Analyse

[Conversation] - Innovation et défense, M. François Mattens du GICAT répond aux questions du Portail de l'IE

Le 28 janvier 2019 par Alban Léger et Nicolas Fiocre

Lors de la première édition du Forum Innovation Défense (FID) organisée par le Ministère des Armées en fin d’année 2018, l’Agence Innovation Défense (AID) et le GICAT ont organisé un Hackathon, « Opération Armées du Futur », réunissant plus de 60 participants. À cette occasion, les équipes du Portail de l’intelligence économique ont rencontré M. François Mattens, Directeur de la communication et des affaires publiques du Groupement des Industries de défense et de la sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT). Il a répondu à plusieurs questions autour des enjeux de l’innovation dans le secteur de la défense.

Portail-IE (PIE) : Quels sont les objectifs du GICAT en matière d’innovation ?

François Mattens (FM) : Le GICAT a été créé en 1978 et accompagne depuis maintenant plus de 40 ans les institutionnels et industriels de la défense. Ce secteur est historiquement catalyseur d’innovation pour les armées, mais également pour le civil. Depuis près deux ans, le GICAT a inscrit le soutien à l’innovation comme un axe prioritaire de sa stratégie. Cela se formalise notamment par :

  • La création de synergies entre l’ensemble des acteurs industriels de la défense : grands groupes, les PME/ETI, start-up, centres de recherche, etc. ;
  • Une force de proposition pour les acteurs institutionnels que sont les armées, la DGA, le ministère de l’Intérieur et certains acteurs privés ;
  • La promotion du savoir-faire de nos entreprises auprès des instances européennes et à l’international.

L’ambition du GICAT est d’être un acteur central de l’innovation en matière de défense et sécurité grâce à ses 250 membres et son réseau de partenaires.

PIE : Quels sont ceux de GENERATE, qui est davantage tourné vers les start-up ?

FM : Le programme GENERATE a été lancé en mars 2017. Il est le premier accélérateur d’innovation dédié à la défense et la sécurité. Nous l’avons beaucoup fait évoluer au cours des mois pour nous adapter à l’écosystème, notamment avec la création de la nouvelle Agence de l’Innovation de Défense (AID). C’est un outil de la stratégie d’innovation du GICAT, et il a trois objectifs principaux :

  • Détecter, soutenir et accompagner des start-up françaises à intégrer le monde de ladéfense et de la sécurité ;
  • Développer la logique de l’open innovation permettant d’importer dans notre secteurdes technologies ou bonnes pratiques issues de monde civil ;
  • Être un hub d’échanges et de rencontres de l’ensemble des acteurs de l’innovation.

Désormais connu et reconnu, GENERATE a notamment remporté en 2018 les Trophées de la Sécurité en tant que meilleure innovation de services de l’année.

PIE : Les start-up sont-elles le seul moteur de l’innovation aujourd’hui ?

FM : Non, pas exclusivement. Les start-up sont une catégorie d’acteurs parmi d’autres. Elles innovent au même titre que les grands groupes, les Petite et Moyenne Entreprise (PME)/Entreprise de Taille Intermédiaire (ETI), nos armées, nos chercheurs ou nos ingénieurs. C’est uniquement en faisant travailler l’ensemble de ces acteurs que nous pourrons avoir un écosystème pérenne au service de l’innovation. Précieuses et agiles, les start-up ne doivent cependant pas être les arbres qui cachent la forêt de l’innovation !

PIE : Comment les grands groupes peuvent-ils favoriser l’innovation en leur sein ? Les partenariats avec des start-up innovantes sont-ils une nécessité ?

FM : Il existe de nombreuses manières de favoriser l’innovation. Les grands acteurs industriels de défense n’ont pas attendu les start-up pour innover, sinon ils ne seraient déjà plus des grands groupes. Nous pouvons à ce titre prendre trois exemples :

  • La captation externe par un partenariat ou l’achat d’une start-up dont la technologie et/ou les compétences sont particulièrement intéressantes pour le groupe ;
  • La captation interne par la création d’un accélérateur/incubateur hébergé par le groupe permettant à des collaborateurs internes (intrapreneurs) de développer leur projet ou des entrepreneurs externes de bénéficier de certains moyens ;
  • Le soutien financier à l’innovation par la création de Venture Capital, un fonds d’investissement corporate.

Ce dernier permet à un groupe de soutenir financièrement et stratégiquement certaines pépites ayant un intérêt pour lui. Les partenariats entre les start-up et les grands groupes ne sont pas une nécessité, mais il serait dommage, pour ne pas dire préjudiciable, de ne pas en accompagner certaines ayant un réel savoir-faire pouvant bénéficier aux grands groupes.

PIE : Observez-vous parfois une concurrence entre les grands groupes et les start-up sur le terrain de l’innovation ? Si oui, le GICAT intervient-il pour favoriser des rapprochements et des synergies communes ?

FM : Le terme de « saine émulation » serait plus adapté que celui de concurrence. Il peut parfois arriver que grands groupes, PME et start-up travaillent sur les mêmes solutions en effet. En tant qu’organe de dialogue, le GICAT peut leur permettre d’échanger dans un cadre neutre et, comme ce fut le cas en 2018, déboucher sur des partenariats industriels constructifs.

PIE : Le GICAT a-t-il mis en place des pratiques et/ou techniques pour rester performant dans la course à l’innovation ? Quant à GENERATE, quelle est sa stratégie pour attirer les talents ?

FM : Nous sommes en permanence en veille et prêt à nous adapter pour coller au mieux aux enjeux des innovations. À ce titre, le GICAT réalise une veille poussée, en France et à l’International. Cette veille se porte sur des sites web spécialisés, mais nos équipes se rendent également sur une douzaine de salons par an pour détecter des innovations ayant un intérêt pour les industriels et institutionnels. Elle donne lieu à la publication de rapports qui sont publiés régulièrement. En complément des salons défense/sécurité, nous sommes également sur des évènements plus « civils » à la recherche de bonnes pratiques et solutions (CES, VivaTechnology, Mondial de l’automobile, GITEX, etc.).

PIE : La captation du savoir-faire est aujourd’hui un levier de la Guerre économique et un enjeu important en matière d’innovation. Le GICAT s’organise-t-il pour y faire face ? Si oui, comment ?

FM : C’est en effet un levier très efficient, qui ne date pas d’aujourd’hui. Le GICAT est particulièrement attentif à cet enjeu et met à disposition de ses membres des services comme une veille sur les brevets ou encore des formations pour protéger leur patrimoine. Si ce sujet est déjà plutôt bien géré dans nos grands groupes, nos PME et start-up n’ont pas toujours conscience que cela n’arrive pas qu’aux autres. Nous avons une approche pédagogique et pragmatique en la matière, pour permettre à nos industriels tricolores de ne pas perdre leur savoir-faire et rester compétitifs.

PIE : En définitive, l’un des maitres-mot du Forum Innovation Défense était le « dual », l’alliance du civil et du militaire. Est-ce à dire que l’innovation doit s’inscrire absolument dans ce cadre ? L’innovation civile est-elle structurante pour l’innovation de défense ? Où est-ce plutôt l’innovation de défense qui entraîne l’innovation civile ?

FM : Historiquement, le secteur de la défense est un catalyseur de l’innovation « duale », c’est-à-dire au bénéfice du secteur civil. Nous pouvons citer en exemple les plus connus comme Internet, le GPS ou encore la vision nocturne.

L’émergence de grandes entreprises du numérique regroupées au sein des GAFAM (Google- Apple-Facebook-Amazon-Microsoft) a changé cependant le rapport de force. Ils sont dotés de budgets colossaux dédiés à l’innovation, et sont désormais capables d’investir beaucoup et sur la durée dans des domaines comme l’intelligence artificielle, la robotique, le cyber ou encore le bio-mimétisme[Démarche d’innovation durable qui consiste à transférer et à adapter à l’espèce humaine les solutions déjà élaborées par la nature NDLR]. Ces acteurs civils peuvent apporter des moyens et des connaissances au service de la défense. Finalement, les synergies Défense-Civil en matière d’innovation gagnent en transversalité.

Au-delà de l’apport technologique, cela fait émerger d’autres enjeux comme l’éthique. Pour exemple, le renoncement de Google à une reconduction de la collaboration dans l’intelligence artificielle avec le ministère de la Défense américain suite à une menace de démissions de masse chez ses employés.

PIE : Revenons sur une affaire spécifique : celle du Fly-board Air. Les Forces spéciales en ont fait une démonstration lors du Forum Innovation Défense. Au début de son histoire, le créateur de cette solution, M. Franky Zapata, n’a pas pu se développer en France, notamment pour des motifs réglementaires, et a dû s’exporter aux États-Unis pour continuer à développer son projet avant de revenir France. La France est-elle structurée pour accueillir l’innovation ?

FM : Arthur Schopenhaeur disait que « toute vérité franchit trois étapes : d’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. » Je dirais que pour Franky Zapata nous allons prochainement entrer dans la troisième étape. Les solutions qu’il propose vont véritablement faire évoluer la mobilité du futur. Les premiers à avoir en compris l’intérêt sont les forces spéciales françaises à travers le  Commandement des Opérations Spéciales dès 2016. Il a malheureusement dû se heurter plusieurs levées de bouclier, notamment juridique. Cependant, a l’occasion du Forum Innovation Défense, tout le monde (même le plus sceptique) a pu constater de la maturité de sa technologie et de son intérêt opérationnel. Dans le même temps, il a pu obtenir un RAPID (Régime d’Appui pour l’Innovation Duale) par la DGA de 1,3 million d’euros. Le chemin n’est pas un long fleuve tranquille pour lui, mais croyez-moi, nous n’avons pas fini d’en entendre parler. Il ne manque ni d’idée et ni d’abnégation !

Enfin, la France bénéficie de l’une des choses les plus importantes : ses ingénieurs reconnus comme parmi les meilleurs au monde ! Notre pays a tous les ingrédients pour réussir, mais il faut continuer à adapter certains de nos outils et structures notamment sur les plans juridique et culturel.

PIE : Le Sénat prévoit de conduire un rapport sur l’innovation de défense en 2019. Cela fait suite à la création de l’Agence de l’Innovation Défense (AID) et du fond d’investissement Def’Invest. La France est-elle en bonne voie en matière de coopération public-privé pour soutenir ses pépites ? Emmanuel Chiva a pris la tête de l’AID. En tant que Président de la commission innovation du GICAT, cela fait-il du GICAT le leader de l’innovation en France ?

François Mattens (FM) : L’ensemble de l’écosystème d’innovation de défense est en train de se mettre en place depuis l’arrivée de Florence Parly au ministère des armées. Def’Invest, l’Agence de l’innovation de défense, Innovation Defence Lab, etc. sont des signes très positifs qu’il faut saluer et accompagner pour faire de la France une championne de l’innovation ! C’est ce qu’ambitionne le GICAT comme partenaire de confiance des armées et des forces de sécurité. Au-delà d’avoir un rôle de leader, l’objectif est d’être un fédérateur et un catalyseur de l’innovation.

Propos recueillis par Alban LEGER et Nicolas FIOCRE