Analyse

La Maison-Blanche, bientôt dotée d’un service de renseignement privé ?

Le 8 janvier 2018 par Robin Padilla

La Maison-Blanche songerait à mettre sur pied son propre réseau d’espionnage privé. C’est ce que révèle une vaste enquête du média américain The Intercept. Les proches de Donald Trump envisageraient cette solution pour contourner un « État profond » qu’ils jugent hostile à leur égard.

Méfiant à l’égard de l’immense machinerie du renseignement américain (CIA, NSA, DIA…), Donad Trump chercherait à s’appuyer sur un réseau privé d’agents pour agir et récolter de l’information en se passant des agences d’État.

Deux hommes sont au cœur du projet envisagé par la Maison-Blanche : le fondateur de la société militaire privée Blackwater, Erik Prince (accessoirement frère de Betsy DeVos, la Secrétaire d’État à l’Éducation) et son vieil associé et vétéran de la CIA John R.Maguire.

L’objectif ? Mettre sur pied un réseau d’agents susceptibles d’opérer en dehors des agences de renseignements. Cette nouvelle agence relèverait directement du directeur de la CIA, Mike Pompeo (placé à ce poste par le Président américain en novembre 2016). Une manière pour les proches du président de ne plus dépendre de ce qu’ils nomment « l’État profond ».

Depuis sa victoire en 2016, Donald Trump n’a jamais caché sa suspicion à l’égard des différentes agences de l’État fédéral, estimant qu’elles rechignaient à se mettre au service de sa politique, voire même qu’elles participaient à des opérations de déstabilisation à son égard. La non-adhésion de Donald Trump, et surtout de son ancien conseiller Steve Bannon, à la ligne néoconservatrice qui domine au parti Démocrate, au parti Républicain et dans les hautes sphères administratives du pays, expliquerait ce rapport de force dans les couloirs feutrés de Washington.

Un ancien responsable du renseignement américain a déclaré à The Intercept que Mike Pompeo « n’avait pas confiance dans la bureaucratie de la CIA », et qu’il cherchait ainsi à mettre sur pied en parallèle un réseau mondial d’espionnage, un outil personnel, hors de portée du reste de l’appareil d’État américain.

Avec cette nouvelle structure, la présidence américaine voudrait multiplier les agents dans certains pays très difficiles d’accès pour les espions américains sous couverture officielle, comme l’Iran ou la Corée du Nord. La Maison-Blanche envisagerait aussi de confier à cet organisme privé la création d’unités d’élite, chargées de capturer les individus soupçonnés de terrorisme ou de diffuser des campagnes d’influence pour lutter contre l’Islamisme et l’Iran. Des missions classiques des services américains, mais qui échapperaient alors au contrôle de la CIA et du Congrès.

Le rôle trouble de la société Amyntor

Il faut savoir que John Maguire, l’associé d’Erik Prince, est à la tête d’« Amyntor », une société privée de renseignements qui recrute principalement des vétérans des diverses opérations secrètes américaines, impliqués en Irak, en Afghanistan ou même dans l’affaire Iran-Contra, sous l’ère Reagan. Depuis le printemps 2017, Maguire aurait demandé aux grands donateurs de la campagne de Donald Trump d’appuyer les efforts de son entreprise pour développer son réseau d’agents. Les riches mécènes pouvaient directement faire des dons à Amyntor, ou soutenir la société en souscrivant des contrats pour des missions de « renseignements économiques ». 

Lors de ces entrevues, Maguire aurait particulièrement insisté sur le nombre d’agents qui avaient rejoint les services de la CIA sous les deux mandats de Barack Obama, autant d’individus susceptibles de mettre des bâtons dans les roues de la nouvelle administration Trump. De plus, pour convaincre ces donateurs, le dirigeant d’Amyntor aurait déclaré que plusieurs hauts-responsables du renseignement américain comme le Conseiller à la Sécurité Nationale H. R. McMaster (plutôt sur une ligne néoconservatrice, favorable à un durcissement des relations avec la Russie) avait autorisé la surveillance de Steve Bannon et plusieurs membres de la famille du président.

Selon The Intercept, Mike Pompeo aurait déjà reçu plusieurs rapports émanant directement d’Amyntor. Les proches de Donald Trump ne chercheraient donc pas à créer ex nihilo un service de renseignement. Ils tenteraient de développer, notamment grâce aux bienfaiteurs de la dernière campagne électorale, Amyntor et son réseau d’agents pour concurrencer et de contrecarrer les agences d’État.

Selon deux anciens hauts responsables du renseignement, Mike Pompeo est particulièrement séduit par le projet d’Erik Prince et John R.Maguire. Le directeur de la CIA ferait désormais pression sur le bureau ovale pour valider ce plan. Cependant, il faut rester prudent : malgré l’enquête de The Intercept, le vice-président Mike Pence a catégoriquement nié avoir reçu de quelconques informations sur ce projet. De plus, un porte-parole du Conseil National de Sécurité a déclaré que la Maison-Blanche « ne soutient pas ne et ne pourrait soutenir à l’avenir une telle proposition », et que cette information était une rumeur colportée par des adversaires d’Administration Trump.

Une nouvelle « fake news », diffusée via la presse pour attiser les mauvaises relations entre le Donald Trump et ses services secrets ? L’hypothèse ne peut pas non plus être exclue.