Analyse

[Tribune] La France vendue à la découpe : la grande braderie se poursuit…

Le 25 juillet 2019 par Laurent Izard
Laurent Izard

En l’espace de quelques décennies, une grande partie du patrimoine économique, immobilier, foncier et même historique de la France a été dispersé, souvent au profit d’investisseurs internationaux. Ce processus concerne en premier lieu nos grands groupes dont nous perdons parfois le contrôle. Mais de nombreuses petites et moyennes entreprises, des terres agricoles, des monuments historiques ou de prestige sont également rachetés par des personnes physiques ou morales étrangères.

[La « Tribune » est un format visant à laisser libre expression à des opinions engagées. Les propos tenus n'engagent que leur auteur et ne représentent en aucune manière ni sous aucune forme le point de vue du Portail de l'Intelligence économique]

Les motivations des investisseurs sont très variées : dans certains cas, il s'agit simplement de réaliser des placements financiers sécurisés, d'où l'intensification des participations des fonds d'investissement américains dans le capital de nos grands groupes industriels. Dans d'autres cas, l'acquisition d'une entreprise française répond à une stratégie de croissance externe, de captation de marchés,  ou encore à une logique de complémentarité industrielle. Mais parfois, il s'agit simplement d'opérations de prestige destinées à améliorer l'image d'un groupe étranger. L'acquisition d'entreprises symboles du savoir-faire à la française, comme Baccarat, Lanvin, Courrèges, Canson ou de vignobles du Bordelais illustre bien cette préoccupation. On peut également mentionner la recherche de captation de hautes technologies qui explique, entre autres, l'acquisition d'Altis, d'Aldebaran Robotics, de Savoye ou encore de Linxens, leader mondial de la fabrication de circuits gravés flexibles et spécialiste des paiements sans contact, absorbé par l'entreprise d'État chinoise Tsinghua Unigroup avec l'approbation de Bercy.

 

L'appétit des investisseurs internationaux est presque sans limites et aucun domaine n'est véritablement épargné : les acquisitions étrangères concernent des secteurs aussi variés que la grande distribution (Marionnaud, Printemps, PriceMinister, plusieurs centres commerciaux…), le tourisme (Le Club Med, Nouvelles Frontières, Fram et la plupart de nos grands hôtels…), la haute couture et le prêt-à-porter (Lacoste, Aubade...), l'immobilier de prestige, les banques et compagnies d'assurances, les médias, le sport (Rossignol, de nombreux clubs sportifs parmi les plus prestigieux), les terres agricoles et les vignobles ou encore l'économie numérique (Meetic, Kelkoo…). Le secteur de la santé est également devenu depuis peu une proie pour les prédateurs internationaux qui rachètent progressivement les laboratoires français d’analyse médicale, les cliniques privées ou les entreprises pharmaceutiques.

Nos infrastructures économiques (aéroports, autoroutes, installations portuaires…) intéressent également les investisseurs étrangers. La Chine a notamment lancé un gigantesque plan d’investissement sur toute la planète afin de sécuriser ses exportations en contrôlant l’ensemble des flux logistiques. Ces « Nouvelles routes de la soie » (récemment rebaptisées Belt and Road Initiative) permettent également à l’Empire du Milieu de s’affranchir de toute dépendance à l’égard des États-cibles par la construction ou l’agrandissement de ports maritimes, la création de voies ferrées transcontinentales ou la réalisation d’entrepôts géants. La France n’échappe évidemment pas à ce processus. On comprend dès lors l’inquiétude que peut susciter la privatisation d’ADP. Et même les barrages français sont à vendre : jusqu'alors exploités par EDF, ils sont désormais ouverts à la concurrence, que l'Europe réclamait depuis dix ans.

 

On analyse souvent les investissements internationaux en affirmant que ces opérations sont toujours bénéfiques pour nos entreprises et notre économie : nous déployons même une intense énergie pour attirer les investisseurs étrangers et nous nous réjouissons quand les statistiques montrent que notre pays les séduit davantage que l’Allemagne ou l’Inde. Certains entrepreneurs français créent même des startups innovantes dans le but de les revendre quelques années plus tard.

 

Les conséquences néfastes de ce processus sont toutefois négligées ou minorées car les intérêts de court terme occultent systématiquement les préoccupations plus lointaines, pourtant essentielles.

Chassons pour commencer une contrevérité trop souvent répandue : tous les investissements étrangers ne créent pas nécessairement d'emplois, et toutes les acquisitions étrangères ne garantissent pas la pérennité de l'entreprise achetée. L'OPA du groupe canadien Alcan sur Péchiney en 2003 le montre bien : suite à cette OPA, notre fleuron industriel de l'aluminium a été rapidement démantelé et vendu branche par branche par ses acquéreurs successifs. Plus généralement, la France a perdu la moitié de ses emplois industriels depuis le début des années 1980 (6,9 millions de salariés en 1984 pour 3,4 millions fin 2017 en incluant les emplois intérimaires) en dépit – et en partie à cause – de la cession de ses fleurons industriels.

De fait, on constate que les entreprises sous l'influence d'investisseurs internationaux sont davantage exposées à des risques de délocalisation ou de licenciements massifs. C'est sans état d'âme que des dirigeants étrangers ont récemment pris la décision de fermer les usines françaises de Molex, Continental, Whirlpool, Ford ou Tupperware par exemple. D'autre part, les fusions entrainent souvent une détérioration du climat social, car outre les départs imposés, les salariés subissent de lourdes contraintes de productivité et de nouvelles méthodes de management, parfois brutales et exclusivement centrées sur les résultats.

La cession de nos fleurons industriels et les prises de participations étrangères entrainent de plus une évaporation financière: les seules entreprises du CAC 40 ont en effet versé 57,4 milliards d'euros à leurs actionnaires en 2018 (dividendes et rachats d’actions). Or, il faut savoir que la moitié du capital des entreprises du CAC 40 est détenu par des investisseurs étrangers…

Enfin, nous perdons notre souveraineté politique, car l'État hésite logiquement à prendre des mesures qui pourraient contrarier les investisseurs internationaux et entrainer, par exemple, une crise boursière ou la fermeture de sites de production. Notre indépendance militaire est également menacée, car les futurs équipements de notre armée sont confiés à des consortiums internationaux (c’est notamment le cas de notre futur avion de combat qui remplacera le rafale) et avec la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric, nous sommes devenus dépendants des Américains pour l'entretien de nos centrales nucléaires comme de nos navires et sous-marins à propulsion atomique.

Ainsi, en perdant le contrôle de nos entreprises et plus généralement de nos sources de créations de richesses, nous abandonnons peu à peu la maîtrise de notre pouvoir de décision.

 

Notre passivité est d’autant plus surprenante que la plupart des pays cherchent à garder le contrôle de leur patrimoine économique quitte à s'affranchir – lorsque cela est nécessaire – de leurs engagements internationaux. Aux États-Unis, un organisme public particulièrement efficace, le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) analyse les acquisitions d'entreprises américaines par des compagnies étrangères et bloque fréquemment les projets de fusion. La Chine interdit par principe l'acquisition de ses entreprises par des investisseurs étrangers. Depuis 2009, l'Allemagne s'est dotée d'un outil de contrôle solide avec l'adoption de sa «loi sur le commerce extérieur». Et l'Australie vient d'interdire les acquisitions d'immeubles dans les grandes villes par des ressortissants étrangers non-résidents, interdiction assortie d'une peine d'emprisonnement de trois ans.

En France, les décrets Villepin (2005), Montebourg (2014) et plus récemment la loi PACTE (2019) nous donnent également la possibilité de contrôler la plupart des investissements étrangers dans les secteurs dits « stratégiques ». Mais faute de volonté politique et de moyens financiers, nous continuons à brader notre patrimoine.

Laurent Izard

[La « Tribune » est un format visant à laisser libre expression à des opinions engagées. Les propos tenus n'engagent que leur auteur et ne représentent en aucune manière ni sous aucune forme le point de vue du Portail de l'Intelligence économique]