Analyse

[Conversation] GICAN et Intelligence économique : interview de François Lambert (Partie 1)

Le 24 octobre 2019 par Louise Vernhes & Jean-Baptiste Loriers

Le Portail de l’IE a eu la chance de s’entretenir avec François Lambert, délégué général du Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN), assisté par Anne-Maria Bagnato, chargée d'Intelligence économique au sein du groupement. La première partie de cet entretien donne à voir le rôle grandissant du GICAN, ses enjeux et sa vision de l'Intelligence économique. Le Portail de l'IE remercie le GICAN pour cet échange.

Portail de l’IE : Monsieur Lambert, pourriez-vous détailler pour nous vos fonctions ainsi que le GICAN, son rôle et son histoire ?

François Lambert: Le GICAN est le Groupement des industries de construction et activités navales. Nous sommes une équipe d’une vingtaine de personnes divisée en deux activités. D'abord la fédération professionnelle : elle résulte de la fusion entre ce qui s’appelait déjà le GICAN et la Chambre syndicale des constructeurs de navires. Cette dernière, qui était uniquement sur des activités civiles, s’est rapprochée du secteur militaire, dont un organisme de promotion s’appelait déjà le GICAN. Et, en 2009, la fusion des deux a donné ce qui s’appelle aujourd’hui le GICAN.

Par ailleurs, nous avons la partie « représentation » par le biais d’Euronaval. Il s'agit d'une organisation de niveau international. C'est la plus grande manifestation consacrée au naval de défense au monde, qui vise à rassembler à Paris, tous les deux ans, l’ensemble des acteurs du secteur naval de défense – et de la sécurité dans une moindre mesure. L’Euronaval a 50 ans et le GICAN en est le propriétaire. Il l’organise par le biais de sa filiale Sogena, dont la gestion est indépendante (SARL).

 

PIE : Quels sont les grands chantiers de l’année 2020 ainsi que sur les 5 ans à venir, entre transformation des mobilités et nouvelles technologies ? Comment ces actualités vous impactent-elles ?

François Lambert : Prenons l’exemple des croisières et de la transition énergétique. Il y a trois « grandes compagnies » de croisière dans le monde. À l’exception de Carnival Cruise Lines, celles-ci font construire en France. Malheureusement, les croisiéristes sont pointés du doigt en raison des émissions de fumées. Or, il y des efforts à ce sujet, par le biais de l'association CLIA (Cruise Lines International Association) par exemple, ou par Armateurs de France. Il y a également des efforts de la part des constructeurs de navires pour répondre aux normes du droit international. Je pense notamment à l’Organisation Maritime Internationale et ses travaux sur le soufre, l’azote, et aujourd’hui évidemment le CO2. On en fait donc, mais pas assez.

Pour les grands chantiers : à mon arrivée au GICAN, on m’a demandé de réorganiser la structure, que l’on articule désormais autour de trois grands pôles. D'abord la « vie » de l’organisation, qui comprend les affaires publiques ainsi que les relations avec les adhérents et la stratégie territoriale. Ensuite le « cœur de métier », car nous restons une structure qui traite de construction navale, avec un pan civil  – qui couvre les chantiers mais aussi les énergies marines, le fluvial, la pêche, etc. – mais aussi un pan militaire et sécuritaire qui sont des activités structurantes. Enfin le pôle industrie, en lien avec notre travail d'organisation sur la Filière. On y retrouve quatre thématiques : le soutien à la R&D, la transformation numérique, l’emploi, la formation et les compétences, et finalement l’international. Ces quatre axes sont traitées à la fois au niveau du GICAN et de la Filière des Industriels de la Mer, comme demandé par le Conseil National de l’Industrie.

À ce propos, un contrat de filière a été signé le 29 octobre 2018. Nous sommes en train de le revoir pour rehausser les engagements qui n’étaient, du côté de l’État et des régions, pas suffisants. Cela demande aux acteurs privés de se saisir du sujet. Cette filière regroupe plusieurs secteurs industriels différents : offshore et énergie marines, constructeurs navals, nautisme. Dans ce dernier cas il ne s’agit pas de « naval ». Le secteur nautique est à la fois concentré et éclaté, avec une grosse entreprise nommée Beneteau et àthématiques peu près 5 000 petites entreprises. Cela explique que la filière soit difficile à structurer. Les contrats filières prouvent tout de même l’existence d’une cohérence, mais elle est parfois difficile à faire vivre et c’est cela qui est intéressant, surtout au niveau de la gouvernance.

L’axe donné par le conseil d’administration reste la stratégie territoriale. Le GICAN a « loupé » le virage de la décentralisation et des structures territoriales ont proliféré sans cohérence. Il faut travailler avec elles, c’est-à-dire avec les clusters territoriaux, les pôles de compétitivité, etc. Il ne s’agit pas d’une vision impérialiste, le but n’est pas que le GICAN dirige tout, mais la coordination est indispensable, particulièrement sur le deuxième sujet qui est notre priorité, c’est-à-dire l’international.

Quand vous avez des structures territoriales qui commencent à faire de la diplomatie économique, des courts-circuits se créent et l'on s’épuise à essayer de retrouver les initiatives portées par chacun : c'est embêtant et très peu efficient. Avec la décentralisation, le pouvoir est aux territoires de fait et nous sommes chargés d'opérer les mises en cohérence nécessaires. Nous nous y appliquons à la demande du conseil d’administration. Je crois – c’est un commentaire personnel – que c’est une demande de bon sens.

 

PIE : La « maritimisation » de l’économie est une tendance forte et créatrice d’importantes opportunités de développement pour l’industrie. Pouvez-vous nous l'expliquer ?

François Lambert : La mondialisation en est témoin, la « maritimisation » y est liée. Comme Monsieur Jourdain, on fait tous du « maritime » sans vraiment le savoir. Le calcul économique conclut que cela coûte beaucoup moins cher de faire produire en Chine et d’amener les produits par porte-conteneurs vers les bassins de consommation, le coût de transport étant marginal. L’histoire nous dira si ce modèle est viable.

Il s’agit d’un secteur d’activité en croissance et la construction navale en son sein l’est aussi. Nous sommes à environ 75 milliards de chiffre d’affaires dans le maritime (pour 1 500 milliards au niveau monde, ndlr). Pour un pays comme la France qui revendique une puissance maritime et l’assume, c’est extrêmement valorisant.

Il faut tourner nos territoires vers le maritime. Le projet du Canal Seine Nord est un bon exemple. En termes de retour sur investissement, il faut voir loin. Prenons par exemple le Canal Albert : après la 1ère Guerre mondiale, les Belges ont décidé de créer un canal qui a permis de récupérer tous les canaux alternatifs et surtout de créer ds zones d’activités économiques. Il n’y a pas de fatalité, je crois toujours en notre puissance maritime, en particulier grâce à l'Outre-mer.

 

PIE : Dans ce contexte de transformation, comment intégrez-vous l’Intelligence économique dans votre démarche ? Est-ce quelque chose que vous intégrez en tant que tel, en ces termes ? Les adhérents y sont-ils sensibles ? Comment la voyez-vous appliquée au sein de la filière ?

François Lambert : L’Intelligence économique nous intéresse en tant que telle, d'abord pour réaliser la cartographie du secteur. Si nous ne faisons pas d’Intelligence économique, nous ne pouvons prétendre au titre syndical professionnel. Nous devons centraliser plus de savoir que les parties afin de fournir de la matière à nos adhérents.

Nous nous saisissons donc évidemment du sujet, avec un travail de veille à opérer. Ce dernier et sa transmission ne sont peut-être pas deux métiers différents, mais au moins deux activités différentes : il s’agit de fluidifier la communication. En définitive, l'apport de l'IE sera surtout jugé sur cet élément.

Nous sommes capables de fournir des notes pertinentes. Nos stagiaires de l’École de Guerre Économique nous y aident aussi. Cette thématique nous intéresse tous, mais le temps nous manque. L’essentiel est que ces notes attirent les adhérents, bien que cette approche IE n’est pas forcément dans les prérogatives d’un syndicat professionnel. Les offres territoriales existent également. Il faut opérer une bonne coordination entre celles-ci et les différents travaux que nous menons. Cette coordination relève de ma responsabilité en particulier, en tant que directeur de la structure, mais c’est également de la responsabilité de toute l’organisation. Il faut se réinterroger systématiquement et, en cela, l’Intelligence économique est très importante.

Nous avons un grand projet avec notre « livret de l’Intelligence économique ». Nous souhaitons pouvoir réunir sur un support à destination des adhérents les offres existantes. On y trouvera notamment l'offre en régie que l’on a développée avec Anna-Maria et son prédécesseur. Laquelle doit permettre de dire que le GICAN est capable de faire de l’Intelligence économique. Mais nous devons être aidés par les structures existantes comme les cabinets spécialisés, des avocats, etc. Dans ce cadre, une clef de répartition a été votée avec le conseil d’administration pour cette offre : 50% étant financés par le GICAN et les 50% par les demandeurs sur les études collectives. C’est donc un « produit » intéressant à disposition. Cependant, il n’y a pas encore de demandes venant du territoire. Il le faudrait, chacun doit s’approprier cette pratique d'Intelligence économique. Je passe le message, et il faut que chacun d’entre nous fasse cet effort.

Je compte également sur l’aide d’anciens retraités et de personnes en fin de carrière qui ont envie de continuer. Nous avons des volontaires et de la matière, il faut simplement l’exploiter. Il ne s’agit pas d'une société de conseil. En revanche, nous soutenons les personnes qui veulent aider et être « personnalité associée », identifiées dans notre livret de l’Intelligence économique.

Anna-Maria Bagnato : Lors de la rédaction de notes d’Intelligence économique, la question est souvent : « Qui va être intéressé ? ». Les adhérents sont peu nombreux à être concernés, mais ceux qui le sont le sont fortement. Il est important de savoir quel sujet concerne quel adhérent. C’est l’objectif de la cartographie que nous sommes en train d’établir actuellement dans une démarche de Knowledge Management.

François Lambert : En effet, nous n’avons pas le temps de téléphoner directement aux adhérents pour les sensibiliser. Quand on observe la construction navale aujourd’hui, on ne peut pas dire que tous les chantiers soient pleins, mais le secteur se porte bien. Tout cela me fait dire que l’apport que l’on peut livrer se trouve dans une connaissance peut-être à plus long terme. Il faut surtout, Anna-Maria a raison, trouver les bons interlocuteurs.

Mais il faut également trouver des relais, qui ne sont pas les mêmes en fonction de si on parle de la Thaïlande ou de la Baltique. C’est ce que j’ai demandé dans cette nouvelle organisation, que l’on ait vraiment des spécialistes par secteurs. La polyvalence dans une petite structure comme la nôtre peut être suicidaire et ce n’est pas ce que nous demande le conseil d’administration. Nous devons arriver à être spécialistes sur certaines matières. Nous avons besoin d’un dossier actualisé quotidiennement sur les différentes problématiques. Il y a une véritable initiative de management derrière l’initiative de faire de l’Intelligence économique, afin de se projeter.

Suite de l'entretien prochainement sur le Portail de l'IE.
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