centré sur l’expérience client. Elle offre « la possibilité de réaliser toutes ses opérations partout, à nimporte quel moment et gratuitement ou à moindre coût. ». Fort de 29 millions de clients, Orange apparait donc comme un concurrent sérieux. Cette nouvelle banque se base sur le triptyque facilité, instantanéité et gratuité, qui parle particulièrement aux nouvelles générations, accoutumées à cela de par internet et les réseaux sociaux. SFR, opérateur majeur en France, semble également suivre le mouvement avec le dépôt d’une demande d’agrément à la BCE pour la création d’Altice Bank. Outre les opérateurs, les banques concurrentes de la BNP semblent également se doter de start-ups afin de lutter à armes égales, comme c’est le cas pour la BPCE qui souhaite lancer la banque mobile et communautaire Fidor en 2017.

Cependant, il semble important de relativiser la concurrence que représente les opérateurs téléphoniques. Jouissant d’une expertise solide depuis des années, la BNP, la Société Générale ou encore la BPCE vont pouvoir offrir des services dématérialisés de qualité. La situation est nettement plus compliquée pour Orange Bank. Annoncé en mai, puis en juillet, le lancement de la banque devrait finalement se faire à la rentrée, mais là encore, rien de sûr. En effet, l’application de la banque ne serait pas encore au point. De plus, Orange bank serait déjà déficitaire et cela pour quelques années.

Le rachat comme vecteur de développement pour les Fintechs.

L’acquisition du Compte Nickel par la BNP est bénéfique pour les fintechs, les start-ups de la finance. En effet, depuis 2010, les banques traditionnelles s’intéressent de près à ces entités au fort potentiel. Crédit mutuel Arkéma est le premier à investir dans une start-up bancaire avec l’acquisition de Younited Credit en 2011, puis la cagnotte en ligne leetchi.com (source/lien), pour un montant de 50 millions. Suivent ensuite la BPCE qui rachète LePotCommun et la Fidor ou encore le Crédit agricole avec l’agrégateur de compte Linxo.

Pour les Fintech, ces rachats par de grosses banques représentent une opportunité si celles-ci parviennent à préserver leur code ADN, qui a fait leur succès. Pour le Compte Nickel, pouvoir compter sur un partenaire de taille tel que la BNP entraine de fait un changement de moyens qui induit un changement de dimension. Thierry Laborde, directeur adjoint de la BNP, compte aider le Compte Nickel à « améliorer l'expérience de ses clients et à accélérer son développement tout en restant fidèle à son concept ».

L’acquisition de la FPE va permettre à cette dernière de pouvoir bénéficier de la force de frappe du géant. Dès lors, et Hugues le Bret le sait, les objectifs de distribution peuvent être rehaussés, et à terme, il aimerait être distribué par 10 000 buralistes contre 2 742 aujourd’hui. Cependant, il est primordial que la société ne perde pas son identité et qu’elle continue à se développer tout en restant une solution pour les clients à plus faibles capacités. Il parait tout de même certain que la BNP va profiter de ce rachat pour proposer ses services à ses nouveaux clients.

Grâce à cette acquisition au montant record, la BNP Paribas se positionne de manière forte sur le marché du digital dans le milieu bancaire. La stratégie de la société, dite du « jardin anglais », lui permet de se repositionner. D’après Hugues de Bret : "Les néo-banques, les banques en ligne représentent 4% du marché des comptes à vue. D'ici 5 à 10 ans, il est inéluctable que ces banques comptent pour 20%. Soit BNP Paribas a l'intelligence d'accompagner le mouvement soit elle passe à côté. ». Le tournant semble avoir été négocié avec succès par le groupe, reste à savoir comment se positionneront les concurrents.

Cependant, cette stratégie à long terme visant à diminuer la présence physique, à travers les agences, dans les villes, a de quoi inquiéter. Même si la BNP Paribas dément vouloir tendre vers cela par cette acquisition, le syndicat Force Ouvrière se fait déjà entendre. Ces derniers craignent un transfert des clients à faibles revenus, impactés par des frais bancaires, des agences BNP Paribas vers les comptes-Nickel[1], ce qui se répercuterait forcément sur les agences et donc les employés avec de possible réduction d’effectif.


[1]Le Compte Nickel, un « comptoir » aux alouettes ?, FO Banques Cadres & Employés, 24/04/2017