Analyse

[Conversation] Éric Léandri : Qwant au cœur de la bataille pour la souveraineté numérique

Le 15 mai 2019 par Marvin Looz

À l’occasion d’une conférence sur la « souveraineté numérique » donnée à l’EGE le 9 mai 2019, Éric Léandri, co-fondateur et PDG du moteur de recherche français Qwant, s’est entretenu avec le Portail de l’IE. Tandis que les succès et les partenariats s’enchaînent à bon train, M. Léandri est revenu sur différents aspects de l’Intelligence économique au sein de l’écosystème du numérique : confidentialité des données, concurrence, coopétition, relations avec la sphère politique… Et nous a fait part de quelques projets exclusifs.

Portail de l’IE : Les départements, les administrations, France Télévision, Safran, Thalès, etc. : la vague « Switch to Qwant » est inarrêtable ces temps-ci. Comment se porte notre moteur de recherche national ?

Éric Léandri: Il se porte très bien et nous continuons à nous améliorer. Qwant Junior (une version du moteur de recherche destiné aux enfants, ndlr) a été adopté par 10 académies sur 17, une nouvelle version arrive et l’on aimerait aller plus loin car il n’y a pas de raisons que certains de nos enfants soient protégés et d’autres pas. Pour Qwant lui-même, des administrations ont basculé, ils en restent beaucoup d’autres. On est le seul moteur de recherche conforme au RGPD et respectant l’ensemble des obligations. On est également le seul moteur de recherche européen, les données restent ici, les serveurs sont locaux, et nous avons beaucoup de choses intéressantes à proposer.

Désormais, le matin au démarrage de l’administration, nous sommes présents. Certes, la concurrence n’est qu’à un clic mais jusqu’à peu c’était toujours dans l’autre sens. D’ailleurs jusqu’à présent, le référentiel général de sécurité, qui sous-tend les appels d’offres, s’arrêtait au navigateur. Google payait pour être le moteur de recherche par défaut dans les navigateurs et s’immisçait donc dans l’administration sans jamais avoir été commandé. Nous poussons pour un changement respectant les lois européennes.

 

PIE : Quelles sont les prochaines directions pour l’entreprise ? Avez-vous quelque surprise à nous annoncer ?

É. Léandri : Mardi soir (hier soir, ndlr) nous annonçons Qwant Causes. Si vous souhaitez défendre une cause, par exemple celle de la femme ou bien de l’environnement, il vous suffira d’activer Qwant Causes. Cela générera quelques publicités supplémentaires et les revenus seront redistribués à qui vous voulez. Nous avons crawlé les associations d’utilité publique, sans considération de taille. Vous pourrez donc les retrouver, voir ce qu’elles font, et décider de les soutenir. Vous pourrez planter des arbres aux Philippines, ou bien en bas de chez vous, peu importe, et votre vie privée restera préservée.

Dans une démarche RSE similaire, nous avions levé 2 millions d’euros via du financement participatif en faveur de Akuo pour du solaire, de l’éolien et de l’hydraulique afin d’alimenter nos serveurs. Nous avons également mis un millions avec ACTED, une des dix plus grosses fondations mondiales, française, et qui mène 250 programmes humanitaires à travers la planète sur des projets d’acheminement d’eau par exemple. Nous voulons maintenant aller plus loin avec les 7000 associations présentes dès maintenant sur Qwant Causes.

Nous travaillons également sur une plateforme dédiée à la culture, qui doit rassembler les photos libres de droit mais également celles non libres, et permettre de retrouver leurs propriétaires afin de les rétribuer.

Enfin, nous allons évoluer vers une plus grosse infrastructure chez Qwant car nous venons de passer à l’IA sur tous nos crawlers, et cela fonctionne très bien.

 

PIE : Plus globalement, on sent que les internautes soucieux de leur vie privée aimeraient à la fois se détacher des géants du web peu scrupuleux, mais attendent en même temps qu’un acteur vertueux se positionne sur des gammes modelées par et pour les GAFAM et autres. Une telle exigence est-elle seulement réaliste, avant d’être raisonnable ?

É. Léandri: L’équation est complexe. Les internautes souhaitent un très bon service. Par exemple, lorsque l’on monte dans une voiture, on n’a pas forcément envie rappeler à chaque fois où l’on habite et où l’on travaille, on attend une certaine facilité. De même, les gens voudraient d’excellents résultats de moteur de recherche et en même temps garantir leur vie privée. Il faut réfléchir à des modèles différents.

Nous avons lancé Qwant Mask, dont la première application se fera sur la carte de Qwant, que vous verrez début juin. Le principe est le suivant : qu’il s’agisse de votre téléphone ou de votre ordinateur, en utilisant notamment le peer-to-peer sur les différents onglets, on va exploiter votre disque dur pour chiffrer et stocker toutes les informations recueillies (votre location, celles de vos amis, les restaurants que vous aimez etc.). Ainsi, à l’ouverture de la carte de Qwant, l’application ira piocher directement dans votre device et affichera les résultats, sans que je sache quoi que ce soit sur vous.

Si on ne veut pas appliquer le principe des GAFA, il faut se demander ce que les gens aiment. La concurrence est douée et a su créer de bons produits. Il faut trouver des technologies nouvelles, capable de remplacer les solutions existantes et de proposer un service proche. Il faut rendre le contrôle aux utilisateurs, mais jusqu'à présent, ceux qui ont essayé ont souvent développé des choses si compliquées que cela a détourné la grande majorité des internautes.

Certains mettent à disposition de l’open source pour que d’autres les mettent en place dans leur infrastructure sans avoir à payer, comme ça peut être le cas pour Framasoft. Il existe aussi d’autres solutions mais souvent les gens ne savent pas les implémenter ou les distribuer, bien qu’on compte tout de même des succès à plus petite échelle.

La prise de conscience vient de l’apparition d’alternatives satisfaisantes, autrement elle ne mène nulle part. Il y a quelques années, on ne créait pas un Signal ou un Telegram facilement. L’IA entre autres a permis ces développements.

 

PIE : D’autres régions du monde qui sont entrées dans les réseaux sociaux plus tardivement ne sont-elles pas plus vulnérables, comme nous l’avons été au début ?  

É. Léandri : Non ! Les Indiens par exemple ont refusé « facebook.net », qui proposait internet gratuit mais avec Facebook, WhatsApp, Instagram et Wikipédia… Donc, ça peut être vrai pour l’usage mais ils font attention et ont compris l’importance de la souveraineté. Ils ont les ressources technologiques pour créer leurs propres solutions et vont sans doute y aller.

 

PIE : On vous a récemment vu prendre position sur la question du droit d’auteur. Auparavant, on vous avait vu auprès du ministre de l’Économie Bruno le Maire, de l’ex-ministre du Numérique Mounir Mahjoubi. Vous avez également été reçu à l’Élysée. Qu’ils s’agissent des GAFAM ou des BATX, on constate que les géants du numérique entretiennent des relations – de nature très variable mais néanmoins – étroites avec le monde politique. Comment les qualifieriez-vous ? Sont-elles indispensables aujourd’hui, notamment dans le cas français, pour exister face à la concurrence mondiale ?

É. Léandri : Il ne faut pas être naïf. On peut continuer à croire que l’on va tout faire dans son coin, mais ne pas être présent, ne pas parler, c’est ne pas être autour de la table des négociations. Nos amis Américains, contrairement peut-être aux apparences, sont très proches de l’État. Pendant la période Obama, c’est bien Google qui a passé le plus de temps à la Maison Blanche.

Les relations sont plus compliquées avec le Président Trump, on ne s’en plaint pas, mais lui reçoit beaucoup les géants des télécoms. On est tous obligés de jouer à ce niveau. Si vous ne le faites pas : vous ne jouez pas.

Ils essaient de changer les lois, les RFS, les standards. Quand cela va à leur encontre, comme pour les droits d’auteurs, ils font tout pour que cela n’arrive pas. Et s’ils ne gagnent pas directement, ils proposent par exemple Content ID, pour le mettre devant votre site, savoir tout ce qui vous y faites et gérer les droits à votre place. Avez-vous confiance ? Quand j’ai dit que j’étais pour les droits d’auteurs, c’était pour éviter une telle solution et créer une plateforme globale de la culture en Europe.

 

PIE :On a pu reprocher à Qwant de s’être partiellement reposé, à ses débuts, sur des acteurs – qui sont en même temps des concurrents – déjà ancrés sur le web.

É. Léandri : Oui, cela a été le cas. À nos débuts, nous indexions 5 millions de pages par jour quand le Web compte 1,1 milliards de sites. J’ai eu l’occasion d’expliquer les raisons de ce fonctionnement auprès de Laurent Bourrelly en 2013, puis en 2014 lorsque nous étions à 40 millions de pages par jour. Nous sommes ensuite passés à 150, 180 puis 250 millions de pages en 2017. Nous essayions à l’époque de trouver la technologie qui permettrait de rattraper Google. Désormais nous sommes passés à 2 milliards de pages par jour, cela change tout. Ma problématique actuelle devient le nombre de serveurs dont je dispose pour vos recherches. Lorsque j’en ai suffisamment, vous êtes servis par moi et lorsque j’en manque, nous complétons.

Le prochain défi consistera à avoir suffisamment de serveurs devant et de SSD derrière pour passer à 100 milliards de pages. Franchi ce cap, vous avez un moteur de recherche totalement souverain, totalement européen, avec de l’IA à tous les niveaux et qui fonctionne pour tout.

 

PIE : L’Intelligence économique a consacré le terme de « coopétition », entre compétition et coopération, pour qualifier ces relations fondées sur le « réalisme économique », comparable à la « real politik ». Ce terme vous semble-t-il adapté ?

É. Léandri : Tout-à-fait, puisque j’ai utilisé ce terme dans toute l’Europe et auprès de la Caisse des dépôts. Non seulement je crois à la coopétition, mais également à la coopétition européenne. Je ne crois pas qu’en Europe on puisse créer un géant qui vaut 100 milliards du jour au lendemain, je n’y crois plus. Cela fait vingt ans que j’entends parler du géant européen qui arrive. Mais pendant ce temps, les autres ont grandi. Nous avons bien sûr de très belles boîtes dans la technologie, des SS2I, des opérateurs, etc., chacune valant quelques milliards.

Mais on ne sait pas, en Europe, faire un géant à 500 milliards qui regroupe tout cela. En revanche, ce qu’on sait faire, c’est agréger. Regardez par exemple dans la mode, avec les groupes LVMH ou Kering. Ceux-ci ont agrégé tous les produits et les marques qu’on avait en Europe mais en ont gardé les noms, qu’il s’agisse de Dior, Gucci et autres. Chez Google au contraire, tout ce qu’ils achètent finit par s’appeler Google (à part YouTube pour des raisons spécifiques).

Si l’on est en coopétition et qu’on crée cent entreprises à un milliard qui travaillent ensemble, avec des groupes, des villes, des régions et qui continuent à grandir, il sera beaucoup plus difficile d’être racheté par nos amis Américains ou Chinois.

Regardez l’Européen Spotify : ils ont eu un mal fou à atteindre le milliard, et à leur entrée à la bourse, la valeur a grimpé à 24 milliards. Qui menace de les racheter aujourd’hui ? YouTube Music, qui accuse un gros retard dans le secteur du streaming musical. On ne peut pas créer et jouer sur un seul géant européen, qu’il suffit de racheter pour tout avoir.

 

PIE : Longtemps, la Silicon Valey a véhiculé une image d’eldorado de l’innovation et de la créativité, avec le rêve de la libération par la technologie. Cette vision idéaliste – sans disparaitre – s’est quelque peu altérée ces dernières années. Certains acteurs ont peu à peu dévoilé des aspects moins flatteurs de leurs activités et de leur stratégie. Il est un autre concept cher à l’IE : celui de guerre économique. À quoi ressemble-t-elle entre acteurs du numérique ? Est-ce une concurrence loyale ?

É. Léandri: Pas du tout. Mais avec des géants d’un côté, et de l’autre des start-ups qui essaient seulement de grappiller quelques points de marché, rien n’est loyal. On a fait condamner Google à 2,4 milliards d’euro sur le shopping, mais quand ils ont créé Google Shoppping, cela a tué 300 boîtes qui faisaient des comparateurs en Europe. Ils en restent trois. Pour le sort des petits, c’est assez simple.

On voit également comment cela se passe avec les géants dès que l’un d’entre eux essaye d’aller vers un objectif. Apple a parlé de privacy et a été tout de suite suivi par Microsoft, et Google et Facebook viennent de faire des annonces aussi. Pourtant, quand j'en parlais pour Qwant, on me disait que je n'arriverais à rien. Ce n'est pas une guerre basée sur les avantages concurrentiels. Puisqu'ils constatent qu’ils gagnent moins sur l’aspect récupération de la donnée et publicité, et qu’ils sont contraints sur les aspects B2B (business to business), ils se découvrent un intérêt pour la vie privée et virent soudain de bord – mais avec quel crédit ? Je n'évoque même pas la question de Cloud Act à ce sujet. Ils se repositionnent, créent une nouvelle histoire et vont jouer sur le terrain politique pour se donner raison.

 

PIE : En un mot : comment voyez-vous le futur ?

É. Léandri : Simple : on accélère !

Marvin Looz
avec Jérôme Fréani du Club Cyber de l’AEGE