Analyse

L’Intelligence économique, un outil indispensable pour les PME suisses

Le 13 juillet 2018 par Pierre-Alexandre Groff

Dans une économie globalisée et hyperconcurrentielle, les PME suisses n’ont plus la possibilité d’ignorer les apports de l’Intelligence économique (IE). Au sein d’un tel univers, elles ne peuvent pas méconnaître leur environnement, ne pas protéger leurs données ou encore laisser leurs concurrents influer sur les prises de décisions politiques sans réagir. Aujourd’hui ces entreprises doivent choisir entre intégrer ces pratiques ou conserver leur cécité économique dans un marché volatile.

 

La nécessité de l’IE

En Suisse, les PME constituent plus de 99% des entreprises (580 391 sur les 581 954 entreprises du pays) et génèrent deux tiers des emplois. Bien que la numérisation leur offre de nouvelles opportunités de développement, la concurrence internationale s’accroît elle aussi et, avec elle, le besoin croissant des acteurs économiques d’appréhender efficacement leur environnement concurrentiel. Notons que les sociétés de moins de 250 employés perçoivent déjà leur marché comme instable. Par ailleurs, 72% d’entre elles considèrent que la décennie à venir sera le théâtre de profonds changements, notamment au niveau technologique. Cette conscience des évolutions de leur environnement, combinée à la nécessité toujours croissante de détenir une information stratégique, est révélatrice du caractère indispensable que doit prendre l’IE pour les PME helvétiques.

Ainsi la mondialisation a aujourd’hui une influence considérable sur ces dernières, pensant pouvoir s'abriter derrière leur marché local, inconscientes ou ne se sentant pas concernées par ces problématiques. En effet, les dirigeants de PME ne sont pas des spécialistes de la stratégie d’entreprise ou de l’IE. Au contraire, ce sont des experts de leur domaine, souvent concentrés sur le cœur de l’activité de la société. Mais même lors de la création d’une entreprise, l’utilisation de l’IE est primordiale. À ce stade, la connaissance et l’évaluation de l’environnement stratégique, concurrentiel et de marché sont indispensables. Lorsqu’il identifie un segment de marché potentiel, le chef d’entreprise doit connaître les informations à rechercher, la façon de les collecter et de les interpréter. Ainsi se retrouve-t-il confronter à des problématiques de veille qu’il peut difficilement résoudre.

Les entreprises helvétiques accusent un réel retard dans le développement de l’IE. Ce constat est, d’ailleurs, le même depuis des années et n’est pas près d’évoluer. Ces dernières doivent donc se saisir du renseignement économique et l’utiliser au plus vite afin d’assurer leur compétitivité.

 

Le difficile développement de l’IE en Suisse

Dans la Confédération, l’IE prend de l’ampleur à partir de 2003 et la création d’une formation au sein de la Haute Ecole de Gestion de Genève, à l’initiative de cette dernière et du Centre d'information de Neuchâtel. À la différence de la France, la pratique helvétique de cette discipline ne débute donc pas sous une impulsion étatique et l’Etat n’est que peu impliqué dans son développement.

Aujourd’hui, plusieurs formations permettent à l’IE de gagner du terrain et certaines structures, notamment Swissintell (Association Suisse en Veille Stratégique et Intelligence Economique), ont pour objectif de faire connaître cette matière. Mais malgré ce travail de sensibilisation, l’IE reste un domaine très peu connu du grand public et des chefs d’entreprises suisses, tout comme dans l’Hexagone d’ailleurs. Ajoutons que, lorsqu’elle n’est pas ignorée, on l’assimile souvent à l’espionnage industriel, une méconnaissance qui n’est pas pour faciliter sa démocratisation.

 

L’absence de prise de conscience

L’ignorance de l’apport, voire de l’existence, de l’IE a naturellement pour effet que ces chefs d’entreprises ne prévoient rien en la matière. Notons que même les grands groupes ne possèdent pas tous de responsable IE. Par conséquent, aucune action visant à assurer un développement en diminuant les risques lors de la prise de décision n’est planifiée. En ce sens, aucun des trois piliers de l’IE n’est utilisé : l’environnement concurrentiel est peu surveillé, les savoirs ne sont pas sécurisés et aucune action d’influence n’est organisée pour pérenniser l’activité de l’entreprise. En méconnaissant son marché, les manières d’influer dessus et en négligeant la protection de ses données, la société devient une proie facile pour ses concurrents. Dans certains cas, ces derniers peuvent alors acquérir une information stratégique, et donc un avantage concurrentiel, sans même que la société ciblée n’en ait conscience. Ainsi voit-on l’importance de sensibiliser les dirigeants et les salariés à l’IE, pour devenir une partie intégrante de la culture de l’entreprise.

Il existe, parallèlement à l’ignorance de ces réalités, un autre cas de figure. En effet parmi les dirigeants conscients de ces enjeux, nombreux sont ceux ne se pensant pas concernés par l’IE. Ils voient cette dernière comme un outil des grandes entreprises opérant dans des secteurs stratégiques voire régaliens. Cependant, c’est précisément parce qu’ils sont « petits » qu’ils doivent privilégier cette approche. Une PME, de par sa sécurité moindre, est de fait plus perméable à une prise d’information extérieure. L’IE concerne donc toutes les entreprises, quels que soient leur taille et leur secteur d’activité. Aujourd’hui, les entrepreneurs ne se posent plus la question de la nécessité d’investir dans le marketing ou la communication. Il est vraisemblable que l’IE suivra le même chemin que ces domaines, indispensables à la bonne gestion d’une société.

 

Les solutions pour les PME

Evidemment, de nombreuses sociétés de ce type n’ont pas les ressources financières nécessaires pour mettre en place une politique d’Intelligence économique pertinente. Pourtant les investissements en la matière ne sont pas nécessairement importants. Concernant la veille, externaliser la prise d’informations peut être une solution. Confier un tel travail à des professionnels, outre les divers avantages en termes d’efficacité et de gain que cela procure, peut s’avérer moins coûteux qu’on ne se l’imagine. Si différentes PME opérant dans le même secteur font appel à une même structure, les frais peuvent alors être amortis. Par ailleurs, il existe aujourd’hui divers logiciels de veille permettant une surveillance relativement efficace d’un environnement concurrentiel moyennant un temps d’utilisation réduit.

Pour ce qui est de la protection des données, celle-ci peut être assurée à moindre frais. Pour les PME, il s’agit surtout de pratiques que doivent développer les employés et les dirigeants afin d’assurer cette sécurité de l’information. En outre, il est plus aisé de prévenir un préjudice caractérisé par la perte de savoir, de données ou de compétences, que de poursuivre et d’identifier l’auteur d’une action malveillante, surtout provenant de l’étranger. En matière d’influence enfin, les PME opérant dans des secteurs sensibles ou fragiles, et désirant pérenniser leur activité, peuvent tout à fait se regrouper afin de gagner en représentativité, en visibilité et ainsi répartir le coût d’une éventuelle action d’influence. Notons que la conception de plans d’actions en ce sens peut également être externalisée.

 

Afin de mettre en place de manière judicieuse, ciblée et organisée une politique d’IE adaptée à leur activité, les PME ont donc différentes options à leur disposition. Cependant, plus que des frais à engager, l’IE représente une manière plus réaliste d’appréhender un marché. Ainsi il s’agit aussi d’une culture et de pratiques simples à intégrer à l’entreprise. Tout l’enjeu est donc de savoir si une entreprise désire donner une place au renseignement économique ou si elle préfère rester sourde et aveugle, vis-à-vis de son environnement, pour les années à venir.

 

Pierre-Alexandre Groff