Analyse

Banque du Liban, infirmière de l’Etat Libanais

Le 31 décembre 2018 par René Sifanos

Pays marqué par l’endettement, l’instabilité et la corruption, le Liban vient encore une fois d’éviter la débâcle. Retour sur les interventions de la Banque centrale libanaise qui semble dépasser ses prérogatives pour venir au secours du pays.

Petite nation de 4 millions d'habitants (hors réfugiés) avec un PIB de 52 milliards de dollars américains (USD), le Liban est aujourd'hui un des pays les plus corrompus du monde. D'après Transparency International, il est classé 143e sur l’échelle de la corruption mondiale, sur 180 pays comptabilisés. Une place qu'il partage avec le Kenya, le Bangladesh, la Mauritanie et le Guatemala. La position du pays du Cèdre est stable dans ce classement depuis plusieurs années, les intérêts des classes dirigeantes apparaissant souvent comme peu alignées sur les intérêts du pays. Menées au bord de la faillite, les finances du pays ont une nouvelle fois été sauvées de justesse grâce à une énième intervention de la Banque centrale. En effet, après des années de guerre et diverses tentatives d'établir un gouvernement représentant les différentes religions et partis politiques, le Liban est aujourd'hui gouverné par une classe politique qui semble avoir réduit l’ambition politique au clientélisme. Selon des chiffres non officiels, 2 200 entreprises ont déjà déposé le bilan en 2018, et le taux de chômage atteint les 35%, et 45% chez les jeunes. Depuis la révolution du Cèdre et le retrait des troupes syriennes en 2005, le Liban connait des vacances du pouvoir exécutif. Le pays est sans gouvernement depuis les élections législatives de mai 2018, et avant cela, a connu une vacance présidentielle de mai 2014 à octobre 2016. De même, le parlement Libanais a auto-prolongé son mandat à trois reprises, sous prétexte que la situation sécuritaire du pays ne permettait pas l’organisation d’élections législatives, sans oublier que ce même parlement est resté pendant longtemps (plus d'un an) sans même se réunir. En conséquence, les libanais vivent aujourd'hui une crise économique sans précédent.

Modèle Libanais

Le point fort du Liban est sa diaspora forte et diversifiée. En effet, avec les crises à répétition au Moyen-Orient et les opportunités limitées qu’offre le pays, de nombreux Libanais ont choisi d’émigrer et la diaspora a gardé des liens très forts avec son pays natal. Elle y transfère constamment des fonds, ce qui permet de garder une certaine liquidité dans le secteur bancaire et d’augmenter les réserves en devises étrangères de la Banque centrale. La Banque du Liban (BDL) intervient quotidiennement sur le marché des changes pour garder la parité de la Livre libanaise (LL) avec l’USD fixe (1 USD = 1,500 LL). Selon les statistiques de la BDL, les principaux pays d’origine des fonds entrants sont l’Arabie Saoudite (20%), les États-Unis (16%) et l’Australie (12%). En 2017, les fonds entrants ont totalisé 8 milliards d’USD, soit près de 15% du PIB. Toutefois, le ralentissement économique du Golfe Persique, ainsi que le durcissement de la politique américaine contre le Hezbollah (et donc le Liban), ont fait stagner la croissance des flux financiers entrants. À noter que le secteur bancaire est un secteur clé de l’économie libanaise.

Instabilité régionale

Depuis 2011, le Moyen-Orient connait une forte instabilité due à la crise syrienne, qui s’est transformée en guerre civile complexe. Le Liban a été particulièrement touché par cette crise, et a vu sa croissance économique tomber d’une moyenne de 8% entre 2007 et 2010, à 1,5% depuis 2011. En tenant compte de la croissance corrigée de l’inflation, l’économie libanaise est de facto en récession.

Face à l’immobilisme de la classe politique, la confiance envers le pays du Cèdre a chuté, entraînant des répercussions sur l’ensemble  de l’économie libanaise. Le déficit public a augmenté et frôle les 10% du PIB. Les investissements directs étrangers ont fortement baissé, les flux financiers sortants du pays ont augmenté et la balance des paiements est passée au rouge. Parallèlement, à la suite de la mauvaise situation sécuritaire en Syrie et en Irak, les exportations terrestres se sont effondrées, faisant perdre au Liban son emplacement stratégique en tant qu’interface entre la Méditerranée et le Proche-Orient (principalement l’Irak, la Jordanie et le Golfe).

Source : Banque Du Liban

L’interventionnisme de la Banque centrale

Circulaire 331

La BDL, principal détenteur de la dette souveraine libanaise, voyait ses réserves en devises étrangères baisser. Baisse qui se répercutait sur ses capacités à intervenir sur le marché des changes pour défendre la Livre libanaise. En août 2013, pour redonner un coup de fouet à l’économie, la BDL émet la circulaire 331 dans le but non déclaré d’injecter des liquidités dans l’économie, et avec pour objectif déclaré de faire du Liban un hub régional pour les start-ups. En effet, la circulaire pousse les banques à investir dans des start-ups opérant dans le secteur numérique, tout en leur garantissant 75% du risque. Certains secteurs, comme l’éducation, sont garantis à hauteur de 100% par la BDL. Selon un rapport du cabinet de recherche libanais ArabNet, 162 investissements ont été réalisés dans l’économie numérique entre 2013 et 2017 – la plupart financés par la circulaire – permettant au Liban de passer de la cinquième à la seconde place régionale, derrière les Émirats Arabes Unis, en termes de quantité et de valeur des investissements.

Prêts au logement subventionnés

En parallèle, la Banque centrale a facilité le système de subvention des prêts au logement, en offrant elle-même 60% de la somme du prêt au taux symbolique de 1%p.a., ramenant donc le taux d’intérêt du crédit à environ 4%p.a., sachant qu’à la même époque, un épargnant recevait en moyenne 5 à 6%p.a. sur son dépôt en Livre libanaise. Le but de ce changement était de soutenir le secteur clé de l’immobilier qui commençait à souffrir de la crise syrienne. Ce mécanisme a été depuis renouvelé chaque année.

La Banque centrale consacrait environ 1 milliard de USD par an pour ces deux mécanismes. Leurs impacts ont certainement été positifs, mais limités puisqu’ils devaient être accompagnés de politiques de développement des infrastructures. Celles-ci sont en pleine dégradation, en raison des problèmes de saturation, d'absence d’entretien et de développement.

Ingénieries financières

À partir de 2016, et pour stopper l’hémorragie de la balance des paiements, la Banque centrale a procédé à de nouvelles formes d’ingénierie financière pour réalimenter ses réserves en dollar américain. La dette de la République libanaise est libellée en dollar américain (Eurobonds) ou en Livre libanaise (T-Bills). En général, la BDL est responsable de l’émission et de la gestion des T-Bills, et le ministère des Finances est chargé des Eurobonds. Selon le ministère des Finances, la dette est estimée à plus de 150% du PIB à fin 2018, faisant du Liban le 3e pays ayant ce ratio le plus élevé, après le Japon et la Grèce.

Source : Ministère des Finances

La Banque du Liban procède donc en 2016 à un SWAP avec le ministère des Finances, dans le but déclaré de réduire les intérêts de la dette, tout en rallongeant la maturité. Cette opération consistait à échanger des T-Bills (en LL) contre des Eurobonds (en USD) pour 2 milliards de USD. Par ailleurs, pour renflouer ses réserves en USD, la BDL a proposé aux banques commerciales de leur racheter des T-Bills en LL à un taux d’escompte de 0%. En contrepartie de quoi, la banque doit déposer de l’argent « frais » (soit en provenance de l’étranger) en USD pour le même montant auprès de la Banque centrale. C’est-à-dire, si une banque vend des T-Bills pour l’équivalent de 1 milliard de USD à la BDL, elle réalise un gain de 40% ; mais en contrepartie, elle doit placer sur une période de long terme 1 milliard de USD (provenant de l’extérieur) à la BDL. Selon le Gouverneur, ces opérations ont porté sur un montant supérieur à 12 milliards de USD, soit plus de 20% du PIB. De plus, cette transaction a permis de refaire passer la balance des paiements au vert en 2016, enregistrant un excédent de 1,2 milliards de USD.

En 2017, la BDL a sorti deux nouveaux produits aux banques commerciales dans le but d’attirer des USD. Elle proposait de placer des dépôts à long terme en USD à des taux intéressants, et en contrepartie, la banque commerciale pouvait soit placer un dépôt pour le même montant en Livre libanaise également sur une période à long terme et à des taux très intéressants, soit contracter un crédit en Livre libanaise à un taux de 2%p.a., qui pouvaient être utilisés pour financer la dette souveraine (souscription de T-Bills). Par ailleurs, cette technique a permis de ramener la balance des paiements en 2017 à un équilibre presque nul de -156 millions de USD.

En avril 2018, un mois avant les élections législatives libanaises, une conférence de soutien au Liban (baptisé CEDRE) a été organisée à Paris. Durant cette conférence, la communauté internationale a promis 11 milliards de USD au Liban en échange de réformes et de lois que doit engager le pays. La classe politique libanaise n’a toujours pas réagi à ce jour, et pour éviter la faillite quasi certaine, la Banque centrale a dû intervenir encore une fois pour soutenir la Livre et sauver les finances publiques. Cependant, le Gouverneur n’a pas donné de détails sur les derniers mécanismes entrepris, et s’est contenté d’annoncer s’être mis d’accord avec le ministre sortant des Finances, sur des mécanismes qui permettront d’assurer au Liban les financements dont il a besoin pour l’année 2019. Quelques jours plus tard, le ministère des Finances annonce l’émission de T-Bills pour un montant de plus de 1,4 milliards de dollars à des rendements qui oscillent autour des 10,50%p.a. en fonction de la maturité, soit des taux assez élevés.

Taux de rendement 10 ans des Eurobonds Libanais en USD
Source : Bloomberg

Les interventions de la Banque centrale sont certainement saluées, mais ne suffisent pas à résoudre les problèmes fondamentaux de l’économie du pays et ont un coût assez élevé. Se contenter de reporter le problème semble plaire à « l’élite » politique, qui est aux abonnés absents et semble bien profiter de cette bulle. Les intérêts personnels prévalant sur l’intérêt national, et le sens du patriotisme ne figurant pas dans leur dictionnaire, ils ne se soucient guère de la souffrance de la population. Le contribuable libanais est celui qui paye et qui en paiera le prix.