Analyse

Carlos Ghosn : entre tribunal médiatique et déstabilisation économique

Le 7 décembre 2018 par Thomas Lancrenon

Alors que le président de Renault-Nissan Mitsubishi a été démis de ses fonctions à la tête des deux entreprises japonaises, les motifs de son arrestation restent incertains.

Carlos Ghosn passera-t-il Noël en prison ? Alors que la presse japonaise rapporte ce mardi que la garde à vue du président de Renault, débutée le 19 novembre après son arrestation à Tokyo, pourrait être prolongée au 30 décembre, la plupart des médias français semblent concentrer leur attention sur la durée et les conditions de détention du PDG français. Démis de ses fonctions à la tête de Nissan puis de Mitsubishi à la suite de son arrestation, celui-ci vivrait dans des conditions de détention décrites par ses proches comme « inhumaines ».

Le lanceur d’alerte : une commode arme médiatique

Mais peu d’analystes se risquent à une tentative d’explication, acceptant la thèse désormais classique du « lanceur d’alertes » tout en mettant en avant la présomption d'innocence. Car, en effet, l’information originelle qui a poussé le parquet japonais à procéder à l’arrestation du patron historique de l’alliance Renault-Nissan proviendrait, selon le communiqué de presse diffusé par Nissan quelques heures après l’interpellation, d’une « investigation internet menée sur la base du rapport d’un lanceur d’alertes ».

Une information qui a suffi à emballer la machine médiatique internationale et à condamner Carlos Ghosn au tribunal de la moralité, plusieurs polémiques sur son attachement à l’argent ayant déjà entaché sa réputation.

Sans entrer dans des considérations sur la culpabilité ou non de celui qui était devenu une véritable célébrité au Japon depuis qu’il avait sauvé Nissan en 1999, on peut toutefois rappeler deux éléments.

En premier lieu, et selon le journal japonais Asahi, le « lanceur d’alertes » serait un cadre de Nissan qui aurait délivré un dossier sur Carlos Ghosn en échange d’une remise de peine dans une autre affaire. Un système de délation instauré par la  justice japonaise depuis quelques mois, et qui vise à lutter contre la criminalité en col blanc.

Ensuite, concernant les accusations de fraude fiscale, il s’agirait en réalité de sommes non perçues par le patron français. Afin d’éviter les polémiques sur son salaire, celui-ci aurait accumulé près de 80 millions de dollars de reconnaissance de dettes auprès de Nissan, et prévoyait d’attendre son départ de la direction exécutive du groupe pour les récupérer. Une manœuvre décrite comme légale par ses défenseurs, mais qui sème le doute parmi les juristes d’affaires japonais. En tous les cas, on peut noter la rapidité de la condamnation de Nissan, qui n’a pas hésité à relayer l’information selon laquelle son président avait sous-évalué sa rémunération auprès du fisc japonais.

Un rapport de force franco-japonais

En effet, le soir même de l’arrestation, Hiroto Saikawa, numéro deux du groupe, se disait dans une déclaration télévisée « écœuré et déçu ». « La leçon que nous devons tirer de cette part d’ombre de Ghosn, c’est que le pouvoir ne doit pas être concentré dans les mains d’une seule personne » avait-il alors ajouté. Des mots forts que le patron a en partie réutilisés dans une lettre envoyée à l’ensemble des salariés du groupe quelques jours plus tard.

Outre la rapidité et la violence de la condamnation par les hauts dirigeants de Nissan, l’annonce faite par Saikawa dès le 19 novembre sur l’éviction future du dirigeant peut surprendre. En effet, le numéro deux de l’entreprise annonce que le conseil d’administration se réunira pour décider de destituer le président avant même la tenue de cette réunion.

Plusieurs analystes ont ainsi vu dans cette affaire une prise de pouvoir personnelle par Hiroto Saikawa. L’homme aurait « tué le père » selon les mots de plusieurs articles de presse internationaux, et pris une place qu’il souhaitait en secret depuis plusieurs années.

D’autres observateurs y ont vu une manœuvre du groupe japonais, qui tenterait de rééquilibrer les termes de l’alliance avec Renault. Les Japonais souhaiteraient limiter la domination du groupe français. L’entreprise détient en effet 43,3% des parts de Nissan, qui est de son côté le deuxième actionnaire de Renault avec 15% des parts, derrière l’État français qui en possède 15,01%. Alors que l’alliance est devenue premier groupe mondial, Nissan vend en effet près de deux fois plus de véhicules que Renault. Mais les Japonais, en vertu des accords passés en 1999, n’ont aucun droit de vote à l’assemblée générale, tandis que l’État français en possède près de 20% grâce à la loi Florange et le principe des votes doubles.

Alors ministre de l’économie, Emmanuel Macron avait réussi à imposer l’application de cette loi en rachetant 4,7% de parts supplémentaires par une sorte de « raid » financier. Prenant de court la direction de Renault, l’État avait alors un pouvoir conséquent au sein de l’assemblée générale. Une stratégie qui a fortement déplu à Nissan, qui accusait l’État français de fragiliser l’alliance. En outre, le gouvernement, et en particulier Emmanuel Macron, étaient favorables à une fusion entre les deux entreprises et ont multiplié les déclarations enjoignant Carlos Ghosn à la réaliser.

Des rumeurs récentes sur la préparation par Carlos Ghosn de cette fusion, idée que Nissan a toujours combattue, auraient ainsi pu pousser la direction de Nissan à passer à l’action. En effet, en lien avec l’État japonais et son ministère de la justice, qui voyait d’un mauvais œil la participation de l’État français au capital d’un Nissan devenu deux fois plus puissant que Renault, la direction de Nissan pourrait avoir mis l’affaire en lumière pour redistribuer les cartes. Hiroto Saikawa n’avait d’ailleurs pas hésité à qualifier l’arrestation de Carlos Ghosn de « bonne opportunité » de renégocier les accords. Selon la presse japonaise, l’objectif de Nissan serait de faire descendre la participation de Renault à hauteur de 23%. Les discussions devraient être longues et houleuses. En marge du sommet du G20, Shinzo Abe et Emmanuel Macron se seraient entretenus sur le sujet et le premier ministre japonais s’est déclaré défavorable à « une intervention des États » dans le dossier.

La piste américaine

De manière plus générale, l’affaire Carlos Ghosn n’est pas sans rappeler les offensives subies par Toyota en 2010 et Volkswagen en 2015. Pour des questions de contrôle de qualité de véhicules Toyota, et pour une affaire de tricherie sur les chiffres des émissions polluantes pour Volkswagen, les deux entreprises avaient subi l’opprobre des médias du monde entier, ainsi que différentes sanctions, notamment venues des États-Unis. C’est ici le calendrier qui est révélateur puisque ces deux affaires avaient été déclenchées peu de temps après que chacun des deux groupes soit passé numéro un mondial de l’industrie automobile.

L’alliance Renault-Nissan est elle aussi passée en tête des constructeurs mondiaux et les relations de Renault avec les États-Unis sont difficiles. Après l’échec de l’entreprise française dans ses tentatives d’implantation sur le marché américain, Carlos Ghosn pouvait se sentir relativement libre dans ses actions à l’international. L’absence de dépendance vis-à-vis du marché américain lui a ainsi permis de refuser d’appliquer les sanctions envers l’Iran. Le PDG avait ainsi annoncé en juin 2018 que l’entreprise resterait en Iran, quitte à faire face à l’extraterritorialité du droit américain.

L’affaire Carlos Ghosn apparait comme révélateur d’un rapport de force entre différents acteurs, et sur un marché mondial hautement concurrentiel. On ne saurait donc écarter d’un revers de main les différentes thèses sur une tentative de déstabilisation. Trop souvent aveuglé par sa volonté de condamnation morale, le traitement médiatique de telles affaires cherche à éviter toute analyse pouvant être facilement qualifiée de « complotiste ». Toutefois dans des affaires de cette ampleur, aucune possibilité ne peut être écartée par principe et une analyse réaliste se doit de questionner les intérêts propres de chaque acteur. Une interrogation appliquée par les polices de tous les continents, à toutes les époques, et que les médias français devraient plus souvent prendre en compte : à qui profite le crime ?  

Thomas Lancrenon