Analyse

[JdR] La gestion des risques pétroliers et gaziers au Sénégal

Le 31 octobre 2019 par Karima ALAMI

A l’horizon 2022, le Sénégal sera parmi le top 10 des pays africains producteurs d'hydrocarbures. Avec une capacité de production potentielle allant de 100 à 125 000 barils par jour, le pays pourra augmenter exponentiellement son niveau d’exportations et générer une croissance annuelle de 9,4%, entre 2020 et 2035. Ces estimations prévisionnelles ont engendré une compétition locale et internationale des opérateurs pétroliers. A cet égard, afin de garantir la stabilité du pays face à la montée des risques liés à ces gisements, les pouvoirs publics ont instauré un certain nombre de mesures juridiques et assurantielles.

Retour sur la chronologie d’apparition des hydrocarbures au Sénégal

Après avoir découvert des puits de pétrole lourd et du gaz au large de la Casamance et de Dakar en 1960, le pays a entamé des réunions avec des investisseurs internationaux (road shows) à partir des années 2000 et a fini par octroyer des contrats de recherche et de partage de production à des compagnies d’exploration internationales.

Le 27 août 2014, le premier puit pétrolier FAN-1 a été découvert par la firme australienne Far Ltd et son partenaire Cairn Energy sur le bloc Sangoma Profond. Situé à une profondeur d’eau de 1427 mètres, les travaux de forages ont pu intercepter un réservoir de pétrole de 29 mètres, soit 250 millions de barils (P90). Quatre mois plus tard, la compagnie annonce la découverte de ressources pétrolières récupérables de 150 millions de barils. 

Source: Africa Check

L’année 2015 a été marquée par le forage d’une profondeur de 2825 mètres, du puit SNE-2, dans le bloc Sangomar Profond. La hausse des ressources pétrolières de 14% a permis au pays d’attirer une multitude d’investisseurs dans le secteur des hydrocarbures. Trois années plus tard, le pays a connu le démarrage des activités de développement sur Rufisque, Sangomar et Sangomar Deep, ainsi que la hausse du pétrole techniquement récupérable sur place (839 millions de barils). En revanche, l’accord passé avec la Mauritanie sur l’exploitation du gisement gazier offshore « Grand Tortue-Ahmeyim » (GTA) reste la décision la plus stratégique de l’année. 

Source: Africa Check

En Septembre 2018, le gouvernement sous la présidence de Macky SALL, a annoncé la volonté du pays d’ouvrir dix blocs d’exploration pétrolière, neuf en offshore et un en onshore. Ainsi, afin de garantir la transparence et l'équité, l’octroi des blocs est désormais soumis à une procédure internationale d’appel d’offres. Le premier appel relatif à deux blocs pétroliers a été lancé par la compagnie pétrolière publique, PETROSEN, en septembre 2018. Ce dernier a été soumis aux acteurs du marché, suite à un litige entre Petrosen et African Petroleum qui contrôle 90% du bloc et qui a décidé de faire recours à l’arbitrage auprès du CIRDI.   

Analyse des rapports entre les principaux acteurs pétroliers et gaziers au Sénégal

Dans le cadre de l’accroissement de la transparence contractuelle du pays, le Président Macky Sall a imposé à partir du mois de février 2019 une politique restrictive d’appels d’offres. Autrement dit, seules les compagnies ayants une réputation internationale peuvent se voir octroyer des contrats pétroliers et gaziers. En outre, la participation au capital ne peut se faire qu’avec la société nationale PETROSEN.

Le boom pétrolier issu de l’exploration dans le bassin MSGBC a de longue date attiré l’attention des majors pétroliers. Au cours de l’année 2018, la joint-venture composée de l’opérateur australien Woodside (35% des parts), de l’opérateur Cairn Energy (40% des parts), de FAR Limited (15% des parts) et de PETROSEN (10% des parts) a renforcé sa position concurrentielle face à Total, Exxon Mobil et Shell, jusqu’à l’obtention de la prorogation du Contrat de Recherche et de Partage de Production du champ SNE, en janvier 2019. La finalité de cette alliance est d’entreprendre une vaste campagne de forage et de complétion pour soutenir le développement. En outre, afin d’assurer la viabilité de la phase 1 du projet de développement du champ SNE, l’opérateur australien collabore avec des cabinets d’études d’ingénierie (Front End Engineering and Design : FEED) tels que : KBR, MODEC, Diamond Offshore et Subsea Integration Alliance qui est formée des américains Schlumberger, One Subsea et du britannique Subsea7. Le gouvernement sénégalais agit également par le biais de sa diplomatie, afin de solliciter les pays voisins et experts dans le secteur pétrolier, tel que le Nigéria et la Mauritanie, afin de préparer une assise solide au développement de sa première production pétrolière prévue en 2021.

 En revanche, le redéploiement des acteurs internationaux vers d’autres marchés est bel et bien apparent. En raison de l’alliance américaine formée au niveau du secteur pétrolier sénégalais, Total a choisi de renforcer son positionnement en Mauritanie, et ce en signant un protocole d’accord avec le gouvernement sur l’exploration de deux nouveaux blocs offshore en eau profonde, sur les périmètres C15 et C31. Par le biais de ce consensus, Total contrôle désormais 90% des blocs du pays, contre 10% par la SMHPM. Il convient finalement de noter que le lancement des dix nouveaux cycles de licences pétrolières en onshore et offshore est reporté au 4 novembre 2019. Faut-il donc s’attendre à l’introduction de nouveaux opérateurs, surtout avec la nomination du nouveau ministre du pétrole et de l’énergie, Mouhamadou Makhtar CISSE?

Le Sénégal est également en phase de développement sur l’un des plus grands projets gaziers d’Afrique subsaharienne, en coopération avec la Mauritanie. Le Mégaprojet de Grand-Tortue Ahmeyim est piloté par BP (British Petroleum), après avoir racheté la majorité des parts de Kosmos Energy en décembre 2016. L’appui sur cette nouvelle base africaine permet à BP de se mettre au niveau de ses principaux concurrents à savoir Total et Shell, et ce sur une durée de 30 ans. La major britannique et le groupe américain opèrent également sur les marchés transfrontaliers par le biais d’appels d’offres. Parmi les contrats gaziers attribués en 2018/2019, on peut observer entre autres, le contrat d'ingénierie d’avant-projet (FEED) à KBR et à Saipem, les contrats de levée électromagnétiques (CESEM) à EMGS, les contrats de fourniture d’ombilicaux sous-marins à Nexans, les contrats d'affrètement d’unité de liquéfaction flottante (FLNG) à Technip, à BHGE, à Golar LNG et à sa filiale GIMI MS pour une durée de 20 ans. A la fin de l’année 2018, le consortium BP, Kosmos Energy, SMHPM et Petrosen a finalisé la décision finale d’investissement pour la phase 1 du projet GTA. Le but étant d'acheminer le gaz entre des unités de liquéfaction à la frontière des deux pays et par conséquent, booster les exportations sur le marché international du Gaz naturel liquéfié (GNL), avec BP comme Take-offer exclusif.

L’américain Kosmos Energy reste un acteur incontournable dans l’exploration pétrolière, en moins de 4 mois, l’opérateur a pu découvrir un réservoir de gaz similaire aux puits d’exploration Yakkar-1. Ce dernier sera consacré à la consommation domestique. En revanche, le groupe a lancé un appel d’offre pour la cession de 10% de ses parts de marché en Mauritanie et au Sénégal.

Il convient également de noter qu’une affaire de corruption entre BP, Aliou SALL (Frère cadet du Président) et Frank Tilis a été véhiculée par la BBC. Après une enquête sur les conditions d’attribution des blocs, aucune modification n’a eu lieu. 

Approche de gestion des risques juridiques et assurantiels : Gouvernement/ Acteurs

Dans le cadre de sa politique de gouvernance publique du pétrole et du Gaz, Macky Sall a pour fin d’adhérer à l’initiative de la transparence des industries extractives. L’homme de l’année du secteur pétrolier, selon Oil and Africa Power, a mis en place un référendum afin de donner au peuple le droit de propriété sur ses ressources et par conséquent, d’éviter toute malédiction du pétrole. Le gouvernement est donc assisté par un comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz et les citoyens peuvent désormais intégrer l’institut national afin de suivre une formation sur les deux ressources. La montée en puissance des découvertes pétrolières et gazières a été suivi, à la même cadence, par le cadre juridique du pays. On note entre autres : 

  • Le vote de la loi sur le contenu local dont le but est de sécuriser la part du secteur privé national dans la logistique et les autres services pétroliers et gaziers. 
  • L’approbation du nouveau code pétrolier 25-1 dont la fonction principale est de recadrer la règlementation et d’appuyer le référendum de 2016 : instauration de la taxe à l’exportation et du pourcentage de la redevance...
  • Le lancement de la procédure des appels d’offre, afin d'assoir la transparence dans les contrats. Par le biais de cette disposition, les marchés pétroliers et gaziers sont désormais exclusifs aux personnes morales. 

La complexité du secteur découle principalement de l’exploration, du développement, de l’exploitation et de la gestion des ressources. A cet égard, le pays s’est vu dans l’obligation d’instaurer un service de Juris Conseil auprès de son gouvernement en général et plus principalement auprès du Ministère du pétrole et de l’Energie. Finalement, la logique de gestion durable et équitable se matérialise également par la mise en place de la plateforme d’opportunités, sous forme de cartographie des activités de la chaîne de valeur de l’industrie pétrolière et gazière. En outre, le gouvernement du pays adopte une démarche de contrôle de gestion systématique et permanente, afin de revoir l’optimisation des travaux effectués. Le contrat de conseil et de supervision attribué à Doris Engineering pour le développement des projets GTA et SNE en est le parfait témoin. Le cabinet réinventera la politique d’amélioration continue mise en place par le pays, en travaillant cette fois-ci sur la formation des ingénieurs sénégalais sur le développement des eaux profondes.

Quant aux acteurs d’assurance, afin de limiter les risques pétroliers et gaziers, ils ont opté pour la création d’un pool de coassurance de souscription et de gestion des risques. Ce cluster, issu d’une concertation et de volontés nationales, propose désormais une offre globale sur le marché, axée sur la synergie et l’efficacité interacteurs. La coordination du pool est assurée par la société d’assurance Sénégalaise de la Réassurance (SENRE). De plus, parmi les résolutions adoptées par le pool, on trouve la représentation des assureurs dans les instances d’orientation et de contrôle, la sensibilisation des pouvoirs publics aux enjeux assurantiels des projets structurants, la formation, et enfin les prestations de couverture des risques miniers, pétroliers et gaziers.

La diversification du portefeuille de métiers, l’implication des pouvoirs publics et la gestion réfléchie des ressources feront du Sénégal un eldorado énergétique dans la prochaine décennie. Le lancement de la phase initiale du projet de production d'électricité à partir du gaz par la SFI (Société Financière Internationale) et le ministère de l'énergie est témoin de la vision énergétique future du pays et de sa volonté de redéploiement. 

Karima Alami