Analyse

[Conversations] Interview de M. Guillaume Kasbarian, député LREM

Le 27 septembre 2018 par Léo Coqueblin & Manon Fontaine Armand

Le Portail de l’Intelligence économique s’est rendu cet été à l’Assemblée Nationale pour rencontrer Guillaume Kasbarian, député LREM de la 1ère circonscription d’Eure-et-Loir. Il est l’un des rares parlementaires à aborder l’Intelligence économique, en particulier dans sa dimension offensive. Cet échange est également l'occasion pour le Portail d'inaugurer un format nouveau, la "Tribune", qui se décline en "Conversations" (interview) et "Plaidoyer" (Edito). Il s'agit de créer un espace de parole libre à travers lequel peuvent s'exprimer les spécialistes de l'Intelligence Economique. A retrouver tous les mois sur le Portail !

Quelques mots pour vous présenter, comment vous êtes-vous familiarisé à l’Intelligence économique ?

 

J’ai commencé  à appréhender l’Intelligence économique en travaillant pendant 8 ans dans un cabinet de conseil en stratégie. J’ai accompagné beaucoup d’entreprises dans leur transformation et la mise en place de leurs stratégies, qu’elle soit défensive – lorsque des concurrents ou des forces externes s’intéressaient à elles – ou offensive – lorsqu’il fallait aller racheter des boîtes à l’étranger, se développer à l’international ou encore exporter de nouveaux produits.

En tant que parlementaire, c’est à partir du moment où la commission d’enquête sur la politique industrielle de la France s’est penchée sur des cas majeurs comme les rachats d’Alstom, Alcatel ou STX, que l’on a véritablement pris la mesure de la menace. La question que l’on se posait alors était : « comment mieux protéger nos fleurons industriels ? » Nous nous sommes alors véritablement plongés dans le sujet, au travers de la réalisation de différentes auditions (Mme Revel, M. Juillet, M. Carpentier) pour alimenter les discussions au sein de la commission mais aussi en créant la plateforme fierdenosindustries.com. A travers cette initiative, nous voulions obtenir une visibilité sur l’ensemble de nos industries et de nos territoires, pas seulement celles traditionnellement considérées comme un « fleuron technologique », issues du CAC40. Cette initiative permettait à tous les citoyens, ouvriers, syndicats, patronats, management, autorités administratives, etc., de déclarer dans leurs territoires des « pépites industrielles », des fleurons en devenir qui développent des technologies sensibles ou disruptive. L’idée était de prendre en compte la dimension hautement stratégique de TPE et PME locales. C’est là que nous nous sommes rendu compte que notre démarche d’Intelligence économique, qu’elle soit défensive ou offensive, avait quelques limites.

Nous avons donc décidé de rédiger un rapport d’étonnement, duquel ont résulté plusieurs constats :

1.     Nous avions l’habitude de suivre les grosses entreprises au détriment des petites. Nous avions donc une bonne visibilité sur un certain pan de l’industrie française, mais une grosse partie passait sous nos radars. Ainsi, certaines entreprises locales développant des technologies disruptives et stratégiques pouvaient être remarquées par des concurrents étrangers tout en restant complètement anonymes pour l’État.

2.     Malgré un véritable mille-feuille territorial (CCI, DIRECTE, Région, Banque de France), nous avons constaté que beaucoup de monde disait faire de l’Intelligence économique, sans pour autant partager les informations entre eux. Cela nuit gravement à l’efficacité.

3.     Il y a un manque de sensibilisation des entrepreneurs vis-à-vis des enjeux de l’Intelligence économique. Ceux-ci ont généralement beaucoup de choses à gérer et ne prennent pas forcément le temps de s’interroger sur l’existence ou non de concurrents pouvant s’intéresser à leur société, sur la possibilité de s’implanter à l’étranger. Ils sont également souvent peu accompagnés voire seuls.

4.     Nous avons une vision très bonne sur l’aspect « défensif », soit informer nos fleurons et les mettre en garde sur les offensives étrangères. En revanche, sur la partie « offensive » (donner des moyens et des clés aux entreprises pour racheter à l’étranger), nous ne sommes pas assez actifs, contrairement à d’autres blocs économiques mondiaux.

 

Tout ce diagnostic nous a permis de proposer un certain nombre de recommandations pour pouvoir améliorer l’état industriel français. Nous avons des lacunes et avons une véritable carte à jouer en matière d’intelligence économique, dans un contexte d’approfondissement d’une économie globale mondialisée, avec des investissements étrangers qui peuvent constituer de fortes atteintes à la sécurité nationale. Le défensif est un bon départ, mais l’enjeu principal réside dans la capacité de nos entreprises à conquérir des marchés mondiaux.

 

Q : Je retourne sur vos propositions 36 et 47* concernant les engagements des investisseurs étrangers, est-ce que la prise en compte soudaine de l’aspect offensif résulte de certains échecs de la France quant à la protection de certaines industries stratégiques ?

Je crois que c’est surtout dû à notre vision : notre culture est trop focalisée sur la défensive. Lorsque vous consultez les médias aujourd’hui, on y lit que l’industrie française ne va pas bien, que des emplois sont supprimés, que les entreprises sont rachetées par des étrangers, que les Chinois et les Américains sont en train de nous « manger » … Cette vision un peu catastrophiste et défaitiste est trop communément déployée sur les médias et donc dans l’opinion publique.

Personnellement cela me gêne. Nous avons de véritables pépites technologiques, des industries à haut potentiel, avec une véritable capacité de déploiement à l’étranger. Donc plutôt que de nous protéger de l’extérieur et le considérer systématiquement comme un danger, j’aimerais que l’on ait confiance en nos industries et qu’elles aient confiance en elles. Je ne suis pas convaincu qu’en conservant cette vision défaitiste, nous les aidions vraiment et que nous stimulions la création d’emplois en France. Il faut changer de paradigme sur ce sujet. C’est ce que défendent E. Macron et B. Lemaire.

 

Q : Vous évoquiez la « culture » française, est-ce aussi pour vous un problème de formation ?

Tout à fait ! D’ailleurs, l’une de nos propositions met l’accent sur la formation des cadres et des dirigeants d’entreprise en l’Intelligence économique. Pour les grosses structures, il n’y a pas trop de problèmes puisqu’elles sont souvent dotées des services adéquats. En revanche pour les PME, c’est très différent.

A titre d’exemple, j’ai une entreprise dans ma circonscription qui développe une technologie disruptive. Elle est la seule à mener ce type d’activité en France et propose un taux de croissance annuel de 30%. Le chef d’entreprise, aussi brillant soit-il, n’est pas forcément sensibilisé aux risques qu’il peut avoir sur les marchés internationaux, qu’il est potentiellement la cible d’investisseurs étrangers, que sa technologie peut être utilisée à des fins militaires par des puissances étrangères, etc. Cette absence d’éveil et de formation fait que je suis plus inquiet pour les petites structures pour faire face aux agressions étrangères et trouver de potentiels partenaires étrangers.

Nous sommes là en plein cœur de mon sujet, à savoir la formation des PME, ETI, startups. Il faut prendre le temps de se poser et d’étudier les risques. Si l’on considère que l’IE n’est qu’une question étatique et administrative, on ne peut qu’échouer. L’enjeu est donc que le sujet soit partagé par tous et ne soit plus l’apanage de spécialistes et d’entités publiques mal outillées.

 

Q : Ne pensez-vous pas qu’il s’agit également d’un problème de mise en contact et de réseau ?

Oui, certaines structures en IE disposent de réseaux importants, mais il faut faire attention à l’effet mille-feuille. Il faut se mettre à la place du chef d’entreprise : s’il doit s’adresser à quelqu’un, il est face à une multitude de structures et d’interlocuteurs. Il n’y a pas ou peu de fonction concentrique, de personne en région qui dispose d’une visibilité complète sur les outils locaux. Il faut donc trouver le moyen de simplifier le parcours de ces entrepreneurs pour éviter qu’ils soient noyés dans un système obscur et morcelé.

 

Q : Quels sont pour vous les leviers potentiels ? Faut-il établir une réforme d’ampleur nationale, territoriale ? constituer un Conseil national ?

Je pense que de nombreux changements peuvent être faits. A titre d’exemple, la région Normandie expérimente un certain nombre de choses en ce moment dont nous attendons de voir les retombées pour étendre l’expérience.

En revanche, le sujet de la gouvernance n’est pas simple. Je ne suis pas sûr que l’on ait trouvé le bon mode de fonctionnement. Il y a forcément des rivalités : où pourrait-on caser une instance supérieure d’Intelligence économique ? Bercy ? Le ministère de la Défense ? Matignon ? L’Elysée ? Même les auditionnés, pourtant spécialistes, n’ont pas su nous donner la solution en termes de fonctionnement. Je n’ai pas non plus de solution miracle, mais il faut que tout le monde prenne conscience de l’importance du sujet. Pour moi, l’important n’est pas de savoir comment l’on organise la gouvernance, mais des actions concrètes à réaliser.

 

Q : Quelles perspectives européennes pour l’Intelligence économique (organisation, collaboration, harmonisation) ?

Sur le plan européen, nous avons proposé plusieurs choses pour les industries. Le premier point était de pousser l’Europe à se pencher sur la question des intérêts stratégiques communs pour protéger les fleurons européens. Pour donner suite à une proposition de la Commission européenne en septembre 2017, l’enjeu est devenu de décider, au sein de chaque pays, quels étaient ses enjeux stratégiques. L’optique est d’essayer d’arriver à une définition commune, afin de déterminer quels secteurs, quelles technologies, quelles entreprises doivent faire l’objet d’une stratégie de défense commune.

Le second axe que nous avons poussé est de développer une politique « anti-trust » qui ne freinerait pas le développement de nos entreprises. Il faut éviter de se tirer une balle dans le pied en empêchant l’émergence ou le développement de nos acteurs. Sur la partie Intelligence économique pure, c’est plus compliqué. Les intérêts sont parfois trop divergents d’un pays un autre et je ne suis pas sûr que cela puisse aboutir à quelque chose, malgré la noblesse de la vocation. Avoir un consensus européen, nous y arriverons peut-être un jour, mais c’est trop conditionnel.

 

Q : Avez-vous un sujet que vous souhaiteriez aborder ?

Lorsque l’on dit qu’on suit trop les « gros » et pas assez les « petits », c’est souvent parce que l’on est mal outillé pour le faire. Or, je suis convaincu qu’avec toutes les données à disposition, nous devrions être capables de capter les signaux indiquant qu’une entreprise devient stratégique : cela peut être une grosse croissance du chiffre d’affaire, le dépôt d’un brevet, l’ouverture du capital aux actionnaires extérieurs ou encore l’acquisition d’un concurrent… Toutes ces informations concernant la vie de l’entreprise sont répertoriées sur le net et sont accessibles. Nous avons intérêt à développer des outils pour capter ces signaux faibles. Ce système d’alerte et de monitoring permanent utiliserait des bases de données complexes pour alerter la puissance publique. Nous avons les moyens et les informations nécessaires pour faire de l’Intelligence économique, mais  nous ne nous y intéressons pas assez. Plus que la question de la gouvernance, la question des outils est prédominante.

 

Le mot de la fin :

« Pour résumer, le problème est triple : formation, communication, outils. Ce n’est plus un sujet d’expert ni restreint aux grandes entreprises. Tout le monde doit s’y intéresser. Tout ce qui permettra de remettre l’offensif au cœur de l’Intelligence économique et d’en faire une conscience et une connaissance partagées entre tous, sera bon pour la France. Je pense qu’il y a une vraie volonté commune de l’exécutif, du Parlement et des collectivités locales d’avancer sur le sujet. Mais il faut le faire, concrètement et rapidement. »

Léo Coqueblin

Manon Fontaine Armand

 

 

* Proposition 36 : Prévoir explicitement dans la réglementation française le suivi, par les administrations concernées, des engagements pris par les investisseurs.

Proposition 47 :  Renforcer la prise en compte de la dimension offensive de l’intelligence économique par les autorités nationales et territoriales.