Analyse

[Conversation] Alexandre Medvedowsky - ESL & Network (Partie 2)

Le 30 décembre 2019 par Benjamin Gazeau

Suite et fin de l'interview d'Alexandre Medvedowsky, Président su SYNFIE et Président du Directoire d'ESL & Network.

Portail de l’IE : Les rebondissements de l’Affaire Alstom, la possible vente de SAINT-GOBAIN PAM ou la taxe GAFA (et les réactions américaines) avant l'été occupent en partie notre actualité. En tant qu’acteur important du milieu de l’IE, quel regard portez-vous sur cette guerre économique de moins en moins dissimulée ? Quel impact cela peut-il avoir sur vos activités ? Est-ce une source d'exposition médiatique supplémentaire ?

Évidemment nous sommes au cœur de ces sujets, ajoutons Airbus Group et son avenir, etc. La guerre économique fait rage et les menaces ne viennent pas toujours de là ou on les attend. Il est donc évident qu’ESL & Network est, avec ses clients, très au fait de ces sujets et nous tâchons d’être vigilants pour détecter les sources de risques qui se présentent à nous. Pour nous ce n’est pas une source d’exposition médiatique, nous réalisons nos missions discrètement et de façon professionnelle, sans faire de publicité. Nous servons nos clients pour leur permettre eux, qui sont les plus exposés, d’être le plus efficace possible dans leurs batailles et leurs combats. 

D’une façon générale, nous tâchons de nous préserver d’une exposition médiatique qui ne va pas dans le sens de notre discipline. En revanche, dans la branche affaires publiques, il est évident que nous sommes amenés, par la discipline en elle-même, mais aussi par souci de transparence, à déclarer nos prises de position pour nos clients (notre cabinet est enregistré auprès de la HATVP). Retenons donc qu’il y a des obligations différentes entre pratiques, de l’IE pure aux affaires publiques et lobbyings.

 

Portail de l’IE : Dans cette actualité on peut aborder en particulier la remise de deux documents parlementaires : en premier lieu le Rapport Gauvain sur la protection des dirigeants d’entreprises et dans un second temps, la Stratégie nationale du renseignement. Comment interprétez-vous-ce besoin toujours plus grand d’encadrer et documenter ? Assiste-t-on à un réveil, une prise de conscience ?

Il y a une balance entre deux choses : d’abord un besoin de transparence pour diminuer les zones d’ombres et d’incertitudes qui doivent être visibles par le citoyen ou l’analyste… C’est une tendance assez lourde que l’on est capable de mesurer dans nos sociétés occidentales, à travers le besoin de visibilité sur le lobbying par exemple. Sur ce point, nous ne jouons pas tous à armes égales. Dans le même temps, les entreprises expriment un besoin criant de protection de l’information et du secret professionnel et des affaires, afin de se protéger d’un trop-plein de lumière qui peut être source de risques !

 

Portail de l’IE : Cette « Stratégie nationale du renseignement », publiée en juillet par le SGDSN, met en lumière une nouvelle fois la protection du patrimoine économique comme un enjeu majeur du renseignement. Dans ce cadre, quels sont selon vous le rôle et la position des acteurs privés ? Existe-t-il un espace d’échange avec la sphère publique pour de tels sujets ?

En tant qu’acteurs français de l’IE, nous sommes pleinement ouverts aux échanges avec la puissance publique. Rappelons qu’environ 70% de nos clients battent pavillon français ! Par nos actions, nous faisons partie de ceux qui œuvrent à la défense du patrimoine économique de la Nation en donnant à nos entreprises des armes, des outils, des arguments pour être plus efficaces face à la concurrence.

Il faut de façon absolue que les acteurs de l’IE privée en France soient considérés par les pouvoirs publics comme des partenaires potentiels avec lesquels il faut échanger. D’une part, je crois que nous disposons parfois d’informations qui peuvent être utiles à l’État et, d’autre part, nous avons une capacité d’expertise qui peut être utilisée de façon complémentaire aux pouvoirs publics. J’ai eu souvent l’occasion de m’entretenir de cela avec le responsable de l’intelligence économique en France : alors que l’État fait souvent appel à des cabinets d’avocats ou des banquiers sur des sujets très sensibles, il ne fait pas assez appel à des cabinets d’experts en intelligence économique pour compléter sa vision sur un certain nombre de sujets. J’utilise de nouveau ma double casquette de président du SYNFIE et de dirigeant d’ESL & Network pour dire que nous sommes très désireux d’approfondir ces échanges avec l’État.

Il est aussi probable que l’État ne sache pas exactement comment nous utiliser. Il doit exister un manque de connaissance de ce que nous serions capables de faire pour les aider. A mon sens c’est un questionnement sur la façon de faire alors que l’on touche à des sujets plus que sensibles. Mais prenons quelques exemples : sur Airbus il est fort probable qu’une expertise privée soit utile, de même que sur les sujets touchant Renault Nissan, la capacité d’analyse d’un acteur privé actif au Japon peut aider.

 

Portail de l’IE : L’actualité récente permet de constater une concentration relative du marché. Pour exemples, le rachat de l’ADIT, son intérêt pour Eurotradia, la montée en puissance d’Avisa Partners…  Quelle analyse faites-vous de cette évolution ?

Je trouve cela plutôt positif de voir que l’intelligence économique attire les investisseurs. Ce qui est certain, c’est que nous avons besoin d’avoir dans tous les métiers de l’IE des acteurs avec une forte capacité de projection à l’international. C’est un mouvement qui ne peut aller que dans le bon sens. Je ne pense pas que cette évolution fasse disparaître la pluralité d’acteurs que nous avons aujourd’hui sur le territoire. Il est par ailleurs très important de conserver ce maillage territorial. Il existe en France une richesse d’offres, spécialistes sectoriels, géographiques, etc., ce qui constitue un réel atout pour notre économie.

 

Portail de l’IE : Cette concentration permettra-t-elle à l’IE Française de se confronter à ses concurrents anglo-saxons ?

Sûrement ! Il faut bien dire aux entreprises françaises qu’elles ne doivent pas se tromper dans le choix de leurs partenaires sur ces questions. Je suis souvent désolé de voir que telle ou telle entreprise utilise des moyens d’IE anglo-saxon quand on connaît la perméabilité de ces mêmes moyens avec leurs services de renseignements respectifs. Je pense que l’on tend parfois le bâton pour se faire battre.

Que nous ayons des acteurs de l’IE français, aptes à répondre aux défis de nos champions français, c’est très positif : c’est un outil de souveraineté économique au service de la Nation.

 

Portail de l’IE : Dans un cadre législatif qui évolue en faveur de la protection des juristes en entreprises, ne pensez-vous pas que des cabinets de juristes et avocats pourraient faire figure de nouveaux entrants sur le marché de l’IE en France ?

Il existe déjà des juristes et des cabinets d’avocats qui font partiellement des activités reliées à l’IE. En revanche, à mon sens, ce n’est pas le métier d’un cabinet d’avocat d’aller collecter de l’information stratégique. Dans ce cas, il faut en revenir aux spécialistes de ce domaine. Ma réponse est partielle : oui il y a des morceaux d’activités qui vont de plus en plus nécessiter l’intervention des cabinets d’avocats, mais restent des pans entiers de l’IE qui ne pourront pas être traités par eux.

 

Portail de l’IE : Avec la mise en application du RGPD, la collecte et le stockage massif de données se complexifient. En ce sens, comment la pratique de l’IE évolue ? Quel impact cela peut-il avoir sur la compétitivité d’ESL face à des concurrents internationaux moins encadrés ?

D’abord ce n’est pas notre sujet directement, ce n’est pas vraiment notre métier, lequel se concentre plus sur la collecte d’information par un travail humain, de rencontre, de verbatim … Nous sommes beaucoup moins positionnés sur le traitement des données par la technique. De ce fait, on se sent moins concernés par cette évolution que d’autres cabinets, qui ont pu se faire champions de l’analyse des données et des sources ouvertes.

Au-delà de cet aspect, il est évident que tout encadrement réglementaire trop rigide peut impacter l’activité de notre secteur par rapport à d’autres pays qui se posent moins de questions. C’est évident. Encore une fois il est important que la législation européenne ne contraigne pas trop le tissu économique. C’est pour cela qu’il est important d’avoir un dialogue entre le public et le privé, nous en parlions, pour être dans la co-construction de ces cadres juridiques.

 

Benjamin Gazeau

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