Analyse

Mozambique : Washington enquête sur les activités du groupe Privinvest

Le 27 mars 2019 par Valentin Maricourt

Le Mozambique a déclaré vouloir porter plainte contre Privinvest, holding du franco-libanais Iskandar Safa comprenant notamment les chantiers navals de Cherbourg. Par ailleurs, un cadre du groupe est actuellement retenu sur le territoire américain pour une affaire de fraude au Mozambique.

Début janvier 2019, Jean Boustany, négociateur pour la filiale émiratie de Privinvest, a été arrêté à l’aéroport de New York sur demande du Department of Justice (DoJ). Il est accusé de complot en vue de commettre une fraude électronique, une fraude en valeur immobilière et blanchissement d’argent.

Parmi les autres personnes visées par le DoJ, on trouve également l’ancien ministre des finances du Mozambique Manuel Chang, arrêté à Johannesburg et toujours dans l’attente de savoir s’il sera extradé vers les États-Unis, et trois banquiers du Crédit Suisse retenus à Londres (Andrew Pearse, Surjan Singh et Deletina Subeva).

L’affaire a pour contexte la « dette cachée » du Mozambique, qui a fait passer la dette publique de 86% à 130% de PIB en 2016. Le gouvernement du Mozambique a, par ailleurs, récemment décidé de porter plainte contre Privinvest.

 

Les « Tuna Bonds », à l’origine de la dette nationale

En 2013, Empresa Moçambicana de Atum (Ematum), société publique, cherche à obtenir une flotte de pêche pour reconquérir le marché du thon dans les eaux alentours, dominé par des compagnies étrangères. Deux banques, le Crédit Suisse et VTB Capital (russe) s’occupent des capitaux : 2 milliards de dollars seront levés entre 2013 et 2016. Ces fonds vont également servir à deux sociétés publiques liées au projet, Proindicus, dans la surveillance côtière et MAM, dans la maintenance navale.

Privinvest est missionné pour la construction d’une flotte de pêche de thon et de navires de surveillance pour le Mozambique. Le contrat, qui s’élève à 200 millions de dollars, sauve les Constructions mécaniques de Normandie (CMN) qui, après une période de faible activité, peut reprendre du service avec cette commande de 30 navires, et l’espoir d’avoir de nouvelles commandes de pays d’Afrique. Le président François Hollande s’était lui-même déplacé à Cherbourg pour y rejoindre son homologue mozambicain Armando Guebuza.

Seulement, les prêts ont été secrètement garantis par l’État, et en cas de faillite des sociétés, la dette publique explose. La révélation de la dette entraîne un cercle vicieux : elle inquiète les investisseurs, ce qui fragilise les performances du pays et engourdit son économie. Le pays déjà en difficulté plonge encore davantage.

Les investisseurs américains se sentant lésés par cette affaire, le DoJ se déclare compétent pour examiner les fonds ayant transité par le territoire américain. À la recherche de surfacturations permettant rétro-commissions et pots de vin, le DoJ se penche sur les échanges de courriels entre Jean Boustany et des officiels du Mozambique :  la somme de « 50 millions de chickens » est écrite dans l’un d’eux, « chickens » signifiant « dollars ». Elle estime que 200 millions de dollars ont été détournés pour des activités de corruption, notamment pour enrichir les accusés.

Les navires de pêches ne sont jamais sortis du port. Quant à Ematum, elle a établi, en avril 2018, un partenariat avec la société hongkongaise Frontier Service Group (FSG) et s’appelle désormais Tunamar. FSG est une société de sécurité, logistique et aviation se concentrant sur l’Afrique, dirigée par Erik Prince, ancien Navy Seal et fondateur de Black Water.

 

Un impact concret pour l’industrie navale européenne

Tout d’abord, l’affaire va très certainement entacher les relations bilatérales entre la France et le Mozambique, d’autant plus qu’Iskandar Safa s’est personnellement impliqué. François Hollande s’était activement rapproché du pays d’Afrique de l’Est pour des raisons économiques, mais également pour renforcer sa présence sécuritaire maritime dans la région.

Comme le rappelle Jean-Dominique Merchet, cette procédure du DoJ constitue également une déstabilisation significative d’un important acteur naval européen – a fortiori militaire. Présent dans plus de 40 pays, le groupe comprend des chantiers en Europe (dont en Allemagne et au Royaume-Uni) et au Moyen-Orient. En octobre dernier, il souhaitait reprendre une partie des activités de TKMS. Iskandar Safa avait d’ailleurs fait part de sa volonté l’an dernier de consolider ses activités en rapprochant les chantiers français et allemand, cela afin de faire face à la concurrence internationale.