Analyse

Des infox à l'esprit critique : retour sur le colloque Influence Day

Le 21 novembre 2018 par Portail de l'IE

Le Portail de l’IE est allé à la rencontre d’Antoine Violet-Surcouf, président de l’AEGE, pour revenir sur l’ « Influence Day », colloque qui s’est déroulé à l’École de guerre économique (EGE) le 14 novembre. Le président de l’AEGE souligne l’importance de mettre en œuvre des pratiques d’influence en entreprise à l’ère nouvelle des « infox ».

Portail IE - Ce 14 novembre, vous avez ouvert le colloque "Influence Day", une journée dédiée à l'influence sous ses différents aspects. Pourriez-vous revenir sur les principaux points de votre discours qui abordait notamment les enjeux qui sous-tendent l'influence ?

Antoine VIOLET-SURCOUF - Le succès d’« Influence Day », qui s’est déroulé la semaine dernière à l’Ecole de Guerre Economique (EGE) démontre, s’il en était besoin, l’intérêt que l’on porte à l’influence qui a, pour l’occasion, été déclinée sous différentes facettes : le marketing d’influence, les applications techniques avec les éditeurs spécialisés, le rôle de l’influence dans les débats publics... C’est bien cette dernière approche qui a retenu mon attention, puisque cela fait une quinzaine d’années que j’étudie les stratégies d’influence, principalement la dimension liée à Internet. Des pratiques qui étaient « confidentielles» il y a encore quelques années, se sont aujourd’hui « banalisées » dans le monde professionel.

Je suis évidemment revenu sur les « infox » (fake news) qui accompagnent désormais, voire précèdent, ce que j’appelle les « situations à enjeux » telles des élections politiques ou institutionnelles, des appels d’offres ultra-concurrentiels, des projets impliquant un volet d’acceptabilité… Les salves d’informations falsifiées viennent alors aussi bien de militants, de concurrents que d’Etats souverains. Il en résulte un basculement du rapport à la vérité après avoir progressivement sombré dans une ère de « post-vérité » (post truth), une ère dans laquelle la raison compte moins que l’émotion.

 

Portail IE - Lors de votre discours, vous avez insisté sur cette notion d'esprit critique pour lutter contre le phénomène des infox (fake news) dans un contexte de "post-vérité". Pourriez-vous la détailler ?

Antoire VIOLET-SURCOUF - « La fin justifie les moyens ». Cette maxime est plus que jamais au goût du jour dans nos sociétés dans lesquelles il importe finalement peu que l’information soit vraie, tant que la cause est jugée légitime. Le véritable danger qui pèse sur nos démocraties devient notre indifférence à vouloir distinguer la vérité du mensonge. La notion même de vérité est battue en brèche. La formation de nos esprits français emprunts des enseignements de Descartes place les faits au cœur des débats et des argumentations. Or, la tendance de fond que nous constatons est tout autre : c’est l’opinion qui prime, tandis que les informations – vraies ou fausses – deviennent des « biens » qui s’affrontent sur une place de marché. Cette approche, héritière d’une vision libérale du traitement de l’information, permet ainsi aux informations les plus visibles, les plus virales et celles qui ont le meilleur « effet de levier » de prendre le dessus.

A ce jeu, les infox ont un avantage comparatif en bénéficiant des biais psychologiques des hommes (biais de sélection, de négativité, d’omission…). En effet, les informations qui échappent de nos jours aux algorithmes, et donc aux bulles cognitives qui en résultent, se font de plus en plus rares. Ces croyances, auto-renforcées dans ces bulles de filtres, sont ainsi si profondément ancrées chez certains individus, que toutes actions visant à rétablir les faits ne font que renforcer ces individus dans leurs croyances et la réalité qu’ils se façonnent sur-mesure. Cette attitude auto-protectrice conçoit tous les contradicteurs comme faisant partie d’un « système » menacé qui nie la réalité et se défend.

L’esprit critique me semble dès lors une clé de décryptage indispensable pour se défendre face aux infox et aux réalités alternatives que l’on cherche à nous imposer. Il faut exercer cet esprit critique pour soi-même d’abord pour se méfier de notre propre nature humaine qui tend à ne retenir que les informations qui confortent nos convictions. Cet esprit critique nous est aussi indispensable pour déceler ces campagnes d’infox et de manipulation, les analyser pour mieux les dénoncer. Savoir où trouver les informations pertinentes, les filtrer, les recouper, les analyser, les contextualiser pour enfin les exploiter. C’est précisément l’approche des formations dispensées à l’EGE qui depuis deux décennies forment des étudiants et des professionnels à appréhender différemment des dossiers et à décrypter l’information.

                                                                                                                            

Portail IE - Pourriez-vous nous présenter quelques exemples d'actions que vous menez, au sein de l'Ecole de Guerre Economique (EGE) et de l'AEGE, l'association que vous présidez ?

Antoire VIOLET-SURCOUF - Comme je vous l’indiquais précédemment, en cette ère de « post-vérité », avoir raison avec des faits et des arguments ne suffit pas pour remporter les « cœurs et les esprits ». Tout en préservant l’approche scientifique comme moteur de la démonstration, il est indispensable d’y apporter sa force de conviction, de maîtriser l’art de la rhétorique, de savoir rendre plus visible ses idées, de contrer astucieusement les messages adverses.


Ce sont des phénomènes complexes qui impliquent de s’intéresser et de croiser plusieurs disciplines. Depuis 20 ans, Infoguerre.fr - site qui a été lancé et animé par des anciens de l’EGE - étudie des cas de guerre de l’information, et donc d’influence. De par son ancienneté, ce site est d’une rare richesse pour suivre l’évolution des pratiques en la matière. Afin de poursuivre et d’enrichir ce travail, l’AEGE - le réseau des experts en IE - formalise son Club Influence en cette rentrée 2018. Ce Club va d’abord permettre à la communauté de professionnels d’échanger sur leurs métiers de manière décloisonnée. Il sera également un moteur de production de connaissances par le biais d’articles, d’interviews, de conférences... Enfin, il servira de creuset pour former des étudiants, futurs professionnels de ces métiers de l’influence. Je souhaite donc longue vie à ce Club, et vous invite à le suivre et à participer aux événements à venir ! 

 

Antoine Violet-Surcouf est Associé et Directeur général d'Avisa Partners, et Président de l'AEGE.

 

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