Analyse

L’initiative française « Data Intelligence » : la stratégie du cluster pour s’affranchir de Palantir

Le 26 octobre 2018 par Nicolas Fiocre, Jérôme Freani, Jérémie Saint-Jalm

Si la stratégie de communication de Palantir, acteur majeur du traitement massif de données cultivant le secret, se résume à voir sans être vu, l’annonce du groupement d’entreprises françaises « Data Intelligence » à propos du développement d’une offre pouvant rivaliser avec celle de la firme californienne n’est pas destinée à la même discrétion*.

En s’exposant, l’offre française – non encore opérationnelle – se positionne comme future réponse aux nombreuses inquiétudes soulevées, depuis deux ans, par le partenariat entre la DGSI et Palantir. Cette dernière, installée au cœur de la Silicon Valley à Palo Alto, fut fondée en 2004 par Alex Karp et Peter Thiel, grâce au fond d’investissement In-Q-Tel, lié à la CIA. Les relations de la firme avec la sphère gouvernementale américaine suscitent des craintes, exprimées dans la presse française, quant à l’éventuelle existence d’une back door, un cheval de Troie au sein du logiciel – Palantir étant contractuellement liée à plusieurs agences de renseignement américaines : la NSA et le FBI, mais aussi le département d’État, le département de la Défense, et celui de la Justice. En réaction, l’offre française se positionne en associant la doctrine  des « signaux faibles » en sécurité intérieure et le concept de souveraineté numérique, qui apparaît notamment dans les recommandations prioritaires de la Revue stratégique de cyberdéfense du SGDSN.

Lors de son audition à l’Assemblée nationale par la Commission de la défense nationale et des forces armées en mai 2016, le directeur général de la Sécurité intérieure, Patrick Calvar, déclarait : «Nous ne manquons pas de données ni de métadonnées, mais nous manquons de systèmes pour les analyser. Nous ne sommes pas frileux vis-à-vis des nouvelles techniques ; nous les déployons progressivement. » Dans la foulée, la DGSI et la société américaine Palantir signaient un contrat de 10 millions d’euros ; dans lequel la société californienne s’engageait à fournir un système capable d’interconnecter les données collectées par les services de renseignements français, et permettant leur exploitation. La DGSI choisissant d’héberger ses données, l’entreprise mettait en place un système d’analyse couplé d’une formation des utilisateurs finaux. Qualifié de temporaire, le recours à l’offre américaine soulignait cependant l’incapacité des entreprises françaises à répondre aux besoins urgents des services de renseignement dans le contexte post-attentats de 2015.

Les mois suivants, l’implantation française de Palantir s’était étendue de la sphère gouvernementale des services de renseignement vers l’industrie aéronautique ; dont la pénétration était médiatisée par le partenariat signé avec Airbus. Lors du salon aéronautique du Bourget, en juin 2017, l’avionneur avait lui aussi conclu un accord avec Palantir, pour la formation d’une plateforme de Big Data, Skywise, visant à collecter le maximum de données pour résoudre les points de blocage liés aux flux des pièces détachées et effectuer de la maintenance prédictive. Les services de Palantir, d’abord utilisés pour gagner en productivité et assurer la production dans les délais de l’A350, avait été généralisés à l’ensemble des métiers de l’avionneur. Dans le contexte concurrentiel entre Airbus et Boeing, la proximité de Palantir avec le renseignement américain laissait les interrogations sur les risques pris par l’avionneur européen en suspens. Fin septembre 2018, le positionnement hexagonal de la firme californienne s’intensifiait, par le recrutement remarqué de l’ancien directeur général délégué d’Airbus, Fabrice Brégier, pour diriger sa filiale française. Sept mois après son départ de l’avionneur, l’ex numéro deux d’Airbus entré dans sa nouvelle fonction au 1er octobre était chargé de développer les partenariats avec les organisations françaises. La nouvelle recrue permettrait à la solution de Big Data d’entrer dans une relation de confiance avec de nouveaux partenaires français.  Aussi, le mouvement à la tête de la filiale française de Palantir est concomitant des nouvelles dynamiques nationales pour proposer une parade au contrat liant les institutionnels français et Palantir.

En effet, si la DGSI avait conclu un accord avec Palantir en 2016, la recherche d’une solution nationale n’était pas abandonnée pour autant. En mars 2018, auditionné par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, Guillaume Poupard, directeur de l’ANSSI rappelait la « volonté globale de créer une alternative française de confiance », pilotée par la DGA. Depuis 2017, en lien avec celle-ci, l’ANSSI consacre une partie de ses moyens à l’élaboration du projet ARTEMIS, visant la dotation du ministère des Armées d’une « infostructure souveraine de stockage et de traitement massif de données en captant l’innovation des PME ». Entré dans sa deuxième phase en septembre 2018, le projet ARTEMIS se structure par l’agrégat d’entreprises, un cluster composé de PME et d’industriels de défense, autour de trois entreprises françaises maîtres d’œuvre : Atos-Bull, Capgemini et le groupement Thales – Sopra Steria. La première version du système est prévue pour la fin 2019, suivie de déploiements pilotes en 2020.

Si les applications d’ARTEMIS répondent principalement à des besoins de renseignement militaire, le projet fait face à un projet concurrent… lui aussi français, mais dirigé vers les besoins de sécurité intérieure, intitulé « Data Intelligence ». Pour son vice-président, Emmanuel Tonnelier, « Les deux démarches sont plutôt aujourd’hui dans une logique de « concurrence saine » mais surtout de complémentarité. [] À terme, ces deux démarches vont permettre d’extraire le meilleur des savoir-faire industriels français au bénéfice de nos entreprises nationales et de nos institutions. » Comme pour le projet ARTEMIS, la structure de l’initiative « Data Intelligence » s’articule en cluster ; mais la démarche est d’origine industrielle. Émanation des recherches du groupe de travail piloté par le Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT), le cluster composé de 22 entreprises regroupe à la fois des acteurs majeurs de la Base industrielle de technologie et de défense (BITD), Airbus Defence & Space, Atos et MBDA, mais aussi des PME, comme SYSTRAN, et des start-ups, comme Aleph-Networks, Othello, et Linkurious.

Les principaux défis du cluster se situent d’une part, dans la structuration d’une offre modulaire et cohérente, « articulée autour de solutions de bout en bout, des capteurs aux data center mobiles, en passant par des logiciels d’analyse, des calculateurs hautes performances, du stockage de données dans des clouds souverains ou des coffres-forts souterrains à l’abris des regards des satellites… », et d’autre part dans l’approche collective et structurée d’une offre visant à faire travailler sur un même projet un nombre important d’entités partiellement concurrentes. Dirigée à l’origine en direction du marché des acteurs institutionnels de la défense et de la sécurité, l’offre « Data Intelligence » tend à élargir son spectre aux grandes ou moyennes entreprises des secteurs d’activité où la fraude et la contrefaçon sont des menaces à combattre.

Si la logique de formation du cluster est favorisée par la mobilisation du concept de souveraineté, l’ambition à l’export est aussi affichée. Selon Emmanuel Tonnelier, « il faut reconnaître qu’il y a toujours une fibre [de] patriotisme économique en chacun de nous, et c’est probablement ce qui a facilité notre démarche de groupe, avec l’objectif de pouvoir « chasser en meute » à terme, que ce soit sur le territoire national ou à l’export. »

 

On peut se demander si dès son origine le cluster n’est pas porteur d’une contradiction structurelle ; l’offre étant liée aux acteurs institutionnels et services de renseignement français dans sa phase d’incubation, la volonté à l’export, à terme, ne risque-t-elle pas d’être freinée par cette proximité qui, comme en France avec Palantir, pourrait faire naître des inquiétudes et un sentiment d’abandon temporaire de souveraineté chez les futurs clients étrangers ?

Jérémie Saint-Jalm et Nicolas Fiocre, Jérôme Freani
Club Cyber de l’AEGE

 

* Tesquet, Olivier, « Palantir, l'encombrant ami américain du renseignement français »,Télérama, 27/01/2017