Analyse

L’industrie de défense du colosse africain ou comment l’Algérie achète son indépendance stratégique

Le 10 décembre 2018 par Sylvestre Carol
Avion de chasse de l'armée de l'air russe Sukhoi Su-34 source : mil.ru

L’Algérie, acteur incontournable de l’Afrique du Nord, devient, par ses investissements massifs au profit de son armée, la première puissance militaire du continent. L’armée nationale populaire algérienne (ANP) est actuellement considérée comme la 12e puissance militaire mondiale.

Moderniser son armée est un enjeu stratégique majeur pour ce leader régional. Outre la volonté de se maintenir à la tête du continent en la matière, l’Algérie fait face à des enjeux sécuritaires majeurs tels que la sauvegarde de ses frontières et la lutte contre le terrorisme.

Ces nouveaux défis géopolitiques, associés à la professionnalisation de son armée entre 2001 et 2003, lui imposent de se moderniser. D’après le rapport 2018 du Global Fire Power : « L’armée algérienne, grande et puissante, s’emploie continuellement à répondre aux besoins de modernisation et de gestion ». L’Algérie, afin de prendre le virage des nouvelles technologies, investit ainsi très lourdement au profit du secteur militaire en y consacrant près de 10,3 milliards de dollars en 2018. En outre, le projet PF-2019 a revu le budget du ministère à la hausse en lui consacrant près de 11 milliards de dollars. Cela représente plus du quart du budget total du pays.

Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), l’ANP est le 7e plus grand importateur d’armes au monde. Elle achète ainsi massivement ses équipements auprès de son principal partenaire : la Russie. Outre l’acquisition de navires de guerre et d’avions ravitailleurs, l’ANP a commandé 12 bombardiers tactiques SU-34 « Fullback » à Moscou pour 27 millions de dollars pièce en janvier 2016.

Cependant, l’Algérie souhaite inscrire cette modernisation dans une volonté d’indépendance stratégique vis-à-vis de ses fournisseurs. Ainsi, depuis 2009, elle investit massivement ses ressources au profit du développement de son industrie de défense. L’objectif est clairement affiché : lui permettre d’accéder à l’indépendance totale et donc de limiter ses importations. D’ici à 2019, plus de quarante usines et près de 30 000 emplois dans le secteur verront le jour.

L’enjeu est de taille pour l’Algérie car, outre la conquête de son autonomie stratégique, c’est également l’avenir de son équilibre économique qui est en jeu. En effet, actuellement fortement dépendante du secteur pétrolier, l’Algérie tente de diversifier ses sources de revenus. Ce dernier représente effectivement près de 30% de sa richesse, 98% de ses exportations et 70% de ses recettes fiscales. La chute du prix du pétrole à partir de 2014 conduit ainsi l’Algérie à poursuivre ses efforts d’investissement dans le secteur militaire.

Le général-major Rachid Chouaki, directeur des industries militaires affirme ainsi, le 13 mars 2018, devant l’assemblée populaire nationale que « L’industrie militaire est une partie intégrante de l’économie nationale », le but étant d’atteindre un taux d’intégration de 30% dans l’industrie militaire.

Pour ce faire, l’Algérie s’appuie sur une petite industrie de défense qu’elle avait développé dans les années 80 – qui lui avait permis de lutter contre l’embargo dans les années 90 alors que  le besoin pour la lutte contre le terrorisme se faisait de plus en plus prégnant –  et qu’elle modernise via ses partenariats. Les projets se multiplient avec des constructeurs étrangers qui permettent à l’ANP de bénéficier de transferts de technologie dans tous les domaines : explosifs, munitions, électronique, mécanique, transformation comme le textile et la recherche.

Ainsi, la collaboration avec l’allemand Mercedes permet à l’ANP d’adapter ses canons antichars M12 sur des camions 6x6 Zetros, montés localement. Celui avec l’italien Leonardo lui ouvre le monde de l’aéromobilité avec la création d’une usine d’assemblage d’hélicoptères près de Sétif.

Enfin, en octobre 2018, deux sites stratégiques ont été inaugurés : le complexe industriel de la Société́ algérienne de production des explosifs de Hammam Dhalaâ et un centre de production de maintenance d’équipements de guerre électronique disposant de plusieurs chaînes de montage.

Ces projets récents montrent à eux seuls combien l’ANP est en passe de devenir l’une des armées les plus modernes au monde, et que l’Algérie, tout en diversifiant son économie, amorce une révolution industrielle, militaire et technologique majeure.

Cette dernière lui avait permis de lutter contre l’embargo dans les années 90 alors que le besoin pour la lutte contre le terrorisme se faisait de plus en plus prégnant.

Club Défense AEGE