Analyse

La crise libyenne au prisme de la réalité tribale (2/2)

Le 5 janvier 2018 par Nicolas Quintin
Carte tirée de: UNITED NATIONS REFUGEE AGENCY (UNHCR) IN LIBYA, Mixed Migration Trends in Libya: Changing Dynamics and Protection Challenges, New-York, Organisation of United Nations, 2017.

Comme expliqué dans un précédent article, la crise actuelle en Libye s’enlise sans que la communauté internationale ne parvienne à trouver une solution acceptable. Ni les accords de Skhirat du 17 décembre 2015, qui devaient amener à la constitution d’un gouvernement pour le pays, ni le volontarisme dont a fait preuve Emmanuel Macron en accueillant à la Celle-Saint-Cloud le 25 juillet 2017, Fayez al-Sarraj, Premier Ministre du Gouvernement d’Entente Nationale (GEN), et le Maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), n’ont permis de trouver la clé de résolution de la complexité libyenne.

L’hypothèse que nous posions était celle de la mauvaise lecture de cette complexité. L’approche descendante qui passe par la stabilisation politique est rudement mise à l’épreuve par l’instabilité socio-tribale qui se renforce depuis la chute de Khadafi. Or, au marasme politique et social s’ajoute aujourd’hui la problématique des Droits de l’Homme avec les preuves établies d’un esclavage moderne en cours dans le pays.Outre les enjeux économiques et le contrôle du croissant pétrolier, la solution à la problématique de l’esclavage moderne et plus largement du trafic de migrants passe, en partie, par la compréhension de la dimension tribale du pays.

Dans cet article, il s’agira de prendre une approche ascendante pour analyser ce retour « […] des passés qui n’en finissent pas de passer » dénoncés par Max Mathiasin, le 21 novembre 2017, à l’Assemblé Nationale.

 

Le trafic de migrants et les tribus

Dès 2011, dans la cadre des travaux du Centre Euromaghrébin de Recherche et d’Etudes Stratégiques, la Libye déclarait qu’1,5 million de migrants irréguliers transitaient par le pays[1]. Aujourd’hui, malgré une forte instabilité, le pays devient un nouvel eldorado pour les passeurs et les réseaux criminels. Plus largement, la Libye  se trouve sur la route de la Méditerranée centrale et constitue la porte d’entrée vers Malte et l’Italie. L’activité de passeurs ne cesse de croître puisqu’entre 2014 et 2016, c’est en moyenne 170 000 migrants clandestins qui empruntent cette voie contre 4 500 en 2010.

Il est établi que les migrants sont majoritairement subsahariens. Nous savons qu’à l’Ouest de la Libye, les migrants venus d’Agadez sont regroupés à Gatrun, Ubari, Sebha et Murzuq dans l’ancienne région du Fezzan. Dans cette zone, les conflits entre tribus sont nombreux et liés pour partie à la recherche d’un plus grand contrôle de ce trafic. D’abord, les tribus Toubou et Touareg font passer la frontière Sud avec le Niger et l’Algérie aux migrants. Quand ils sont à Sebha, c’est la tribu Aoulad Souleïman qui se charge du trafic. Le lieu de départ pour l’Europe est  Talil Beach, en Tripolitaine, près de Sabrata à l’Ouest de Tripoli. Pour l’Est, en Cyrénaïque, le système est différent. Des « fixeurs » érythréens, éthiopiens et somaliens gèrent la route, mais ce sont des passeurs libyens qui organisent le transport. Dans l’Oasis de Koufra, au Sud de la Cyrénaïque, ce sont les tribus Toubou et Zouaï ainsi que les forces d’appui rapide du Soudan qui font traverser la frontière.

A noter que ces réseaux sont d’autant plus dangereux pour les migrants que les tribus sont loin d’être en bons termes. Ils s’affrontent régulièrement sur fond de conflit entre le GEN de Fayez al-Sarraj et l’ANL de Khalifa Haftar. Nous savons également que l’argent récolté grâce aux trafics est blanchi en passant par des réseaux parabancaires hawalas au Soudan et à Doubaï. La déstabilisation nationale constitue donc un appel d’air pour les flux transnationaux de nature criminelle comme le trafic d’êtres humains. Cette exploitation de la misère migratoire se mue aujourd’hui en esclavage, pratiqué par les tribus et les réseaux criminels.

La France et l’Italie notamment ont souhaité juguler ces trafics par un appui aux garde-côtes libyens, par la constitution de hot-spots en amont du passage en Libye et par la recherche de solutions pour contrôler, avec les autorités libyennes, les 5 000 kilomètres de frontières sud de la Libye. Or, encore une fois, peu d’actions sont menées en direction des tribus qui pourtant prennent part activement aux trafics. L’Italie avait pourtant amené  la signature d’un accord de paix entre tribus du Sud et le GEN, en avril 2017, pour permettre un contrôle de la frontière Sud et stopper le trafic. Néanmoins, l’accord est peu opérant puisque les revenus créés par l’activité criminelle sont extrêmement importants et les pays européens renâclent face à la possibilité d’un échange financier contre un engagement tribal très incertain.

Quoiqu’il en soit, la maîtrise de l’immense désert libyen qui court le long de la frontière Sud du pays est inenvisageable sans une connaissance du terrain et un ancrage social fort. Comme l’avenir économique du pays, l’avenir humanitaire des milliers de migrants passant par la Libye dépendent fortement d’une approche rationnelle en direction des tribus du pays.

                                                                                                                   Nicolas Quintin

Pour aller plus loin :

La crise libyenne au prisme de la réalité tribale (1/2)

 


[1] Centre Euromaghrébin de Recherche et d’Etudes Stratégiques, Initiative 5+5. Défense. Projet de recherche 2011: « Les migrations illégales : un défi à la sécurité en Méditerranée Occidentale »