Bulgari au Myanmar, victime improbable du lobbying saoudien ?

Le 4 janvier 2018 par CJ

Une ONG dirigée par un cabinet de lobbying, une pétromonarchie en mécène généreux et des entreprises du luxe dans la tourmente. Voilà les éléments qui composent le dernier épisode autour du génocide des Rohingyas, dont la cause s’est graduellement fait instrumentaliser par les intérêts de puissances extérieures.

Fin 2016, la cause des Rohingyas, jusque-là peu évoquée dans la presse, connaît une médiatisation importante avec l’explosion des violences perpétrées par les militaires birmans à l’encontre de la minorité musulmane.

Un an plus tard, une constellation de mouvements de soutien à la cause Rohingya a vu le jour : Justice for the Rohingyas, AllRohingyas.org, Love Army et plus récemment International Campaign for Rohingyas / SumOfUs.

Cette dernière campagne se distingue des précédentes : au lieu de solliciter les instances internationales, les organisateurs ont délibérément choisi de s’attaquer à Bulgari et Cartier, deux joailliers européens qui ont repris le commerce de pierres précieuses après la levée de sanctions internationales à l’encontre du Myanmar.

Or, après enquête, cette dernière campagne contre Bulgari et Cartier pourrait avoir été montée de toutes pièces par l’Organization for Islamic Cooperation, une ONG contrôlée en sous-main par l’Arabie saoudite.

Pour des raisons qui restent à ce jour inconnues, il semblerait que Riyad ait activé ses réseaux américains pour reprendre la main sur le dossier birman.

Une galaxie d’ONG pilotées par un cabinet de lobbying ?

Quelques jours avant Noël, Hannah Lownsbrough, la directrice de SumOfUs, une plateforme de pétitions en ligne, s’est fendue d’une tribune virulente dans le Guardian à l’encontre de la société Bulgari (orthographiée Bvlgari) qu’elle accuse de commercer avec le Myanmar.

Le royaume du Myanmar, qui dispose de la plus grande réserve de pierres précieuses au monde, dont 95% des rubis de la planète, n’est plus sous le coup de sanctions économiques internationales depuis septembre 2016.

Dans la foulée de la tribune publiée par sa directrice, SumOfUs a mis en en ligne plusieurs pétitions (en français et en anglais) qui attaquent frontalement Cartier et Bulgari. La plateforme exige des deux entreprises du luxe qu’elles cessent tout commerce avec la junte birmane, prétextant que la vente de pierres précieuses serait historiquement liée aux militaires birmans, responsables des violences contre les Rohingyas.

Problème : si officiellement la plateforme prétend avoir à cœur la défense des Rohingyas, son action ne semble ni neutre, ni désintéressée et des zones d’ombre entourent cette mobilisation.
Ainsi, dans sa tribune au Guardian, SumOfUs dit collaborer avec l’International Campaign for the Rohingya, (www.rohingyacampaign.org), un site « engagé » dont l’équipe se compose entre autres de Joseph K. Grieboski (Président), Simon Billenness (Trésorier) et Olivia Dulmage (Secrétaire). En plus de leur vocation humanitaire, ces trois individus travaillent au sein du même cabinet de lobbying et de communication américain « Grieboski Global Strategies », dont Joseph K. Grieboski est le PDG et fondateur.

Derrière cette campagne, un homme qui travaille déjà pour la scientologie

Bien connu des réseaux du Capitole pour ses discrètes actions d’influence, Grieboski aurait d’abord travaillé pour l’église de la scientologie. A l’époque il était bloggeur invité au Huffington Post notamment pour la branche en charge des actions les plus sensibles de l’église, l’Office of Special Affairs, que d’aucuns comparent à un service de renseignement privé. Au sein de l’Institute on Religion and Public Policy (IRPP) auquel le ministre de la Justice français avait consacré une note en 2009, Grieboski avait alors été suspecté de relayer la propagande scientologue au niveau européen.

De 2013 à 2015, le carnet d’adresses du lobbyiste s’étoffe : il prodiguera « des services de consulting auprès du président somalien Hassan Sheikh Mohamoud », nouera une relation professionnelle avec l’ambassadeur du pays aux Etats-Unis, Ahmed Isse Awad, et travaillera conjointement avec l’Organization of Islamic Cooperation (OIC), une organisation transnationale censée représenter les intérêts de tous les pays musulmans… mais qui est en pratique fortement liée à Riyad.


Des objectifs troubles

Les relations entre l’OIC et Joseph K. Grieboski sont anciennes. A plusieurs reprises, Grieboski s’est rendu à la mission permanente de l’OIC aux Nations-Unies (2013, 2014) et aurait même servi d’interlocuteur de choix lors d’une rencontre avec Sada Cumber, l’ambassadeur pour l’OIC nommé par George W. Bush.


https://plus.google.com/106323891577032925561/posts/Bx6PK36ebVt
(Source : Compte Google Plus, Grieboski)

Quant à l’OIC, elle est historiquement liée à Riyad. Dans un rapport indépendant publié en septembre 2017, des chercheurs la décrivent comme une institution « au service de l’Arabie saoudite » (« Impacts of Saudi Hegemony on the Organization of Islamic Cooperation », S. Akbarzadeh, Z. S. Ahmed). Le pays du Golfe est le premier mécène de la fondation et accueille également le siège de l’ONG. De fait, rares sont les décisions de l’OIC qui se sont montrées critiques envers le Royaume depuis sa création.
 
Pour autant, à supposer que l’International Campaign for the Rohingya soit réellement pilotée par l’Arabie saoudite, via l’OIC, dans le cadre d’une campagne de lobbying, les raisons d’une telle action demeurent à ce jour inconnues.

Riyad aspire-t-elle, en attaquant Cartier et Bulgari en Birmanie, à écarter les regards de l’opinion internationale du Yemen ? Ou s’agit-il pour le Royaume d’une façon de se venger de la France à travers ses entreprises, elle qui a récemment signé un contrat avec le Qatar, tout en mouchant le prince saoudien MBS lors d’une récente crise diplomatique avec le Liban ?
Les hypothèses sont nombreuses, mais une certitude demeure : les liens de SumOfUs et de l’International Campaign for the Rohingya avec un cabinet de lobbyiste américain prouvent que l’enjeu dépasse la seule cause humanitaire.

Le Web, terrain de lutte des intérêts privés

Depuis les années 2000, les réseaux sociaux ont émergé comme un formidable outil de lutte contre les oppressions : Etats contre citoyens, entreprises contre petits paysans, et plus récemment femmes victimes contre harceleurs omnipotents.

Le succès de ces nombreuses batailles ne doit pas faire perdre de vue une autre réalité. Internet n’a pas été épargné par des groupes de pressions, de l’extrême gauche aux grandes entreprises, et certaines causes sont désormais instrumentalisées au service des plus offrants ou des plus militants. Dans ce contexte, il semble que Bulgari et Cartier ont été prises pour cible par des ONG qui n’en sont qu’en façade, pour le compte d’un client aux intérêts obscurs.

 

CJ.