Analyse

[JdR] Les risques de la radicalisation djihadiste dans les entreprises privées et publiques.

Le 26 décembre 2019 par Benjamin Roman
Crédits photo : Christian Borges/Wikipédia

La récente attaque au couteau à la préfecture de police de Paris replace le phénomène de la radicalisation sur le devant de la scène. Il s'agit souvent d'un sujet tabou dans les entreprises, pour lesquelles il est difficile de définir une politique adéquate. Il semble donc important d’identifier certaines mesures pouvant aider à prévenir et à identifier la radicalisation en entreprise et les risques pour les entreprises.

Le phénomène de la radicalisation djihadiste 

 

La radicalisation est un phénomène complexe, qui obéit à plusieurs constantes. L’une des méthodes de radicalisation fréquemment employée par les djihadistes consiste d’abord à provoquer une rencontre dans un lieu de socialisation (association, club de sport, réseaux sociaux…). Ensuite, la procédure continue selon les faiblesses psychologiques identifiées chez l’individu (affectives, identitaires, narcissiques ou aventurières). Pour l’entourage, il est possible de repérer des signaux (faibles ou forts) indiquant une potentielle radicalisation : refus de prendre son repas avec des personnes ne partageant pas la même religion, rejet des règles et des codes de vie, refus de côtoyer des collègues féminins, etc. 

 

L’année 2005 marque un tournant car d’une part, la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré a provoqué la colère de certains français habitant dans des quartiers sensibles et d’autre part car les attentats de Londres en 2004 et de Madrid en 2005 ont entraîné les premières études sur les causes de la radicalisation aux Pays-Bas. Ces évènements génèrent une prise de conscience en France et c’est en 2014 que les premières mesures apparaissent, notamment par la création d’un numéro vert dont l’objectif est de signaler toute personne présentant des signes de radicalisation. En deux ans cette plateforme enregistre 8250 signalements.

 

La montée en puissance de la radicalisation djihadiste en Europe, et en particulier en France, constitue aujourd’hui, la principale menace pour la sécurité intérieure de la France. L’un des attentats les plus significatifs du concept de radicalisation est l’attaque de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, en juillet 2016, à Nice.

 

L’analyse de ce risque doit se faire raisonnablement sans provoquer de polémique. Une bonne communication et sensibilisation autour de la gestion de ce risque est nécessaire. Cela a manqué lorsque le référent sécurité-défense de l’université de Pontoise a communiqué une fiche de détection de la radicalisation au personnel de l’établissement. Très mal reçue, cette fiche a fait scandale. François Germinet, président de l’université, a annoncé le retrait dudit questionnaire.

 

Par ailleurs, la question du licenciement d’un salarié pour radicalisation peut se poser. En avril 2016, un employé est licencié au motif qu’il a refusé de serrer la main de deux collègues féminines. Le conseil de prud’hommes statue finalement qu’il s’agit d’un licenciement abusif. Cet exemple vient alimenter le débat entre le fait religieux et la radicalisation. 

 

En France, le cadre juridique spécifique à la radicalisation djihadiste est encore à ces débuts. Trois plans gouvernementaux existent aujourd’hui dans la prévention de la radicalisation : 2014, 2016 et 2018. Cependant, le code pénal sanctionne l’apologie du terrorisme à travers son article 421-2-5. Par ailleurs, les dirigeants d’entreprises ont une obligation de résultats (art L4121-1 du code du Travail). Malgré ces dispositions juridiques, le vocable « radicalisation » n’est pas définis juridiquement. Cette absence de définition complexifie la mise en place d’une politique de lutte contre la radicalisation. 

 

Les impacts de la radicalisation sur les entreprises 

 

Par la nature de leurs activités les entreprises listées comme Opérateur d’Importance Vitale (OIV) constituent une cible privilégiée pour les terroristes. Ainsi, dans le cas d’Aéroport de Paris (ADP), cinquante-sept personnes ont perdu leur autorisation sur la plateforme de Roissy. Alain Zabulon, directeur sûreté du groupe ADP alerte sur le fait que « les radicaux ont très bien compris l’intérêt de devenir des salariés protégés, et l’on a vu apparaître ainsi des syndicats ethnicisés ». Ce phénomène de communautarisation limite les effets de la prévention de la radicalisation. En 2015, un ex employé radicalisé de la société Air Products, est revenu de Syrie pour assassiner le directeur. 

 

En outre, la terreur qu’engendre le terrorisme peut avoir un impact sur la valorisation boursière des entreprises. Cela peut expliquer qu’au lendemain des attentats du 15 novembre, le groupe Accor enregistre une perte de 6 %, de même que le groupe Air-France, qui enregistre une perte de 5 %.

 

Une réponse collective contre la radicalisation 

 

L’État Islamique a saisi l’enjeu des réseaux sociaux, investissant massivement différentes plateformes comme Twitter et Télégram. Une vidéo appelant les djihadistes à commettre des attentats sur le sol français est publiée en 2014. Un magazine numérique nommé Dar al Islam voit le jour mais est fermé en 2016. Ce phénomène semble porter ses fruits puisqu’en huit ans, la France a subi l’attaque de 17 personnes radicalisées.

 

Face à l’ampleur de la radicalisation, de nombreux acteurs se sont emparés de la question. Ainsi, le Counter Extremis Project (CEP) a développé un outil, PhotoDNA, permettant d’identifier du contenu, notamment à caractère terroriste sur le web. C’est ainsi que dix millions d’images ont été retirées d’internet. Il existe également eGLYPH, un outil en développement permettant, entre autres, d’identifier des vidéos à caractère terroriste. En 2018, ce logiciel a permis d’identifier 229 vidéos comme étant liées à Daesh sur YouTube.

 

Un constat est qu’un nombre croissant de jeunes apprécient regarder des vidéos violentes et peuvent finir par se radicaliser. En 2018, le président Macron a établi l’objectif d’identifier le contenu à caractère terroriste publié sur internet en moins d’une heure. A l’appui de cet objectif, le CIPDR (Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation) s’emploie à développer des politiques de contre-discours envers toutes les formes d’extrémisme. Cependant, le principe de laïcité limite les initiatives de l’État français. 

 

Pour conclure, la prise en compte du risque de radicalisation en entreprise est un phénomène complexe : cadre juridique incomplet, sujet polémique, difficulté d’harmonisation avec la législation sur la protection des données personnelles et le respect des droits fondamentaux, ... Pour autant, le gouvernement prend en compte les risques liés à ce sujet. Les mesures mises en place sont des plans de lutte, le lancement d’une plateforme stop.djihadisme, une augmentation du nombre de fonctionnaires, une meilleure coopération entre acteurs publics et privés ainsi que d’autres initiatives

 

Benjamin ROMAN