Analyse

“Anatomie d'une tuerie” : Comment les sources ouvertes permettent de mener l'enquête ?

Le 10 octobre 2018 par Ronan Wanlin

En juillet dernier, une terrible vidéo circulait sur les réseaux sociaux : en Afrique, deux femmes et deux jeunes enfants entourés de soldats sont emmenés de force, se font bander les yeux, mettre à terre et tirer dessus 22 fois à bout portant… Les réseaux sociaux s’affolent et situent la scène au Cameroun ou au Mali, sans savoir précisément où.

Or, il est presque toujours possible de découvrir le lieu de tournage d’une vidéo. Ainsi, la BBC a démontré qu’une simple vidéo pouvait être exploitée, même si elle de quelques minutes et de mauvaise qualité, grâce à l’utilisation de sources ouvertes, ici Google Earth et Facebook notamment. Si ces sources ouvertes n’ont pas permis de faire toute la lumière sur ce tragique événement, elles ont néanmoins dégagé les zones d’ombres, permettant un travail d’investigation journalistique. Cet élément est capital dans la mesure où il rend l’analyse des informations plus accessible.

 

 

En réaction à l’accusation faite par les internautes, le gouvernement camerounais dément formellement que la tuerie se soit passée sur son territoire et dénonce la « fake news ». Pour preuve, il passe en revue les différentes images de la vidéo : les armes ne font pas partie de la panoplie des soldats camerounais, le motif de camouflage ne correspond pas à celui utilisé  dans le nord du pays et les soldats ne portent pas leur matériel de combat complet. Issa Tchiroma Bakary, Ministre de la Communication du Cameroun, questionne alors la sincérité de cette vidéo, c’est-à-dire son but véritable.

BBC Africa Eye a donc enquêté à ce sujet et mis en lumière à quel point viralité et véracité de l’information forment parfois un cocktail douteux. En effet, la vidéo a fait bien plus de bruit lors de sa diffusion que lorsque l’explication fut apportée, et pose donc la question du rapport de la « masse », formée par les réseaux sociaux, à l’information.

Pour apporter des preuves véridiques sur le lieu de la tuerie, la BBC a d’abord commencé par étudier la localisation de la scène. Les premières 40 secondes de la vidéo montrent une montagne dont le profil se distingue parfaitement.

 

 

Après avoir recoupé le profil de la montagne avec des sources topographiques camerounaises, une correspondance parfaite a été trouvée sur Google Earth.

La scène se déroule donc sur une piste à l’extérieur de la ville de Zelevet dans le nord du Cameroun, près de la frontière nigérienne. Cette région est connue pour être le terrain d’affrontements entre Boko Haram et l’armée camerounaise.

 

 

Les journalistes ont ensuite étudié plus en détail la localisation de la scène : piste, bâtiments, arbres, etc. et ont ainsi pu repérer précisément ces éléments sur des images satellites de Google.

 

 

En regroupant tous ces nouvelles informations, les journalistes ont pu trouver la localisation exacte de la scène.

 

Mais la vidéo regorge encore d’indices, notamment un bâtiment que l’on peut apercevoir mais qui n’apparaît pas en novembre 2014 sur les images satellites. Ledit bâtiment, qui n’est pas encore construit à cette date, prouve donc que la tuerie a eu lieu après novembre 2014.

 

 

Un autre bâtiment encore va permettre de préciser la période sur laquelle a pu se dérouler la tuerie. En effet, cet édifice n’est plus visible sur les images satellites à partir de février 2016, prouvant que les événements se sont donc déroulé avant février 2016.

 

Certains éléments demandent une comparaison plus poussée entre la vidéo et les images satellites. C’est le cas, par exemple, de cette piste qui n’apparaît qu’entre janvier et avril 2015, pendant la saison chaude. Le reste de l’année, elle est immergée et donc invisible. Sur la vidéo, la piste étant toujours visible, la scène se déroule donc probablement entre janvier et avril 2015.

 

 

L'ombre des soldats sur la piste a également été analysée. Elle a notamment trahis un dernier élément. En effet,  l’orientation de leur ombre a permis de connaître l’angle et la direction de la lumière du soleil, et corroborant ainsi les éléments précédents : la tuerie s’est déroulée entre le 20 mars et le 5 avril 2015.

 

 

A ce stade, si l’on connaît alors l’emplacement et une période précise aux événements, on ne connaît pas encore l’identité des hommes ayant massacré ces femmes et enfants. La BBC est partie du postulat qu’ils étaient des soldats de l’armée camerounaise. Le gouvernement avait pourtant affirmé que les armes visibles dans la vidéo n’étaient pas celles utilisées  dans les troupes camerounaises. Or, l’arme que l’on voit ici, dans cette vidéo (ci-dessous), est une arme serbe, la Zastava M21. On la retrouve sur les théâtres serbes et irakiens notamment. Certes rare dans les régions subsahariennes, elle est pourtant utilisée par une partie de l’armée camerounaise.

 

 

Le gouvernement avait également affirmé que le camouflage « forêt » des treillis portés par les soldats de la vidéo ne correspondait en aucun cas au camouflage habituel « désert » des soldats de la région sahélo-saharienne. Pourtant, des images trouvées sur Facebook, « taguée » à Zelevet, montrent le contraire.

 

 

Quant à l’attirail des soldats, toujours selon le gouvernement camerounais, il n’est pas réglementaire puisque non complet . Mais il y a en réalité une explication à cela : les soldats n’étaient qu’à 880 mètres d’un poste de combat et non en patrouille.

 

 

Un reportage de Channel 4 News, filmé en 2015, montre ce fameux poste et corrobore son emplacement présumé sur les images satellites.

Revirement soudain des annonces gouvernementales camerounaises : en août, le Ministre de la Communication annonce que sept soldats camerounais ont été arrêtés.

Une enquête serait en cours…

 

Trois hommes peuvent alors être identifiés sur la vidéo. Sur cette dernière, l’un d’entre eux est surnommé « Tchotcho ».

 

 

Un profil Facebook semble correspondre au surnom et relie ce pseudonyme à un soldat qui s’appelle Cyriaque Bityala. Ce nom apparaît dans la liste des soldats arrêtés par le gouvernement. De plus, un ancien soldat camerounais, voulant rester anonyme, aurait également confirmé l’identité du soldat, Cyriaque Bityala. On peut voir ce dernier, à la fin de la vidéo, bandant les yeux d’une fillette, avant de lui tirer dessus.

La même source a identifié un autre homme, qui, sur la vidéo, bandait les yeux d’une femme avec un bébé, avant d’ouvrir le feu. Son nom est  Barnabas « Gonorso ». Même si on ne peut affirmer avec certitude son identité, Barnabas “Gonorso”  ressemble étrangement à c « Barnabas Donossou », apparaissant, lui, dans la liste des soldats arrêtés.

On trouve également une Zastava M21 dans les mains d’un autre soldat que la BBC a appellé « Cobra ». On voit ce dernier tirer en continu sur les corps sans vie. C’est grâce aux injonctions de ces acolytes qui ne cessent de lui répéter «  Tsanga, leave it, they’re dead  » qu’il sera identifié sur la liste des soldats arrêtés comme étant Lance Corporal Tsanga.

 

La BBC a transmis le résultat de ses investigations au gouvernement camerounais qui a déclaré que les soldats étaient présumés innocents jusqu’à la fin de leur procès.

 

 

L’intégralité de l’enquête de la BBC est à retrouver ici. Toutes les vidéos et images sont issues du fil Twitter @BBCAfrica.

 

Suite à cette enquête, les États-Unis, dont 300 militaires sont actuellement déployés au Cameroun au sein d’une coalition internationale pour endiguer la propagation des extrémismes en Afrique de l’Ouest, ont demandé des comptes au gouvernement camerounais.

Le travail de la BBC Africa Eye, en partenariat avec des experts d’Amnesty International, est à saluer. Outre la lumière faite sur cet événement sanglant, il met en lumière à quel point l’utilisation de données informatives virales est difficile, voire dangereuse, particulièrement dans certaines zones du globe où la confusion peut être totale. Dans un tel contexte, il appartient à chacun d’analyser les informations circulant sur Internet, et de ne pas oublier que viralité et véracité ne riment qu’à nos oreilles.

 

 

Ronan Wanlin