Analyse

Les think tanks français : des lobbies intellectualisés ?

Le 11 février 2019 par Haroun Ferria et Julien Vachel

En concentrant quantité d’experts, les think tanks sont devenus des acteurs d’influence auprès de la classe politique et de la société française, notamment par leur capacité à produire du savoir et à promouvoir des idées issues de leurs cercles de réflexion.

Originellement, les think tanks étaient le nom donné au regroupement d’un État-Major dans un bunker lorsque celui-ci avait besoin d’établir des plans. De conception anglo-saxonne, ils apparaissent entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, pour répondre à la nécessité d’émettre de nouvelles idées ou propositions politiques, sur les questions de société. Les premiers seront donc anglo-américains avec la Fabian Society ou encore la Carnegie Endowment for International Peace. Le contexte historique favorisera l’éclosion de think tanks spécialisés dans les relations internationales afin de proposer des pistes de réflexion sur la stabilité géopolitique du monde, notamment européenne. Le « boom » de l’économie américaine produit par la Seconde Guerre mondiale accouche de l’apparition d’un nouveau type de think tanks spécialisés dans les politiques économiques et prônant le libéralisme « made in USA ». La Société du Mont Pèlerin, créée en 1947, regroupe alors des économistes renommés tels que Hayek et Friedman, qui vont influencer les politiques publiques de plusieurs États d’Amérique du Sud, puis d’Europe de l’Est, principalement en Pologne, après la chute de l’URSS.

Un paysage hétéroclite

La France n’échappe pas non plus au concept. Sous l’impulsion de Thierry de Montbrial, soutenu par Raymond Barre et la Fondation Carnegie, l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) voit le jour en 1979. Le paysage des think tank français a depuis évolué et a vu fleurir des cercles de réflexion spécialistes de divers domaines comme l’Institut Montaigne, Terra Nova ou La Fabrique de l’Industrie. En effet si l’Observatoire Européen des Think Tanks (OETT) en compte 53 en 2017, le Global Go To Think Tanks Index (GGTTTI) en compte lui 197 classant la France en 6ème position des pays comptant le plus de laboratoires d’idées. Les deux institutions ont un système de recensement et de notation très différents. Ainsi le GGTTTI placera l’IFRI en tête des think tanks non-américains, et 2ème mondial, tandis que l’OETT placera l’Institut Montaigne comme l’organisme français le plus performant. La dissonance provient de la différence de culture entre anglo-saxons et européens, le GGTTTI étant une production de UPenn sous la gouvernance du Professeur McGann et l’OETT étant sous gouvernance française.

Un cercle de réflexion peut recouvrir un large spectre d’objectifs qui sont souvent définis dans ses statuts, lors de sa création. Généralement un think tank va avoir pour but de traiter des divers sujets sociétaux, économiques, géopolitiques etc…

Pour Singer[i] et Haass[ii], spécialistes des think tanks, il s’agit avant tout de proposer des options politiques originales auxquelles la rigueur universitaire a été appliquée. Les think tanks sont des lieux de réflexion de nouvelles idées et approches politiques, et doivent ainsi jouer un rôle pédagogique auprès des élites politiques mais aussi du grand public. McGann, chercheur à UPenn, a une approche plus terre à terre puisqu’il estime que le rôle d’un think tank est de mettre au point les agendas politiques. Ils seraient, comme Platon l’imaginait, l’administration en charge de faire le pont entre le savoir et le pouvoir.

Il existe plusieurs types de think tank selon Carol Weiss[iii], experte juridique à la tête d’un think tank : les universitaires qui apportent une rigueur académique à leurs travaux, ceux liés aux partis politiques, les catégoriels dont la réflexion se porte sur des corps de métiers particuliers, ceux qui travaillent sur commandes publiques et pour finir les think tanks dit « advocacy » dont l’objectif d’influencer sur les idées qu’ils défendent ou promeuvent est pleinement assumée. Si la production de savoir et d’idées sont les buts premiers d’un think tank, il faut aussi reconnaitre leur volonté de plus en plus marquée de peser sur l’action publique et le débat politique.

En France la palette thématique de ces laboratoires d’idées couvre de nombreux domaines :

Des formes juridiques diverses

La forme juridique des laboratoires d’idées n’est pas universelle, en France elle se limite majoritairement à trois formes :

  • Association loi 1901
  • Fondation
  • Fondation reconnue d’utilité publique (FRUP).

La première, régie par la loi 1901 nous est la plus connue. Les think tanks peuvent parfois se constituer en association dans l’attente de la délivrance de leur statut de fondation par décret ministériel, ainsi certaines associations peuvent avoir pour intitulé « Association de préfiguration de la Fondation « … » » pour leurs permettre d’amorcer leurs travaux.

La gouvernance des think tanks est propre à chacun, elle est définie par les statuts de ceux-ci.
Leur processus décisionnel est binaire en fonction de la forme juridique des entités :

  • Une association verra son Assemblée Générale élire et révoquer les administrateurs, de manière démocratique.
  • Une fondation dispose d’une méthode plus oligarchique, les administrateurs sont cooptés directement ou indirectement par les fondateurs.

La non-lucrativité est le principal point commun entre ces deux types de formes juridiques bien qu’elles soient assez différentes.

La véritable explosion des think tanks en France a lieu dans les années 2000 avec l’émergence des cercles de réflexions financés exclusivement par des fonds privés. Si jusque-là une majeure partie d’entre eux étaient des organismes parapublics avec des fonds répartis entre subventions publiques et financement privés, une volonté d’indépendance vis-à-vis des institutions étatiques a vu des think tanks tels que l’Institut Montaigne, l’IFRAP ou l’Institut de l’Entreprise émerger.

Le plus gros budget entièrement privé, 4.8M€ en 2017, revient à l’Institut Montaigne. Il est financé en grande partie par 150 entreprises, à hauteur maximale de 1,5% du budget chacune, ce qui permet d’éviter un conflit d’intérêts lié à une situation monopolistique. L’IFRI, de son côté, est le think tank avec le plus gros budget, totalisant 6M€ dont 1.4M€ provenant de subventions publiques. Malgré cela l’IFRI se veut indépendant et sans affiliation politique. Certains think tanks diversifient leurs revenus en monétisant des prestations de conseil ou des sessions de formation. Néanmoins, cette production est loin d’assurer leur autonomie financière.

Il est à noter qu’assez peu de ces organisations jouent le jeu de la transparence totale sur le contenu de leurs productions, leur gouvernance ou encore sur leurs bilans financiers. Celles qui se prêtent au jeu font figure d’exemples auprès de l’OFTT. La forme juridique des think tanks ainsi que la transparence sur leur financement constituent généralement des indices pouvant permettre de déceler leur réel niveau d’indépendance.

L’influence des grands think tanks français

On retrouve généralement une forte corrélation entre les budgets des think tanks et leur capacité à s’assurer la meilleure ergonomie pour la diffusion des idées. Cela passe souvent par :  

  • La publication de leurs rapports sur leur site internet.
  • La création de leur propre presse digitale (newsletter…)
  • Les réseaux sociaux.
  • Une couverture médiatique si nécessaire.

Les think tanks français n’ont pas de pouvoirs directs sur les politiques publiques si ce n’est celui d’influencer. Jusqu’en 1979 la production de savoir était organisée par différents organes étatiques et l’appareil d’État lui-même freinait le développement de cercles de réflexion[iv]. L’État a ensuite encouragé la création de l’IFRI afin de ne pas perdre la bataille de la diplomatie[v]. Ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard que les think tanks français vont réellement renforcer leur relation avec les pouvoirs législatif et exécutif. C’est sous la présidence de Nicolas Sarkozy que le rapprochement a lieu[vi]. En effet, il sera très attentif aux études produites par l’Institut Montaigne et abordera certains thèmes lors de la campagne présidentielle de 2007. Il en sera de même pour son gouvernement, tout au long du mandat. De son côté, François Hollande se rapprochera, lors de la campagne de 2012, de Terra Nova, « le think tank progressiste ».

Cette organisation semble également influencer certains axes politiques actuels. Début janvier, Terra Nova proposait en effet de réformer l’impôt sur les successions en France, afin de résorber le déficit créé par la suppression de l’ISF. Le think tank propose également de réajuster l’imposition sur les petits héritages et de l’augmenter pour les plus conséquents. Cette réflexion s’inscrit dans la dynamique de Terra Nova visant, entre autres, à soutenir la croissance française via des politiques « socialisantes ». Ce rapport concorde avec la volonté du gouvernement d’étudier une alternative à l’actuel système d’imposition sur la succession.

L’influence des think tanks ne se limite pas qu’au champ politique mais touche aussi le tissu économique français. Génération Libre est le seul think tank français présent dans la « Think Tanks To Watch List » produite par le Think Tanks & Civil Societies Program. Il s’agit d’un cercle de réflexion visant à promouvoir tout type de libéralisme, y compris économique. Il devient un enjeu primordial pour les entreprises de se munir d’un système d’intelligence économique à l’écoute des signaux faibles et parfois, la publication par un think tank influent d’une étude sur un segment de l’économie peut engendrer des modifications profondes de ce dernier.

L’EPGE (École de pensée sur la Guerre Économique), est un think tank créé dans le but de soulever les questions de l’ordre de l’intelligence économique à l’initiative de Christian Harbulot (fondateur de l’École de Guerre Économique), Éric Delbecque, Olivier de Maison Rouge, Nicolas Moinet et Ali Laïdi. Sa création part du constat qu’il y a un manque d’encadrement et de sources académiques sur les sujets liés au concept de guerre économique.

Certains think tanks ont également été créés pour répondre à des fins spécifiques. Ainsi en 2011, le débat sur la place de l’industrie française donne naissance à La Fabrique de l’Industrie qui regroupe à sa tête Louis Gallois (président du conseil de surveillance de PSA) et Pierre-André de Chalendar (PDG de Saint-Gobain). Louis Gallois s’inspirera de l’étude fournie par le think tank pour rédiger le « rapport Gallois » sur la compétitivité française lorsqu’il était encore Commissaire général à l’investissement. Ce think tank obtiendra le prix spécial du jury au trophées des think tanks français de l’année 2014.

Lorsqu’ils ne peuvent influencer les politiques publiques en amont, les think tanks concernés ont à cœur de coller au plus près à l’agenda public, et les plus puissants profitent de leur grande agilité ainsi que de leur réseau pour être présents dans le débat politique. À contrario des grands lobbies spécialisés, ils concentrent une multitude de savoir, de compétences et de forces de réflexions pour faire preuve de réactivité face à l’actualité. L’ubiquité et la célérité de leurs idées sont les atouts majeurs des think tanks bénéficiant des meilleurs soutiens financiers. Les think tanks ne sont plus alors uniquement destinés à la production de savoir, mais peuvent aussi servir d’outils d’influence ou de contre-influence politique et économique. En effet, ils parviennent parfois à se faire une place parmi l’arsenal dédié au « softpower » et à la diplomatie française, avec des structures telles que l’IFRI, l’IRIS, ou Confrontations Europe, qui sont dédiées aux relations internationales.

 

Haroun Ferria et Julien Vachel pour le Club Influence de l'AEGE

 


[i]Peter W. Singer, Factories to Call Our Own, Washingtonian.com, août 2010.

 

[ii] Boucher et Royo, p. 36-38.

 

[iii] Boucher et Royo, 2006, p. 35.

 

[iv] Boucher et Royo, 2006, p. 78.

 

[v] Boucher et Royo, 2006, p. 79.