Analyse

Corée du Sud : Séoul va aider son industrie de la défense à s’exporter

Le 28 novembre 2018 par Valentin Maricourt

Séoul met en place une structure chargée d’aider son industrie de défense à pénétrer les marchés étrangers. Avec un marché intérieur insuffisant, les industriels sud-coréens cherchent à tirer parti de l’augmentation de la demande mondiale.

Le Centre de promotion des exportations de défense (DExPro) a été inauguré lundi 19 novembre à Gwacheon, au sud de la péninsule coréenne. Ce centre est situé au siège de l'Administration du programme d'acquisition de défense (DAPA), maitre d’œuvre du projet. L’objectif de la DExPro, qui devrait être active début 2019, sera d’aider les entreprises d’armement locales, en particulier les TPE et PME, à gagner des marchés à l’étranger. Le centre va être soutenu par plusieurs agences nationales, dont le ministère des Affaires étrangères (MOFA), le ministère de la Défense nationale (MND), le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Energie (MOTIE), ainsi que l’agence coréenne de promotion des investissements et du commerce (KOTRA).

Le DExPro va accompagner les industriels voulant exporter en apportant son expertise sur des domaines complexes tels que la propriété intellectuelle ou les procédures administratives. Il va également appuyer les industriels dans leurs activités promotionnelles, comme la participation aux expositions internationales du monde de la défense et l’élaboration de partenariats avec des acteurs étrangers, cela afin de les insérer dans les chaines d’approvisionnement internationales.

Le centre va en priorité aider les entreprises locales à pénétrer les marchés émergents d’Asie du Sud-Est, épousant de ce fait la « Nouvelle politique du Sud » (신남방정책) du président Moon Jae-in. Celle-ci vise à diversifier ses partenaires économiques et diplomatiques pour réduire sa dépendance vis-à-vis de ses interlocuteurs traditionnels, et renforcer sa stature de puissance moyenne. En effet, la possession d’une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) offre un puissant levier commercial et diplomatique.

 

Le secteur militaire comme atout diplomatique

 

Cette pratique du partenariat diplomatie-militaire a déjà porté ses fruits – certes polémiques – par le passé : en 2009, les Emirats Arabes Unis (EAU) ont lancé un appel d’offre pour la construction de plusieurs réacteurs nucléaires. La Corée du Sud a remporté le contrat pour 20 milliards de dollars. Elle passe ainsi devant les Américains, les Japonais, mais surtout les Français qui étaient pourtant favoris au vu des liens politiques, économiques et militaires étroits entre les deux pays[i]. Beaucoup expliquent cette décision à travers une grille de lecture uniquement commerciale. L’offre française aurait été trop chère et les écarts entre les délais de construction non satisfaisants. La Corée remportera une nouvelle offre en 2016 pour près de 50 milliards de dollars.

Ce n’est qu’une décennie plus tard que nous apprendrons par la presse que Séoul avait signé plusieurs accords de coopération militaire avec Abou Dhabi pour l’obtention de contrats de projets, alors que le pays s’apprêtait à donner le projet aux Français. Etat avec beaucoup de richesses mais peu peuplé, les EAU cherchent à obtenir la protection d’alliés pour leur sécurité. Au travers d’un Mémorandum d'entente, Séoul s’engage à intervenir militairement si le pays est attaqué[ii]. Si des troupes sud-coréennes (Akh Unit) sont physiquement présentes aux EAU afin d’entrainer leurs homologues émiratis, les accords comprennent également la fourniture d’armement et le transfert de technologie de défense.

 

Une conjoncture profitable au secteur

 

Née dans les années 70 sous le régime de Park Chung-Hee afin de répondre à des impératifs de sécurité nationale, la BITD sud-coréenne est aujourd’hui très performante[iii]. Afin d’en tirer profit, le pays s’est tourné vers les marchés étrangers, notamment sous la présidence de Lee Myun-Bak (2008-2012) et son concept de « Global Korea ». On constate alors un réel succès : sur la dernière décennie, le pays a plus que décuplé ses exportations, passant d’environ 250 millions à 3,5 milliards de dollars.

Cependant, un ralentissement s’est fait ressentir cette année et le gouvernement souhaite compenser cette perte en renforçant ses exportations. Un avis que la DAPA partage, en témoigne la publication en décembre dernier du « Plan de développement de l’industrie de défense », sorte de livre bleu pour la période 2018-2022. Malgré l’importance croissante du secteur au vu de l’instabilité régionale, celui-ci rencontre plusieurs difficultés qui le font stagner, comme la saturation du marché intérieur ou les blocages en R&D dus à la crainte de l’échec. Le plan recommande – entres autres mesures – de tourner la BITD vers l’exportation, par exemple en améliorant la prospection des marchés et le marketing ou en diversifiant les exportations (pièces, armes usagées).

Les industriels sud-coréens souhaitent profiter de la dynamique de réarmement actuelle. En 2017, les dépenses militaires mondiales s’élevaient à 1739 milliards de dollars, soit le niveau de dépense le plus élevé depuis la fin de la Guerre froide[iv]. Cela peut s’expliquer par une multiplication des tensions, des conflits régionaux et de l’augmentation des budgets de défense qui en découle.En comparant les périodes 2008-2012 et 2013-2017, le SIPRI constate une hausse de 10% des volumes d’exportations internationales. Un marché dont l’institut estime la valeur totale à au moins 88,4 milliards de dollars pour 2016.

Cependant, la Corée du Sud doit faire face à une féroce concurrence : les Américains et les Russes restent les principaux fournisseurs mondiaux. Les Européens maintiennent leurs niveaux, la Chine voit ses parts de marchés augmenter et le Japon a assoupli sa législation pour pouvoir exporter également . Pour ce faire, s’inspirant des systèmes britannique et israélien, la Corée du Sud veut enclencher une synergie entre les structures nationales pour accompagner ses industriels dans cette compétition globale.

 

[i] Au-delà d’un savoir-faire nucléaire reconnu et de son habitude à traiter les grands contacts internationaux, la France bénéficiait également de l’activisme diplomatique de Nicolas Sarkozy dans la région, voulant apparaitre comme un contrepoids aux Etats-Unis. En janvier 2008, les deux pays ont signé un accord sur la coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire et Nicolas Sarkozy a effectué un voyage en mai 2009 pour appuyer la candidature française.

[ii] La France est déjà présente aux EAU et assure sa sécurité par un accord bilatéral. C’est également le cas pour les Etats-Unis. En revanche, le Japon est restreint dans sa capacité à envoyer des soldats ou vendre des armes à l’étranger.

[iii] A ce sujet, lire l’article « L’industrie de défense sud-coréenne : quand le “royaume ermite” est devenu “l’étoile montante” », Les Cahiers du Comité Asie n°13, été 2016, disponible en ligne.

[iv] Sources : SIPRI Yearbook 2018