Analyse

La visite d’Emmanuel Macron en Chine pour instaurer un partenariat bilatéral franco-chinois

Le 22 janvier 2018 par Amaury GATINOIS - DUSEAUX

Après l’Europe et l’Afrique, le Président de la République s’est rendu en Chine pour rencontrer son homologue, Xi Jinping. Paris attendait beaucoup de ce voyage officiel. Preuve en est, la qualité et la quantité des accompagnants du Président furent exceptionnelles : une soixantaine de chefs d’entreprises, plusieurs ministres ainsi que certaines personnalités politiques telles que Laurent Fabius et Jean-Pierre Raffarin.

Une situation internationale propice

Le contexte actuel de la gouvernance mondiale évolue. En effet, les États-Unis se retirent progressivement de la scène internationale, la Grande-Bretagne doit gérer le Brexit et l’Allemagne peine à former une coalition autour d’Angela Merkel. Dès lors, la France apparaît comme principale puissance militaire et diplomatique européenne sur l’échiquier diplomatique. Conscient de cette situation favorable, le dirigeant français souhaite établir un partenariat bilatéral franco-chinois sur le plan économique, culturel et stratégique. Il espère instaurer un principe de “réciprocité” et de transparence dans ce partenariat. Toutefois, le rapport de force entre Paris et Pékin est en faveur de ce dernier. La France enregistre un déficit commercial de 30 milliards d’euro avec la Chine, son 8ème partenaire économique. Néanmoins, les intérêts français et chinois doivent leur permettre de coopérer.

 

Parmi les intérêts communs l’économie domine, comme en témoignent les dossiers soulevés par Paris lors de cette visite. Voulant rééquilibrer les relations commerciales bilatérales, Emmanuel Macron a obtenu des commandes, des contrats et des accords pour quelques dizaines de milliards d’euros. Il convient d’analyser les différents “trophées” obtenus et d’en saisir la portée dans les relations franco-chinoises.

 

Des commandes dans le secteur aéronautique

Paris a réussi à décrocher une commande d'un montant de 15 milliards d’euros portant sur l’achat de 184 appareils moyens-courriers Airbus A320 NEO pour 13 compagnies chinoises. La commande concerne des modèles Neo dont la moitié sera produite en Chine, et en Europe pour l’autre moitié. Airbus ne sera donc pas parvenu à vendre ses A380 comme il l’aurait espéré. La commande doit encore être conclue officiellement par une signature qui devrait survenir dans l’année 2018. Cette commande inopinée s’ajoute à un accord-cadre conclu en juillet 2017 entre Airbus et la compagnie aérienne chinoise, China Aviation Supplies Company (CAS). Cet accord de 20 milliards d’euros concernait l’achat de 100 moyens-courriers A320 et de 40 longs-courrier A350. Dès lors, Airbus songe à accroître les capacités de production de l’A320 sur son site de Tianjin. Pour leurs A320 NEO, les 13 compagnies chinoises auront le choix du moteur : d’une part les moteurs américains de Pratt & Whitney et d’autre part ceux franco-américains de CFM International.

 

Actuellement 2ème marché aéronautique mondial, la Chine sera le 1er marché à l’horizon 2024, devant les États-Unis, selon l'Association internationale du transport aérien. Lors du salon aéronautique chinois de Zuhai en 2015, Airbus a estimé que la Chine aura besoin de près de 6 000 avions sur les 20 prochaines années. Ce besoin correspond à la future demande d’une classe moyenne chinoise grandissante qui souhaite voyager. Tant que les avions produits par la Chine ne seront de réels concurrents, tel que le C919 développé par COMAC, Pékin devra veiller à la parité des parts de marché entre Airbus et Boeing. Lors de la visite de Donald Trump à Pékin, une commande de 300 Boeing avait été annoncée.

 

Un sauvetage du nucléaire civil français

Un « mémorandum pour un accord commercial » a été trouvé entre Areva et le chinois CNNC concernant une usine de traitement des déchets radioactifs pour environ 10 milliards d’euros. Après 10 ans de négociations, Paris n’est toujours pas parvenu à obtenir directement la signature d’un contrat en bonne et due forme, malgré des concessions sur le prix. La Chine serait tentée de chercher une alternative au recyclage du combustible usé notamment l’entreposage à sec, un procédé moins cher. La filière française du nucléaire, en pleine reconstruction, espère signer le contrat cette année. Par ailleurs, le premier réacteur de 3ème génération, l'EPR du site Taisha, entrera en activité en 2018. Dans le cadre d’un accord de coentreprise, deux réacteurs EPR sont actuellement en construction dans le sud de la Chine. L’entreprise chinoise du nucléaire, CGN, et EDF sont propriétaires de la coentreprise Taishan Nuclear Power Company (TNPC) qui exploite les EPR. TNPC est détenue à hauteur de 30% par EDF.

 

Emmanuel Macron sera également parvenu à obtenir la levée de l’embargo sanitaire sur la viande bovine française mise en place en 2001 suite au scandale de la vache folle. Cela ouvre de grandes opportunités pour les producteurs français, qui voient s’ouvrir pour eux un marché gigantesque. Par ailleurs, une coopération bilatérale pour la protection de l’environnement a été nouée avec Pékin, pourtant premier émetteur de gaz à effet de serre au monde.

 

 

Investissements directs à l’étranger : fer de lance de la stratégie internationale chinoise

Paris espérait signer un nombre plus important de contrats avec Pékin mais ce dernier s’est montré plus difficile dans les négociations. Naturellement, la Chine pèse plus, dans ce rapport de force, que la France et l’Europe. Les capacités d’investissement de la Chine écrasent toute concurrence en Europe depuis 2015. Cette situation correspond à la stratégie chinoise going out, soit l’expansion des entreprises chinoises à l’étranger, une stratégie politique et économique axée sur l’offensive. Elle souhaite se défaire du cliché “Made in China” en s’appropriant le savoir-faire technologique des géants étrangers. La Chine vise les entreprises étrangères spécialisées dans des secteurs clés tels que les ressources naturelles, les télécommunications, les transports, l’énergie ou, encore, la finance.

 

Face à cette méthode, les États-Unis, familiers de cette stratégie, se montrent fermes contre les tentatives étrangères de rachat. Leur législation appropriée a notamment permis de bloquer l’acquisition de MoneyGram par le chinois Alibaba. L’entreprise américaine de transfert de fonds aurait permis à Alibaba d’accéder aux données personnelles de milliers d’Américains. À l’inverse, la réglementation de l’Union européenne contre des acquisitions d’entreprises stratégiques apparaît insuffisante. À titre d’exemple, le port grec du Pirée est donc devenu chinois et l’agrochimiste suisse Syngenta a été racheté par ChemChina pour 43 milliards d’euros. La Chine regarde avec attention l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et de ses terres rares. Le référendum d’auto-détermination pourrait, si le “oui” l’emporte, lancer la Chine à la conquête de ces ressources. Pourtant, la Commission européenne a présenté un règlement qui vise à filtrer les investissements étrangers lorsqu’ils concernent des secteurs stratégiques. Au final, les entreprises étrangères proches de leur gouvernement sont visées, à l’instar des entreprises publiques chinoises d’État.

 

Cette mesure européenne de protection apparaît moindre comparée au dispositif chinois. Le principe de réciprocité est absent dans le secteur des investissements entre l’Europe et la Chine. Les entreprises étrangères implantées en Chine, environ 106 000 sociétés, sont confrontées à certaines difficultées. Ces joint-ventures comptent des membres du Parti communiste chinois (PCC) qui forment une cellule dont le but est d’influencer la direction de ces sociétés. Environ 74 000 entreprises comptaient une cellule du PCC en 2016. Par ailleurs, Pékin semble avoir fait une concession à Paris : un fonds d’investissement franco-chinois d’un milliard d’euros permettra de soutenir les PME françaises qui souhaitent s’implanter sur le marché chinois.

 

La visite d’Emmanuel Macron place les relations de la France avec la Chine dans de bonnes dispositions. De son côté, Xi Jinping espérait que la France prenne position sur le projet de la  Nouvelle route de la soie. Un projet qui divise au sein d’une Europe où les intérêts divergent. La France, en y adhérant, pourrait convaincre le reste de l’Europe à condition que Pékin joue la transparence à ce sujet. Pour Pékin, la France apparaît un allié occidentale capable de servir d’intermédiaire avec les États-Unis de Donald Trump, souvent hostile à la Chine.

 

Amaury GATINOIS - DUSEAUX