Analyse

Les conséquences économiques du durcissement de la politique régionale de l’Arabie Saoudite

Le 27 novembre 2017 par Alexis Maloux

Dans une dynamique de « modernisation de l’autoritarisme », pour reprendre la formule presque oxymorique de Stéphane Lacroix, le roi Salmane ben Abdelaziz a renforcé et accéléré début novembre ses stratégies internes et régionales en vue d’asseoir le pouvoir de son successeur Mohammed ben Salmane. Cependant, il devient de plus en plus clair que les conséquences de l’impétuosité contre-productive du clan Salmane fragilisent autant l’économie des pays voisins que celle de l’Arabie Saoudite elle-même.

Après presque trois ans de discrètes intrigues de palais qui ont suivi la mort du roi Abdallah ben Abdelaziz al Saoud, la « nuit des longs couteaux » du 4 novembre 2017 a frappé les esprits au-delà des frontières du royaume. Onze princes, quatre ministres et près de quarante anciens ministres et hommes d’affaires - dont le prince milliardaire Al Walid ben Talal - ont été arrêtés au nom de la lutte contre la corruption. Le comité anti-corruption, créé la veille et mené par Mohammed ben Salmane (MBS), peut émettre des mandats d’arrêt, des interdictions de voyager, geler des comptes ou saisir des actifs sans recours judiciaire. Plus de 200 personnes ont été détenues au Ritz-Carlton de Riyad et plus de 1 400 comptes bancaires ont été gelés. Dans un pays qui cherche à se diversifier en attirant les investisseurs étrangers, la stratégie peut sembler bancale : la bourse de Riyad a perdu 1,8% dans la nuit du 4 au 5 et les activités des multimillionnaires emprisonnés sont mises en péril. Les autorités ont ensuite proposé aux détenus des accords prévoyant leur libération contre la cession d’une partie de leurs actifs pouvant aller jusqu’à 70% de leur patrimoine selon le Financial Times. Quant aux investisseurs étrangers, pour lesquels des opportunités ont été ouvertes dans des zones économiques spéciales bénéficiant d’une juridiction différente, ils pourraient être intimidés. Quel crédit accorder à une instance omnipotente telle que le comité anti-corruption ?

Pour autant, cette stratégie peut, à long terme, permettre le passage de réformes bloquées par les soutiens traditionnels religieux et tribaux du pouvoir et satisfaire la jeunesse – au détriment de l’état de droit. Reste à savoir si le pouvoir entend réellement mener les réformes promises. Les investisseurs étrangers attendent une ouverture du marché avec la fin des restrictions aux agences commerciales, qui imposent de s’associer à un Saoudien. En revanche, les nouvelles taxes sur les travailleurs étrangers et, à partir de janvier 2018, une TVA de 5%, impacteront l’investissement.

Les fragilités internes de l’Arabie Saoudite sont intensifiées par son incapacité à traiter efficacement les menaces voisines en provenance du Qatar, du Yémen et du Liban. Les luttes que le royaume mène dans ces trois pays à des fins d’accroissement de puissance ne portent pas leurs fruits, mais ont des conséquences plus ou moins dangereuses sur leurs économies.

 

Au Liban, une économie fragile mais un front politique uni face aux attaques extérieures

En cherchant à lutter contre l’influence iranienne sur le Liban, Riyad fragilise encore une économie libanaise déjà vulnérable. Le 4 novembre, Saad Hariri, Premier Ministre libanais, a prononcé depuis Riyad un discours dans lequel il annonçait sa démission sans que personne ne sache s’il s’exprimait en totale liberté. Il a justifié sa décision par la mainmise de l’Iran et du Hezbollah sur les affaires libanaises, alors même qu’il avait accepté un an plus tôt d’être à la tête d’un gouvernement d’ouverture. Le 6 novembre, Thamel al-Sabhan, Ministre saoudien pour les Affaires du Golfe, a annoncé que le gouvernement libanais étant dominé par la milice chiite, il serait traité comme s’il avait déclaré la guerre à l’Arabie Saoudite. Il s’agit là d’un changement radical de stratégie, après avoir passé une décennie à tenter de monter le clan Hariri et son parti le Courant du Futur contre le Hezbollah. Lundi 20 novembre, un mouvement de panique a poussé une partie des Libanais à retirer leur argent des banques.

Ces nouveaux développements interviennent alors que le pays semblait enfin s’extirper des turpitudes du passé avec l’élection d’un président de la République après 29 mois de vacance du poste, la formation d’un gouvernement de coalition et la perspective de tirer recette des champs gaziers découverts en Méditerranée. Avec une croissance anémique de 1%, une corruption généralisée et un ratio dette-sur-PIB parmi les plus élevés du monde qui pourrait monter à 160% en 2021 selon le FMI, l’économie libanaise reste vulnérable. Une démission de Saad Hariri impacterait par ailleurs probablement la série de décrets présentés sous son mandat concernant l’exploration pétro-gazière offshore et le nouveau budget national, attendu depuis douze ans.

Le gouvernement est bien conscient que l’Arabie Saoudite dispose de nombreux leviers d’influence sur le plan économique et qu’elle peut à tout moment les employer contre le Liban. Si le retour de Saad Hariri au pays et la mise en suspens de sa démission ont permis de rassurer les acteurs économiques – reprise à la hausse de la Bourse de Beyrouth et des eurobonds libanais, baisse du prix des Credit Default Swap - l’épée de Damoclès reste suspendue au-dessus du Liban. Riyad pourrait à tout moment tenter de mettre à genoux le Liban par asphyxie économique sur trois fronts simultanés : les expatriés, le secteur bancaire et le tourisme.

Sur les quinze millions d’expatriés libanais, 400 000 résident dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe. Ils sont à l’origine de la majorité des 7,3 milliards de dollars de transferts annuels vers le Liban qui représentaient 16% du PIB en 2016. Cette recette vitale ne permet même pas de compenser le coût de la guerre en Syrie et de l’accueil des millions de réfugiés, estimé à 7,5 milliards de dollars par an par la Banque Mondiale. Or ces transferts vont nécessairement diminuer du fait de l’augmentation du coût des permis de résidence pour les travailleurs étrangers. Si l’Arabie Saoudite en venait à expulser ses résidents libanais, ces derniers constitueraient un poids supplémentaire sur le marché de l’emploi.

De même, la perspective de perdre la majorité des investissements directs à l’étranger, reçus à 80% depuis les pays du Golfe, n’est guère rassurante, en particulier pour le marché de l’immobilier. Pas plus que ne l’est la situation actuelle des investisseurs déjà peu attirés par ce marché noté B- par Fitch et Standard & Poor’s depuis 2013. Quant aux exportations libanaises vers les pays du Golfe, qui représentent 20% de ses exportations, leur blocage ajouterait au déficit commercial de plus de 15 milliards de dollars. Le secteur banquier, pourtant assez robuste, n’est pas plus immunisé : les dépôts saoudiens à la Banque centrale libanaise s’élèvent à 860 millions de dollars, montant placé du temps de Rafic Hariri afin d’aider le Liban à stabiliser sa monnaie. Si ces dépôts ne constituent que 2% des réserves étrangères, leur retrait pourrait porter atteinte à la confiance dans la Banque centrale et dans la livre libanaise. L’Arabie Saoudite avait déjà annulé son don de quatre milliards de dollars d’armement pour le Liban quand, début 2016, le gouvernement a refusé de déclarer le Hezbollah « organisation terroriste », de concert avec les pays de la Ligue Arabe.

Enfin, parmi la gamme de pressions que les pays du Golfe peuvent exercer sur le Liban, le boycott du tourisme a prouvé son efficacité en 2012. En réaction aux activités du Hezbollah en Syrie, les visites de riches touristes du Golfe ont chuté et sont restées en dessous de 8% depuis lors. Le taux d’occupation des hôtels a ainsi baissé de 40% en deux ans et le chômage dans le secteur hôtelier et la restauration s’en est ressenti. Le 9 novembre, Riyad a à nouveau demandé à ses ressortissants de quitter le Liban, suivi du Koweït et du Bahreïn. Mais le tourisme est devenu moins dépendant des pays du Golfe en se diversifiant, le Liban demeurant un îlot de stabilité dans la région. Le tourisme a ainsi augmenté de 25% en 2017, la composition d’un gouvernement d’ouverture n’y étant sans doute pas étrangère.

 

La politique régionale saoudienne s’exprime avant tout en termes de puissance : il faut y voir une tentative désespérée de conserver et renforcer son leadership régional face à la puissance montante qu’est l’Iran. Cette dernière a en effet effectué son retour mi-2015 sur le marché du pétrole avec la levée des sanctions de 2012, faisant alors de l’ombre à son grand rival. La chute des prix du pétrole a ensuite exacerbé les tensions sociales dans le royaume saoudien : déficit budgétaire, rognage des programmes sociaux et baisse du pouvoir d’achat s’ensuivent. Le royaume est en ébullition. Mais que ce soit au Yémen, au Qatar ou au Liban, le monarque prend acte des limites de son approche que Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en Histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, qualifie d’« erratique ». Émoi face à la crise humanitaire au Yémen, résilience du Qatar et front politique relativement uni au Liban permettent d’espérer une désescalade sur tous les fronts.

 

Les conséquences économiques de la politique saoudienne dans le Golfe feront l'objet d'une étude ultérieure.

Alexis MALOUX