Analyse

[JdR] La collapsologie, discipline française de l’effondrement des sociétés industrielles

Le 18 janvier 2018 par Portail de l'IE

A l’heure où la « mondialisation heureuse » et les conceptions linéaires de l’Histoire s’abîment face aux assauts du monde réel – marchés financiers instables, conflits sociaux larvés, crises migratoires majeures à venir – force est peut-être d’accepter que, comme Paul Valéry le disait après la Première Guerre Mondiale, « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortels ». Toutes les civilisations naissent, se développent puis meurent ; il s’agit là d’une réalité historique implacable.

A ce titre, l’étude de l’effondrement des sociétés industrielles, c’est-à-dire la déstructuration de la complexité de nos sociétés, a longtemps été reléguée au mieux dans les productions littéraires et cinématographiques, au pire dans le discours « complotiste ». Il existe plusieurs définitions de l’effondrement, mais on retiendra celle Yves Cochet, synthétique et efficace : « une situation dans laquelle les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. ». Méprisée par les milieux politiques, médiatiques et universitaires, l’étude de l’effondrement des sociétés industrielles semble faire son apparition dans le champ de la politologie et des sciences politiques.

 

La collapsologie, ses ambassadeurs et l’approche française

Le discours sur l’effondrement n’est pas une spécificité française. Il semble même que les pionniers soient plutôt anglo-saxons et russes – Diamond, Tainter, Orlov. Bien différent de l’approche française, le discours de ces experts privilégie le pragmatisme, le réalisme et vise le réel pur.  Le point nodal de leurs analyses met en avant la désintégration politique et sociale, c’est-à-dire le risque d’explosion des communautés nationales, régionales, familiales consécutif à un effondrement à grande échelle. A titre d’exemple, le russo-américain Orlov présente dans son ouvrage Les cinq stades de l’effondrement une chronologie de l’effondrement fondée sur les aspects financier, commercial, politique, culturel et social. En collapsologie, le pragmatisme anglo-saxon et le réalisme russe font face à l’idéalisme français.

Le terme « collapsologie » est un néologisme inventé par Pablo Servigne – chercheur français indépendant, docteur en sciences, militant pour la transition écologique – et Raphael Stevens – chercheur en sciences, dirigeant d’une ONG faisant la promotion du biomimétisme. La collapsologie est définie sur le site internet des auteurs comme « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition sur des travaux scientifiques reconnus ».

Les thèmes abordés par la collapsologie, telle qu’elle est développée en France, sont majoritairement liés aux questions environnementales : limites thermo-dynamiques, agriculture de l’effondrement, réchauffement climatique, etc.

Autre ambassadeur important, Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement et militant écologiste de longue date, préside l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées fondé en 2011 – auquel participent les deux auteurs susvisés – sur « les issues de la société industrielle et les transitions nécessaires pour amortir le choc social de la fin du pétrole ».

Fondamentalement, l’approche française est idéaliste : elle consiste à conjuguer discours scientifique et concessions à l’intuition. Elle s’oriente vers une responsabilisation du public et concède beaucoup à la démarche émotionnelle. Il y a la volonté de créer une culture de la coopération. En définitive, la collapsologie française s’assimile à une science de l’évitement.

Dans sa doctrine, l’économie est détrônée sur l’échelle des déterminismes par l’écologie qui devient le facteur explicatif premier des phénomènes.

 

Une collapsologie optimiste qui œuvre pour une destruction créatrice

Une constante dans le discours de la collapsologie est la prédominance des critères environnementaux dans le processus d’effondrement. L’érosion de la biodiversité, le dérèglement climatique, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore sont autant de sujets scientifiques et environnementaux sérieux. Néanmoins, il semble que cette approche de l’effondrement par l’écologie soit inopérante ou insuffisante pour étudier nombre d’hypothèses d’effondrement qui excèdent le champ environnemental (financier, monétaire, conflits sociaux généralisés, guerre civile). Les fondateurs de la collapsologie font preuve d’un optimisme certain, avancent leur volonté de « ne pas faire peur » et précisent dans leur ouvrage :

« L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. »

 

Ici, l’effondrement est perçu comme un évènement transcendant, source d’un nouvel homme, d’une nouvelle façon d’être au monde. S’appuyant sur une vision anthropologique très optimiste, les collapsologues estiment que l’entraide est un facteur fondamental d’évitement de l’effondrement et une condition de survie à celui-ci.

Dans son dernier ouvrage intitulé L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne s’inscrit en opposition face aux théories pessimistes de l’anthropologie humaine. Il estime que l’espèce humaine est la plus collaborative et que l’hypothèse d’une guerre de tous contre tous en cas d’effondrement n’est pas la plus probable. Sa théorie repose sur l’idée que l’entraide se développe d’autant plus dans les périodes de pénurie alors que les comportements de prédation pour les ressources ont tendance à apparaître dans les périodes d’abondance.

Cette théorie, bien qu’intéressante, semble être remise en cause par des effondrements partiels récents. A Saint-Martin, lors du passage de l’ouragan Irma, un grand nombre de pillages et de violences avaient vu le jour, mettant en difficulté les autorités à remettre de l’ordre.

 

Une collapsologie idéaliste, loin des polémiques

« Mais je suis persuadé qu'on arrive dans l'âge de l'entraide parce que ce sont les plus individualites qui crèveront les premier. » Pablo Servigne

Les collapsologues français affichent une volonté à tout crin de ne pas donner l’impression de tenir un discours politique et d’éviter les polémiques. La collapsologie semble s’inscrire dans un discours altermondialiste, articulé autour d’une critique de la croissance qui devrait laisser place à la décroissance. Ces concepts et cette grille de lecture ont la caractéristique de ne déranger que très peu le pouvoir politique et financier en place, celui même qui est potentiellement le plus responsable de l’effondrement. En effet, la collapsologie oblitère partiellement les rapports de force et ceux qui les dominent – institutions internationales sous influence étasunienne, structures politiques supranationales, finance internationale – et déplace la cause de l’effondrement vers la question de la préservation de la nature et du rapport de l’homme à la nature. Cela revient à considérer que les rapports de domination de l’homme sur la nature devraient être modifiés avant les rapports de domination de l’homme sur l’homme. C’est un glissement sémantique fondamental qui préserve le capitalisme le plus insaisissable, nocif et à même de nous précipiter dans l’effondrement, celui qui est financier et spéculatif.

S’il est indéniable que la collapsologie française ne sacrifie pas entièrement la multidisciplinarité sur l’autel de l’écologie, elle ne traite néanmoins qu’en second lieu les problématiques financières, économiques et politiques. Les facteurs de conflits majeurs au sein des populations ne sont pas abordés par les collapsologues français, parmi d’autres problématiques qui ont trait aux rapports humains et à leur délitement.

 

Des approches complémentaires pour anticiper l’effondrement ?

Un rapport récent du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) intitulé Chocs futurs, constitue une approche gouvernementale complémentaire à celle d’experts indépendants. Il s’agit d’une étude prospective à l’horizon 2020, qui étudie les impacts des transformations technologiques sur l’environnement stratégique et de la sécurité de la France. Le rapport précise que « la nature duale des nouvelles technologies induit des fragilités inédites, voire des risques de rupture stratégique difficilement prévisibles ». L’hypothèse d’attentats terroristes de grande envergure et leurs conséquences potentiellement catastrophiques y sont traitées sans détour :

« Conjuguées à des armes NRBC destinées à semer l’effroi chez les citoyens, des actions de grande envergure endommageant les réseaux essentiels seraient susceptibles de paralyser la société, d’affecter l’activité économique et la permanence du service public. Parmi les conséquences possibles, un épuisement de la société pourrait accroître le besoin de sécurité dans des proportions favorisant l’avènement de régimes autoritaires. »

 

Le rapport traite ensuite les conséquences pratiques d’une attaque terroriste majeure à caractère non-conventionnel sur le territoire national :

« Une telle attaque, par son ampleur, désorganise le fonctionnement de l’Etat (saturation des centres de soin, surmobilisation des centres de soin, surmobilisation des services de sécurité, difficulté de gestion des mouvements de populations, etc.) et entraine des conséquences économiques et environnementales durables. Cette situation conduit au renforcement des forces de sécurité intérieure appelant une réallocation des ressources de l’Etat au détriment d’autres priorités ainsi qu’un appel à la solidarité des pays de l’Union européenne pour renforcer l’action militaire contre les foyers terroristes ».

 

Ces éléments saisissants montrent que certains services de l’Etat accordent une certaine crédibilité à une hypothèse d’effondrement à court-moyen terme. En définitive, l’approche française du risque « ultime » gagnerait à créer des approches transverses, qui fusionneraient les connaissances des acteurs du monde privé, du secteur public et de l’université.

 


Bibliographie indicative

ORLOV, Dmitry, Les cinq stades de l’effondrement, Editions Retour aux sources, 2016.

SERVIGNE, Pablo, STEVENS, Raphael, Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions Seuil, 2015.

SERVIGNE, Pablo, CHAPELLE, Gauthier, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Editions Les liens qui libèrent, 2017.

DIAMOND, Jared, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Editions Gallimard. 2005.

TAINTER, Joseph, L’effondrement des sociétés complexes, Editions Retour aux sources, 2013.

COCHET, Yves, Pétrole apocalypse, Editions Fayard, 2005.