Analyse

[CR] Conférence de Julien Vercueil « Situation économique en Russie : tendances et prévisions »

Le 27 décembre 2019 par Luc Sawaya & Louise Vernhes

Julien Vercueil est professeur à l’INALCO, où il y enseigne l’économie. Il présentait le 4 décembre 2019 à l’Ecole de Guerre Économique son ouvrage intitulé « Économie de la Russie », publié cette année. L’auteur se définit comme économiste et non historien, c’est dans cette optique qu’il a rédigé le livre. Ce dernier présente les principaux aspects de l’économie russe, trop souvent ignorée par la littérature. L’ouvrage couvre les transformations économiques de la Russie de 1918 à 2018.

Introduction : un point sur la situation actuelle

Julien Vercueil insiste sur les origines de l’économie russe : les vestiges de l’économie soviétique. Le passage brutal d’une économie à une autre par le biais de la thérapie de choc a laissé à la population une forte impression, proche du traumatisme. C’est pour cette raison qu’il est indispensable de retenir l’origine de la transformation économique du pays pour comprendre quelle perception ont les russes de leur pays et de son insertion dans le monde aujourd’hui.

Le mandat actuel de Vladimir Poutine place de fortes ambitions économiques en première ligne, tandis que les premières années de sa présidence étaient davantage portées sur la scène internationale et la place de la Russie en géopolitique. Le pouvoir propose aujourd’hui un programme d’accélération économique, une lutte contre la pauvreté, un rattrapage géo-économique à l’échelle mondiale, une modernisation de l’économie russe basée sur les innovations ainsi qu’une diversification des exportations. Un des objectifs principaux est en outre le renouvellement de l’insertion internationale.

De 2015 à 2017, la Fédération de Russie est touchée par une crise économique et la trajectoire observée n’est pas celle requise pour atteindre les objectifs énoncés. Ainsi, le débat sur les questions économiques demeure particulièrement ouvert en Russie, contrairement aux autres domaines relatifs aux orientations étatiques. Débattre sur l’économie est en réalité une habitude russe issue de l’ère de la collectivisation. Depuis cette époque, les débats n’ont pas cessé d’être alimentés.

L’héritage soviétique : 1917-1960

La question économique est fondamentale pour le régime soviétique, le système étant basé sur une économie dirigée devant gérer ses relations avec des pays capitalistes. À partir des années 1960-1970, on assiste à un décrochage de l’économie soviétique par rapport aux économies occidentales. Les écarts de niveau de vie se creusent et les conséquences en seront fondamentales. La question de l’interface avec le reste du monde se pose de la manière suivante : comment peut-on limiter cet écart grandissant ? Face à cette problématique, l’Etat choisit d’importer les savoirs techniques et d’exporter ses ressources naturelles. Cette forme d’échange permet de structurer la relation de l’URSS avec le reste du monde, et c’est ce lien qui conditionnera la relation de la Russie avec le reste du monde lors du passage à l’économie de marché.

L’héritage transitionnel : la perestroïka

La perestroïka joue un rôle d’amorce dans la transition d’une économie à une autre. Elle introduit certains mécanismes marchands dans le système soviétique, avant qu’elle ne chute. Pour une partie de la classe politique russe, la chute de l’URSS en 1991 est perçue comme le « péché originel » et constitue un affaiblissement intolérable de la puissance politique et économique.

La grande transition : 1992-1998

En 1991 donc, la Russie perd l’empire soviétique et doit évoluer entre de nouvelles frontières qu’elle n’a jamais connu auparavant. Elle se redimensionne en transformant son système économique. De nombreuses crises émanent de la désorganisation du système économique. Boris Eltsine, Président de la nouvelle Russie, décide de réagir de manière radicale : la thérapie de choc. Considérant que la perestroïka est un échec, le nouveau président décide de mettre en place en réforme rapide, mais surtout profondément radicale.

La solution adoptée est à l’origine pensée pour les économies du continent sud-américain, et est transposée aux ex-économies communistes d’Europe de l’Est et d’URSS. Son application engendre des conflits politiques, qui ne font qu’aggraver la situation. Le système économique ne parvient pas à s’adapter. En 1992, l’inflation dépasse les 2400%. Les relations monétaires sont très affaiblies, alors que les productions agricole, industrielle et pétrolière s’effondrent. La richesse nationale perd 40% en six années. On assiste à une chute de la création de richesse et une explosion des inégalités. Aucun pays n’a connu de telle crise économique en temps de paix. 

Le paroxysme de la crise économique culmine lors du crash d’août 1998. Le rouble est alors dévalué de 40 à 50%. L’économie de la Russie est réduite à la taille de celle de l’Île-de-France. L’État annonce qu’il ne peut plus rembourser ses créanciers. Cette situation d’incapacité étatique participe au traumatisme de la population russe.

« La décennie brillante » : 1999-2008

Il est à noter que Vladimir Poutine assiste à cette évolution. Il est nommé Premier Ministre en 1999, et remplace ainsi Boris Eltsine à la présidence de la Russie lors que ce dernier démissionne le 31 décembre de la même année. Vladimir Poutine, président par intérim, est nommé le 1er janvier 2000.

Lors de son arrivée au pouvoir, les courbes s’inversent dans tous les domaines notamment grâce à la stabilisation institutionnelle que parvient à imposer le Président Poutine et à la hausse des prix des hydrocarbures. En juillet 2000, il convoque une partie de l’oligarchie et annonce que les temps ont changé. S’ils ne souhaitent pas voir leurs entreprises être nationalisées, de nouvelles conditions seront à respecter : le paiement assidu des impôts, la loyauté envers l’État, un investissement dirigé vers l’économie intérieure. L’État russe utilise également la fiscalité. Il la simplifie et la rend davantage applicable. L’administration est désormais en mesure de lever l’impôt, ce qui n’était plus le cas depuis la chute de l’URSS. Les réformes fiscales conduites de 2000 à 2004 affichent des résultats spectaculaires. Le gouvernement dispose désormais des ressources nécessaires pour imposer ses vues et rendre une certaine verticalité au pouvoir. Une véritable chaîne de commandement est établie sur le territoire.

Le redressement des finances publiques desserre l’étau des obligations de remboursement. Les excédents budgétaires sont utilisés pour rembourser, y compris en avance, l’immense dette soviétique. La dette publique atteint des niveaux raisonnables.

La reprise en main du secteur pétro-gazier

Dans les années 1990, le secteur pétro-gazier est privatisé. Le gouvernement russe ne dispose que d’une seule l’entreprise, Rosneft, et possède encore quelques actions dans Gazprom, sans en avoir le contrôle. La stratégie menée par Vladimir Poutine se caractérise par une fine reconquête des places dans les comités de direction des entreprises, évinçant les administrateurs en place depuis la chute de l’URSS. Gazprom devient un géant mondial, Rosneft un acteur de référence en Russie, et Ioukos voit son dirigeant condamné à 17 ans de prison. Ses actifs sont d’ailleurs repartis au profit de Rosneft. À partir de 2005 le secteur est réorganisé et les investisseurs étrangers sont évincés.

La renationalisation des entreprises, additionnée à l’explosion des prix du pétrole (x14) qui atteignent des sommets en 2008, engendrent le retour de la croissance économique. La société russe observe ses revenus augmentés de manière significative chaque année, alors que les services publics et infrastructures sont améliorés. Vladimir Poutine est en outre, associé dans l’esprit de la population russe à cette amélioration, ce qui lui confère une base de popularité.

Le temps des turbulences : de 2008 à aujourd’hui

La crise de 2008 déstabilise violemment l’économie mondiale, impactant le commerce international, elle touche fortement la Russie. Le phénomène apparaît dans un premier temps comme étonnant, les banques nationales n’ont pourtant pas investi dans les subprimes et l’économie du pays n’est pas très intégrée aux réseaux bancaires internationaux. La Russie sera en réalité un des pays les plus touchés.

La chute du prix des matières premières, et notamment du pétrole, entraînent de fortes tensions sur le rouble et par conséquent le système financier. Le PIB chute de 8% face à la contraction de la demande globale. Malgré de puissantes impulsions de l’État et la remontée des prix du pétrole, l’activité économique reprend quelques temps après, mais plafonne rapidement. On se rend alors compte de l’immense impact sur le reste de l’économie du secteur énergétique, pourtant de petite taille à l’échelle mondiale et celle du pays. L’impératif de souveraineté se heurte à une conjoncture subie.

Le secteur industriel non pétrolier se concentre sur quelques grands conglomérats pilotés par l’État, de plus, les infrastructures nationales souffrent d’un manque d’investissement, alors que la productivité du travail ne progresse que lentement. La situation en permet plus à la Russie de réaliser les objectifs ambitieux de la politique de rattrapage. 

Le « régime d’accumulation extraverti rentier » 

Le régime d’accumulation extraverti rentier domine l'économie dont la conjoncture est déterminé par un flux de revenus dépendants des prix du pétrole. Ainsi, l’économie russe peut être déstabilisée par les aléas de la conjoncture internationale, est déterminée par le prix des hydrocarbures. L’État tente de piloter ce régime d’accumulation et essaie de s’adapter aux soubresauts du prix de l’or noir. Le mode de régulation gazpromien qui allie l’économique et l’institutionnel, forme un tout cohérent avec la structure économique de la Russie.

S’appuyer sur la rente pétrolière pour diversifier l’économie

La marche à suivre est actuellement sujet à débats. La rente pétrolière créée des fluctuations monétaires fortes, qui entravent le développement économique. Pour cette raison, la Banque centrale et le ministère des finances ont développé une politique de stérilisation, en investissant dans des bons du trésor américain, alors qu’un groupe d’économistes préconise l’utilisation de la rente pour investir dans les secteurs prioritaires que sont l’industrie manufacturière et les secteurs à haut potentiel technologique. D’après Julien Vercueil, une seconde hypothèse serait la suivante : limiter la production de pétrole et de gaz, obligeant ainsi la restructuration du système sur une optique de long terme.

 

Luc Sawaya & Louise Vernhes