Analyse

Les enjeux de la réouverture de la frontière syro-jordanienne

Le 6 novembre 2018 par Rafic El Helou

Le 15 Octobre 2018, après 3 ans et 6 mois de fermeture, la frontière entre la Jordanie et la Syrie a réouvert. Damas a applaudi la réouverture de ce point stratégique et espère réimposer son influence dans la région. Amman, qui a hésité avant de passer à l’action, veut se positionner comme décideur en définissant des conditions sur le contrôle et le transit.

Ambitions Syriennes

Ce point de passage stratégique, appelé « Nassib » du côté syrien et « Jaber » coté jordanien, est considéré comme l’un des carrefours les plus importants du Moyen-Orient. Il assure une liaison entre la Méditerranée et le Golfe persique et voyait transiter quelques 7 000 camions par jour au début de la crise syrienne. La Syrie, en plus de son accès à la Méditerranée, possède des frontières terrestres avec la Turquie, le Liban, l’Irak, la Jordanie et Israël. En Juillet 2018, le régime de Damas a repris le contrôle de la région de Nassib et a dès le mois d’Août commencé les rénovations en vue de la réouverture. En effet, pour le régime de Bachar El Assad, la réouverture représenterait une bouffée d’oxygène économique. Les échanges entre les deux pays s’élevent à près d’1 milliard de USD avant la crise. La Syrie se retrouve donc actuellement avec seulement deux frontières ouvertes : une avec le Liban et une avec la Jordanie.

 

Dilemme Jordanien

Amman, qui n’entretient pas de bonnes relations avec le régime de Damas, a de son côté posé plusieurs conditions pour procéder à la réouverture, notamment la présence de troupes russes côté syrien ainsi qu’une préapprobation pour chaque personne souhaitant entrer sur son territoire. Le président du syndicat des camionneurs jordaniens a annoncé que 5 000 camions étaient prêts à transporter des marchandises, tout en soulignant que le secteur a enregistré des pertes de plus d’1 milliard de USD à cause des crises syriennes et irakiennes. La Jordanie compte 21 000 camions qui emploient environ 100 000 personnes. Ce secteur est crucial pour l’économie jordanienne qui n’a qu’un accès mineur à la mer et des frontières terrestres avec l’Irak, la Syrie, l’Arabie Saoudite et Israël. La Jordanie qui a été le théâtre de protestations populaires contre la situation économique du pays, ne pourrait que bénéficier de la réouverture de la frontière vu son importance stratégique.

 

Premier pays arabe ayant soutenu des rebelles et ayant renoué avec le régime Assad pour booster son économie, la Jordanie ne survit aujourd’hui que grâce aux aides internationales. Rien qu’en 2018, des suites des manifestations populaires, elle a reçu une aide cumulée de 3,5 milliards de USD de la part des pays du Golfe. Cette aide constitue la suite conséquente des 5 milliards de USD accordés en 2011 par ces mêmes pays, pour stopper l’effet boule de neige du printemps arabe ainsi que pour rallier la Jordanie au camp du Golfe sur la crise Syrienne. En 2017, ce sont les Etats-Unis qui ont annoncé une aide de 1,3 milliards de USD à leur allié de longue date. Egalement en 2016, Amman s’est vu accorder une aide de 1,7 milliards de USD lors d’une conférence organisée à Londres ainsi qu’un crédit de 723 millions de USD par le FMI.

 

Un Liban tiraillé

La décision de rouvrir le point de passage représente également une bonne nouvelle pour le Liban. Le pays du Cèdre, qui est privé de frontière sud (n’ayant pas signé de traité de paix avec Israël), ne dispose donc de frontières terrestres qu’avec la Syrie (ainsi que d’un accès à la mer). Le point de Nassib est donc l’unique point qui relie le Liban aux pays du Golfe par voie terrestre. Rappelons que les pays du Golfe sont de gros importateurs de produits libanais (environ 25% du total des exportations) et achètent principalement des produits agricoles et industriels. L’année ayant suivi la fermeture du point de passage de Nassib, les exportations industrielles libanaises ont chuté de 40%, tandis que les exportations terrestres ont chuté de 93%. En effet, selon le vice-président de l’association des industriels libanais, l’exportation par voie maritime d’un container de 24 tonnes coûte entre 2 et 2,5 fois plus qu’elle ne coutait par voie terrestre. C’est la raison pour laquelle le Liban a dépêché son ministre des affaires étrangères à Amman pour pousser à la réouverture du poste frontière. Cette réouverture est donc également une obligation économique pour le Liban qui souffre d’une forte aggravation de sa situation économique depuis le déclenchement de la crise syrienne et qui a reçu des promesses de prêts et dons de 11 milliards de USD lors d’une conférence de soutien internationale organisée à Paris en Avril 2018.

 

Comment Damas peut en tirer profit

Le régime syrien se retrouve donc avec une nouvelle carte entre ses mains. Si nous remontons dans le temps, on observe que Damas fermait ses frontières avec le Liban dans le but de faire pression sur son petit voisin. D’autre part, Damas (qui était pressé de rouvrir la frontière avec la Jordanie) annonçait fin septembre vouloir imposer des conditions politiques pour permettre le transit des camions libanais sur son sol. Le gouvernement libanais (fortement divisé entre pro et anti-Assad) a rejeté cette condition et a aussitôt envoyé à Damas son directeur général de la sûreté générale (considéré proche du Hezbollah, allié du régime syrien) pour résoudre le problème.

 

Damas souhaite soutenir sa monnaie locale qui est passé de 47 à 515 livres syriennes pour 1 US dollar depuis 2011, en encaissant en devise étrangère. Les autorités syriennes ont donc multiplié par cinq les droits de douane pour toute marchandise entrant sur leur territoire par voie terrestre, tout en maintenant inchangés les droits de douane maritimes, et en les dénommant en USD. Le régime justifie cette mesure en voulant donner un coup de fouet à ses ports qui sont géographiquement beaucoup plus loin que les ports libanais. En effet la distance jusqu’à Nassib depuis le port de Beyrouth est d’environ 220 Km, alors que depuis le port de Lattaquié elle est d’environ 450 Km. Damas n’est qu’à 120 Km de Beyrouth contre 340 Km de Lattaquié. Toutefois, il serait difficile pour les transporteurs maritimes occidentaux d’amarrer en Syrie à cause des sanctions internationales.

 

Equilibre des forces

Après 7 ans de conflits, le régime syrien, dont l’économie est en ruines, dit espérer profiter de ces droits pour augmenter ses recettes publiques. Bachar El Assad a donc réussi un coup de communication en montrant qu’il sécurise la Syrie (qui est toujours divisée en trois) et en remontant le moral de ses sympathisants. Il continue sur sa lancée en parlant déjà de la prochaine réouverture de sa frontière avec l’Irak. Toutefois, la Jordanie, qui a renoncé à certains principes politiques en approuvant la réouverture, constitue le protagoniste fort sur cette question multipartite du point de passage Nassib-Jaber. En effet, selon des informations parvenues par des journalistes sur place, seuls des véhicules jordaniens ont transité durant les premiers jours de la réouverture, sur décision des autorités jordaniennes. Ainsi, si cette zone a réussi à trouver un équilibre pour donner une bouffée d’oxygène à son économie, les rapports de force restent constants. Ainsi, si les importateurs et exportateurs profiteront donc de la baisse des coûts et de la durée du transport, cet accord est encore loin d’atteindre ses pleines capacités dû au manque de confiance entre les différents protagonistes.

 

Rafic El Helou