Analyse

L’Intelligence territoriale allemande : ce que la République fédérale peut nous apprendre

Le 14 mars 2018 par Pierre-Alexandre Groff

Outre-Rhin, la culture économique est par essence axée sur les échanges. Ceci provient notamment du territoire allemand, structuré par des voies de communication naturelles, qu’elles soient maritimes ou qu’elles soient fluviales avec le Rhin, le Main, le Danube et l’Elbe. Ces dernières favorisent une véritable ouverture du pays sur l’Europe.

Mais la caractéristique majeure de l’économie allemande est sa compétitivité qui s’appuie notamment sur un profond sentiment collectif de « patriotisme économique ». Ainsi, les dirigeants aiment rappeler que la diversité des territoires allemands permet d’avoir une compétitivité efficace dans les secteurs économiques. Celle-ci provient de la confrontation et de l’adaptation constante des pratiques. Cette culture est très présente chez les différents acteurs économiques du pays mais aussi dans les politiques des différents Länder, véritables États composant la République fédérale.

Ces derniers ont en effet une latitude importante en termes de politique de développement régionale. Rappelons que la structure politique de la République fédérale d’Allemagne est polycentrique : on y retrouve l’idée de partenariat et donc un fédéralisme coopératif. Ce dernier présente deux caractéristiques essentielles : l’équilibre entre autonomie et concurrence des Länder d'une part, et la répartition des compétences entre le Bund (le pouvoir fédéral) et ces derniers, d'autre part.

Par ailleurs, la notion de partenariat est très présente en Allemagne, y compris dans son système d'intelligence économique. Ce dernier repose sur un centre vers lequel converge l'ensemble des flux d'information ainsi que sur une longue tradition de synergie décisionnelle et stratégique entre les banques et les grands groupes industriels nationaux. Ceci s’explique notamment par le développement de l'économie allemande moderne dans un contexte de faiblesse étatique.

Le « libéralisme organisé » allemand

Le système allemand est marqué par le non-interventionnisme de l’État dans la sphère économique. Ici, on constate une grande différence avec le volontarisme étatique du système français, notamment dans le secteur industriel. Outre-Rhin, la dynamique économique est associée à celle de ses acteurs, autonomes et responsables. Le mécanisme régulateur est donc le marché et non l’État qui se cantonne à un rôle de gardien de la concurrence et de l’équilibre social : c’est le « libéralisme organisé » allemand. Les politiques actives de soutien sectoriel y sont par conséquent prohibées.

Cependant, tant sur le plan fédéral que régional, l’Allemagne se caractérise par son soutien au Mittelstand, ces PME qui sont la base même de la culture entrepreneuriale et du tissu industriel allemand et dont la compétitivité a ainsi été soutenue durablement par les Länder et le Bund. Le cœur de ce système reste donc l’acteur économique. L’État se contente d’offrir un cadre favorable aux activités : c’est le principe de subsidiarité. Les entreprises sont donc amenées à coopérer entre elles, avec leur réseau de sous-traitants et un dispositif de recherche réparti sur l’ensemble du territoire. Le Bund et les Länder ont néanmoins un rôle crucial dans la mise en réseau des acteurs locaux, afin de faciliter le partenariat entre les clusters. La politique d’aménagement du territoire de chaque Land vise le développement de son potentiel industriel, en valorisant ses atouts.

Une compétitivité des territoires poussée par la concurrence inter-régionale

La caractéristique fondamentale du modèle allemand est la concurrence entre les Länder et leurs politiques. Le marché fait émerger les activités les plus compétitives, favorisant le polycentrisme des bassins d’activités et ne conservant que les plus performants d’entre eux. L’intégration de l’espace européen et le partage mondial du travail actuels requièrent mobilité et souplesse. C’est pourquoi l'Allemagne considère aujourd’hui qu’une politique industrielle nationale n’a plus de sens.

Dans un contexte de concurrence accrue entre territoires, chaque Land doit ainsi concevoir son propre projet de développement territorial. Il en va de son positionnement dans cette compétition, aggravée de nos jours par la globalisation.

Dans ces politiques territoriales, on retrouve l’idée d’une culture du travail en réseaux et de partenariats rassemblant entreprises, d’acteurs de la recherche fondamentale ou appliquée et d’acteurs institutionnels. Malgré des disparités régionales en la matière, cette logique se trouve au cœur du système d’innovation national. C’est le mécanisme-clef sur lequel repose l’ensemble du modèle économique et social allemand.

Politique territoriale compétitive : le cas révélateur du Bade-Wurtemberg

Le Land du Bade-Wurtemberg possède l’un des taux d’emploi dans la recherche et le développement les plus élevés du monde. L’investissement dans la recherche appliquée et la spécialisation dans les moyennes et hautes technologies lui ont permis de développer des industries performantes et à fort potentiel d’exportations, notamment dans les secteurs de l’automobile, de la construction mécanique, de l’électrotechnique et de la chimie.

La mission prioritaire de ce territoire en matière d’économie est donc de développer des solutions innovantes orientées sur l’entreprise. Son gouvernement désire ainsi créer les conditions idéales pour faire émerger un système dans lequel interagissent les domaines de la recherche, de la technologie et du transfert de savoir. Le Land a également développé des passerelles entre la recherche et le marché, ayant pris conscience de l’importance de ses universités et centres de recherche appliquée, ce qui favorise d’autant plus sa compétitivité. Enfin, il établit des partenariats entre les acteurs économiques, la société civile et les Chambres de Commerce et de l’Industrie.

Le Bade-Wurtemberg tire également sa force de l’organisation géographique du travail. En effet, on y retrouve des zones dédiées au savoir et aux services, avec des ouvriers et employés hautement qualifiés, et des zones dédiées à l’industrie et à la recherche, avec un fort capital financier. Le « partage du travail » entre ces deux catégories de zones provient d’une longue tradition manufacturière dans laquelle les petites entreprises sont particulièrement réactives à l’évolution du marché et spécialisées dans l’établissement de partenariats et de réseaux.

Les apports et perspectives qu’offre l’Intelligence territoriale allemande

L'analyse des politiques de développement des Länder allemands met en évidence que le facteur structurel favorisant leur compétitivité est bien plus la culture que des dispositifs institutionnels et des moyens financiers. Cette dernière, qui implique notamment un benchmarking permanent, permet aux Länder de déceler les futures difficultés économiques auxquelles ils seront confrontés et donc de développer à un stade précoce les outils permettant d’y remédier. Les régions françaises commencent timidement à prendre en compte l’importance des pratiques de l’Intelligence économique appliquées au développement des territoires. Elles auraient en effet un réel intérêt à s’inspirer davantage de ces méthodes d’appréhension de leur environnement. Elles replaceraient ainsi l’acteur économique au cœur du développement territorial et ne laisseraient plus le politique décider seul, comme c’est trop souvent le cas actuellement.

Le modèle allemand n'est pas facilement transposable car il est conditionné par un haut niveau d'autonomie. En dépit des objectifs de la récente réforme territoriale française (faire des économies et créer de grandes régions européennes), le champ des compétences qui leur est reconnu et le poids de l'administration centrale ne leur permettent pas encore de disposer des moyens de leurs ambitions et de rivaliser avec les principales entités régionales de nos voisins européens.

Il serait intéressant que, comme les Länder, les régions de France s'engagent activement au sein des instances et des mécanismes de l’Union européenne, notamment dans le Comité des Régions ou dans la recherche de subventions européennes. Pour le moment, la Constitution n'a pas autorisé le développement des attributions des régions que leur agrandissement aurait pu laisser envisager, limitant d’autant la liberté des territoires dans leur développement économique.

 

Pierre-Alexandre Groff

Club Intelligence territoriale