Analyse

[JdR] Risques et relations internationales : les intérêts français en Afrique

Le 13 décembre 2018 par Sarah Bruneau

Investissements massifs opérés par Pékin en Afrique, projet de sortie du franc CFA mené par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, guerre d'influence entre la Chine, la Russie et l’Inde pour obtenir l'allégeance des dirigeants africains... Autant de signaux faibles qui constituent une menace pour les intérêts de la France en Afrique, continent où elle a historiquement conservé une place de choix.

 

L’écosystème franco-africain

Fortes des liens les unissant, la France et l’Afrique sont des solides partenaires économiques, commerciaux et culturels depuis plus d’un siècle. En effet, la France a entretenu des rapports privilégiés avec ses anciennes colonies. Plus encore que ce passé commun, elle dispose aujourd’hui d’importants leviers d’action tels que ses entreprises privées et ses start-ups présentes en Afrique sur des secteurs d’avenir comme l’aéronautique, les énergies vertes, les moyens de paiements et les infrastructures de télécommunication. En 2004, les relations commerciales avec l’Afrique permettaient à la France de dégager un excédent commercial de 3,2 milliards d’euros, dont 1,8 milliard pour l’Afrique subsaharienne. Avec une croissance d’environ 5 à 6% par an depuis 2008[1], l’Afrique représente aujourd’hui une source de richesse colossale sur le plan des matières premières et de l’agriculture, ainsi qu’un capital humain unique au monde. On sait que d’ici à 2050, l’Afrique devrait héberger près de 2 milliards d’êtres humains et contribuera ainsi pour plus de moitié à la croissance démographique mondiale.

 

L’un des éléments les plus emblématiques des relations étroites entre l’Afrique de l’Ouest et la France réside dans le système de franc CFA[2]. Mis en place depuis 1945 dans 14 États d’Afrique subsaharienne, ce système est le seul vestige colonial dans l’état encore en vigueur. Cette organisation financière, monétaire et économique dont la France est le coeur permet à la monnaie des pays de l’Afrique de l’Ouest d’être rattachée à l’euro à taux fixe et constitue un gage de stabilité monétaire pour les États qui l'utilisent. Elle permet également une libre circulation des capitaux entre la France et les pays africains de la zone franc et la centralisation des réserves de change au Trésor Public français. Cependant, ce système n'est pas toujours un vecteur de développement économique pour l'Afrique francophone. Cette tutelle monétaire ne permet pas aux pays en développement rapide de créer de la monnaie en avance sur la croissance, ce qui se reflète par un manque de crédit en permanence. Cette opinion de plus en plus répandue en Afrique de l’Ouest représente un risque pour la France de perdre cette zone d’influence historique si elle ne vient pas à l’écoute des ambitions économiques des pays de la zone franc.

 

Les signaux d’une guerre d’influence sur le théâtre africain

Autrefois son partenaire principal, la France est aujourd’hui de moins en moins présente en Afrique, laissant le potentiel du continent africain dans les mains de nouveaux investisseurs. Parmi eux, la Chine occupe la première place avec des investissements exponentiels ayant augmenté de 1 400 % entre janvier et novembre 2016 par rapport à 2015. Depuis quelques années, la Chine multiplie les démarches auprès des dirigeants africains. D’abord en Afrique anglophone avec la construction du siège de l’Union Africaine au Nigéria confiée à la Chine, puis en Afrique de l’Ouest où le pays s’est engagé en mars 2018 à édifier le siège de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l’Ouest (CEDEAO) via un investissement de 31,6 milliards de dollars. En août 2018, la Chine installe à Djibouti sa première base militaire à l’étranger. Cette stratégie menée à présent par la Chine n’est pas nouvelle et trouve notamment ses racines à l’époque de la chute du mur de Berlin. En fin de guerre froide, la dévaluation de 50% du franc CFA en janvier 1994 et la baisse des salaires en Afrique donnent l’occasion à la Chine de s’imposer en tant que sauveur du continent. Elle y applique une politique de long terme pour stabiliser l’Afrique et la faire réapparaître en tant qu’élément important de la géopolitique internationale. La Chine aspire à une forte présence dans la construction des infrastructures africaines notamment via la promesse du doublement de son aide financière à l’Afrique annoncée en 2006. Sa stratégie d’influence en Afrique réside dans la mise en avant d’une aide “sans conditions” contrairement à celle de l’Europe et notamment de la France. Consciente du rapport de domination non assumé entre la France et ses anciennes colonies, la Chine tente de promouvoir une relation gagnant-gagnant avec l’Afrique qui, même si elle est difficilement vérifiable, séduit les africains et leur donne de l’espoir quant au développement de leur continent.  Cette stratégie chinoise porte aujourd’hui ses fruits et constitue un ensemble de signaux faibles qui illustre le risque encouru par la France : celui de perdre ses relations privilégiées avec l’Afrique au profit des chinois qui ne sont pas les seuls à convoiter les atouts du continent.

Source : 1- Ministère du Commerce de la République Populaire de Chine - Statistics on China-Africa Bilateral Trade 2- China-Africa Research Initiative, John Hopkins SOIS

De manière plus discrète, l’Inde mène depuis 15 ans une politique d’investissement sur le continent africain. Alors que tous les projecteurs sont rivés sur la “Chinafrique”, l’Inde se positionne doucement sur le continent s’y imposant comme son deuxième partenaire commercial[3] après la Chine et dépassant ainsi la France et les Etats-Unis. Pour y parvenir, l’Inde met en avant ses points communs avec l’Afrique notamment une lutte commune pour la décolonisation. Le Premier Ministre Marendra Modi déclarait ainsi devant le parlement ougandais le 24 juillet 2018 : Nous avons combattu la colonisation, ensemble. Nous allons nous battre pour la prospérité, ensemble”. C’est en ces termes que l’Inde aspire à faire résonner dans l’esprit des africains la nécessité et l’authenticité des alliances indo-africaines. L’Inde s’appuie également sur sa forte diaspora, 3 millions d’indiens présents en Afrique de l’Est, qui lui confère un avantage concurrentiel de taille. Face à la richesse et la puissance de la Chine, l’Inde mise sur une politique d’influence de longue durée et cherche à développer, avant tout, des connivences culturelles et diplomatiques qui seront également au service d’une ambition économique. Bien que l’histoire commune indo-africaine concerne plus particulièrement les pays d’Afrique de l’Est et du Sud en raison de la présence conséquente de sa diaspora notamment des hommes d’affaires issues des castes marchandes indiennes depuis  plus de deux siècles. A présent, ces derniers s’installent progressivement en Afrique de l’Ouest (Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Mauritanie) attirés notamment par les trésors miniers repérés dans la région.

 

En marge d’un système binaire qui imposerait une hyper-concurrence entre les puissances asiatiques telles que l’Inde et la Chine sur le continent africain, une autre lecture est possible. Le circuit intégré asiatique appréhende l’Afrique comme un vaste territoire en pleine explosion démographique où chaque puissance asiatique peut trouver sa place. Dans les années 60, l’économiste japonais Kaname Akamatsu développe la théorie du vol d’oies sauvages illustrant le processus de développement industriel que permet l'interaction entre un pays en développement et des pays plus avancés. Le circuit intégré asiatique implique que les appareils productifs sont intégrés au sein de la chaine de valeur du continent asiatique, exportant vers le reste du monde des produits « Made In Asia ». Cette complémentarité de la production asiatique trouve un écho aujourd’hui en Afrique, devenant le troisième élément de l’économie asiatique et réduisant ainsi les rivalités entre ces différentes puissances. L’Asie représente environ 50 % des échanges de l’Afrique avec le reste du monde. A l’inverse, le commerce avec l’Afrique représente environ 3% des échanges de l’Asie. Dans cette proportion, les puissances asiatiques partagent leurs parts de marché en fonction du secteur d’activité où elle possède une expertise particulière. Ainsi en Afrique, les voitures sont coréennes (Hyundai) ou japonaises (Toyota), les réseaux de télécommunications et les motos sont indiennes, les minibus sont japonais (Nissan), le textile, les chaussures et les infrastructures routières sont chinoises. L’Afrique vit au rythme du « Made In Asia » au quotidien.[4]  

 

De leur côté, les russes ne cachent pas leur intérêt pour l’Afrique et le caractère stratégique que le continent représente pour la conduite de leurs affaires internationales. A l’occasion d’un sommet organisé sur l’Afrique dans le cadre du Forum de Rhodes du Dialogue of Civilizations (DOC)[5] début octobre 2018, Mikhail Bogdanov, représentant spécial du président Poutine pour le Moyen-Orient et l’Afrique, affirmait « La Russie veut non seulement rétablir la situation qu'elle avait mais aussi accroître ses relations avec l'Afrique, dans un respect mutuel ».

 

Un projet de “CFA-xit”

Plus significatif encore des menaces qui pèsent sur les relations franco-africaines telles que la France les envisage aujourd’hui, une prise de conscience de plus en plus importante au sein des pays d’Afrique de l’Ouest relance le débat sur le système du franc CFA. Sujet toujours en suspens depuis les années 1960, la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) souhaitent à présent concrétiser leur projet de « CFA-xit » censé mener à la sortie de l’emprise monétaire exercée par la France. Dans cette logique, la CEDEAO a également annoncé un projet de monnaie commune aux pays d’Afrique de l’Ouest d’ici 2020, dans le but de retrouver une souveraineté monétaire comme ce fut le cas de la Guinée, la Mauritanie et Madagascar. Contrairement aux années 1970, ce mouvement “CFA-xit” s’est fortement implanté dans les revendications de certains africains d’Afrique de l’Ouest, à tel point que le projet apparaît de plus en plus dans les programmes des candidats en élection présidentielle. Le Sénégal sortira du Franc CFA, si je suis élu en 2019 affirmait Ousmane Sonko Pastef, nouvelle figure du paysage politique sénégalais, lors de sa conférence de presse à Paris, le 24 novembre 2018. Il ajoutait également : « On ne peut pas continuer avec le Franc CFA. [...] D’abord parce que c’est une monnaie qui n’est pas calquée sur la taille réelle de nos économies. Elle est arrimée à une monnaie très forte, celle de la première zone économique du monde. C’est une monnaie qui ne nous permettra jamais d’être compétitif à l’exportation ». L’Afrique qui connaît un développement économique sans précédent, souhaite à présent exploiter pleinement son potentiel qui suscite des intérêts nouveaux depuis une vingtaine d’années. Face à cette redistribution des cartes, la France risque d’être écartée du nouveau scénario international qui s’ouvre à l’Afrique et s’expose aujourd’hui au risque de voir ses intérêts économiques menacés par de nouvelles parties prenantes de l’économie africaine.

 

Traitement du risque : nécessité d’une politique de résilience de la France à l’égard de l’Afrique francophone

Dans ce nouveau contexte international où l’Allemagne et la France ne peuvent s’entendre sur une politique européenne harmonisée en Afrique, le monde occidental s’engouffre dans son refus de comprendre et de s’adapter au basculement du monde engendré par l’émergence de la Chine, l’Inde et maintenant de l’Afrique[6] sur la scène économique mondiale. Ainsi, la France doit changer son approche de sa collaboration avec l’Afrique. Les relations culturelles franco-africaines héritées de l’histoire sont un avantage concurrentiel crucial qu’il faut exploiter et alimenter. Pour cela, il est impératif à la France de tisser de nouveaux liens diplomatiques et économiques avec l’Afrique : des liens apaisés, atténuant les frustrations issues du passé colonial, à l’image de ses relations actuelles avec le Maghreb.

Depuis presque 70 ans, une volonté des africains de sortir de cette dépendance monétaire impliquée par le système de franc CFA se fait à présent ressentir de manière exponentielle. Avec une économie de plus en plus sollicitée, l’Afrique a les cartes en mains pour décider de son avenir économique.  La France a donc un nouveau rôle à jouer dans la mise en place d’un réel dialogue afin que cet avenir ne se construise pas sans elle. Il s’agit ici de traiter le risque en profondeur à l’inverse d’un simple “changement de nom” proposé par le président Emmanuel Macron en novembre 2017 et requalifié de proposition “cosmétique” par Yves Ekue Amaizo, économiste, spécialiste du Franc CFA et directeur du groupe de réflexion et d'influence Afrocentricity. Il ajoute également qu’un “changement de nom ne changera rien à la situation, ni aux critiques de fond faites contre cette monnaie”. 

La Chine et l’Inde mais aussi la Russie, la Corée et l’Allemagne ont bel et bien ciblés l’Afrique comme nouveau gisement de ressources naturelles, ce qui a entraîné une baisse des parts de marché[7] de la France. Cependant, rien n’est encore perdu car la présence française en Afrique demeure importante. Afin de rester un acteur privilégié, la France doit mettre en place une stratégie de retour sur le marché africain, à l’image de la première édition de “Ambition Africa 2018” en octobre dernier, évènement réunissant 500 entreprises françaises et africaines. A l’occasion du discours annuel aux ambassadeurs et ambassadrices le 27 août 2018, le président français prononçait ces mots comme nouveau cap engagé par la France : “c'est plus particulièrement avec l'Afrique que nous devons refonder ces coalitions contemporaines que j'évoquais à l'instant et notre capacité précisément à influer sur le cours du monde ». Même si l’Afrique a l’opportunité de diversifier ses sources de financement, la France peut mettre en avant son offre créatrice d’emplois pour les africains contrairement à l’offre chinoise qui tend à importer sa propre main d’oeuvre. D’autre part, si cette offre chinoise s’avère être plus compétitive et court-termiste que constructive, celle-ci sera d’une qualité bon marché et pas toujours soucieuse des droits de l’homme. La France a également une carte à jouer concernant la promotion de la francophonie en Afrique. Atout non négligeable des relations franco-africaines, le Sommet de la Francophonie est un levier pour la France afin de consolider son influence à l’international et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest. L’analyse de l’enjeu qui se présente à la France doit se faire sous l’angle du défi qui lui permettra d’être plus compétitive et d’offrir un discours adapté aux ambitions africaines ainsi qu’une coopération optimale permettant à l’Afrique d’exprimer enfin sa souveraineté économique.  

 


[1] Voir L'Afrique pour les Nuls de Jean-Joseph Boillot

[2] Voir L'arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA de Fanny PIGEAUD et Ndongo Samba Sylla

[3] En termes d’échanges de marchandises, avec des montants qui atteignent 49,26 milliards d'euros en 2017, imports et exports additionnés

[4] Voir Chinindiafrique : la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde demain de Jean-Joseph Boillot et Stanislas Dembinski

[5] Dialogue of Civilizations est un institut de recherche créé à Berlin par Vladimir Iakounine, un proche de Vladimir Poutine

[6]  Voir le compte rendu de la conférence du club Asie et du club Afrique de l’Ecole de Guerre Économique sur “L’affrontement des puissances asiatiques sur le continent africain” par M. Jean-Joseph Boillot, le 11 décembre 2018

[7] Les parts de marché à l’exportation de la France en Afrique ont été divisées par deux depuis 2000