Analyse

[JdR] Guerre économique et contrat d’armement : le cas de Naval Group en Grèce

Le 16 janvier 2020 par Manon Lemercier
Frégate FDI (©Naval Group)

Le 24 octobre 2019, le lancement du chantier de la première frégate de défense et d'intervention (FDI) de Naval Group a servi d’occasion à la signature d’une lettre d’intention par le ministre de la Défense grec. Le projet de contrat qui en découlait concernait l’achat de deux frégates FDI pour la marine grecque. Cependant, la signature de ce contrat est interrompue par la proposition de vente non sollicitée de l’américain Lockheed Martin relative à quatre frégates américaines Multi-Mission Surface Combattant (MMSC). Depuis lors, Paris et Washington se livrent une véritable guerre économique sur ce marché, entre négociations, influence, vente d’Etat à Etat pour la France et FMS (Foreign Military Sales) pour les Etats-Unis.

Les négociations de la part de la France via Naval Group et des Etats-Unis via Lockheed Martin ont débuté avant 2019. La Grèce a en effet émis le besoin de moderniser sa flotte dès 2008, date à laquelle les discussions avec Paris portaient sur l’achat de frégates multimissions (FREMM). Cependant, la crise de la dette grecque a fait reporter les négociations à 2018. Cette année-là, Lockeed Martin, fort de deux contrats récemment remportés en Grèce, propose à des conditions généreuses la construction de frégates MMSC. En 2019, dans l’attente d’informations supplémentaires de la part du groupe américain, Athènes engage de nouveau les discussions avec Naval Group sur l’achat d’un modèle de frégate plus petit et plus moderne, la frégate de défense et d’intervention (FDI), proposée sous le nom Belh@rra à l’exportation. Suite à l’annonce de la ministre des Armées, Florence Parly, le 24 octobre, Lockheed Martin répond à la demande d’informations supplémentaires : quatre frégates américaines pour le prix de deux françaises, armement compris, construites en Grèce et livrées deux ans avant Naval Group. 

Cette concurrence qui apparaît en dehors d’un appel d’offre permet à la Grèce d’entamer de nouvelles négociations et d’inciter à une baisse des prix. Alors que la signature du contrat semblait en bonne voie, Naval Group fait dorénavant face au risque de perte de compétitivité sur le marché grec au profit d’autres acteurs. 

 

Un impact sur les objectifs stratégiques de Naval Group

La vente des FDI à la Grèce est symbolique : il s’agit du premier pays à se montrer intéressé par ce nouveau modèle de frégate de premier rang. En effet, les cinq premières FDI de Naval Group ne sont pour l’instant destinées à être livrées qu’à la Marine Française d’ici 2030. Il est prévu que la commande des deux frégates par la Grèce soit intercalée entre celle de la France, afin de ne pas retarder la croissance à l’export du nouveau navire. Le retour au point mort sur les négociations du contrat avec Athènes peut donc perturber les objectifs de production et potentiellement retarder les dates de livraison fixées avec la Marine française. 

En outre, la perte de ce contrat n’impacterait pas uniquement Naval Group, mais également d’autres groupes de défense français destinés à armer les FDI (MBDA, Safran, Thales…). Lorsque des plate-formistes tels que Naval Group, Airbus ou Dassault remportent un contrat, ils créent une opportunité pour les motoristes, équipementiers et systémiers français de se « greffer » sur le contrat initial. L’enjeu pour la France est donc d’autant plus important que plusieurs sociétés sont impliquées dans un contrat d’armement. C’est notamment le cas pour Safran, qui fournit les moteurs du Rafale à Dassault et les mâts optroniques des sous-marins nucléaires d'attaque à Naval Group. Les FDI de Naval Group doivent ainsi être livrées à la Grèce équipées des missiles de croisière MdCN de MBDA et du radar numérique Sea Fire de Thales.

 

Le rôle du Soft Power dans l’obtention d’un contrat d’armement

Selon la même logique, les Etats-Unis cherchent à répondre aux besoins de l’armée grecque au profit des industriels américains. De ce fait, Lockheed Martin participe au programme de modernisation des avions de chasse F-16 ainsi que des hélicoptères MH-60 (un plan de modernisation à hauteur de 1,3 milliard de dollars). Le groupe américain prépare d’ores et déjà les discussions concernant la vente de sept hélicoptères multi-missions MH-60R ainsi que des avions de chasse F-35 à l’armée grecque. 

 
Pour ce faire, Lockeed Martin a bénéficié du soutien de l’ambassade américaine à Athènes dès 2018. En seulement un an, cette dernière a organisé plusieurs rencontres avec la Direction Générale des Investissements et des Acquisitions grecque, ainsi qu’un partenariat en recherches et technologies de défense. De même, par le biais de l’ambassade, des délégations grecques ont été invitées à la convention de l’Association of the United States Army (AUSA). Enfin, une étroite collaboration avec l’American Hellenic Chamber of Commerce a été établie. 

Afin de favoriser ses ventes, Lockheed Martin a proposé à la Grèce des facilités de paiement par le biais du dispositif FMS (programme de ventes de matériel militaire à l'international) : le gouvernement américain finance la vente d’armement américain à des pays jugés stratégiques pour la défense des intérêts des Etats-Unis à l’international. Les FMS « font progresser les objectifs de sécurité nationale et de politique étrangère car elles renforcent les relations bilatérales dans le domaine de la défense, soutiennent la constitution de coalition et augmentent l’interopérabilité entre les forces américaines et alliées » selon Jean-Yves Le Drian. Ces dernières représentent un levier d’influence majeur pour les sociétés américaines de défense lorsqu’il s’agit de remporter des contrats d’armement à l’international.  

De son côté, la France mise également sur la vente d’Etat à Etat dans les programmes bilatéraux. A ce titre, le risque de perdre ce contrat est pris en compte par les autorités françaises au plus haut niveau. La direction générale de l'armement (DGA) rencontre donc régulièrement le ministre de la défense grec, aux côtés d’une équipe de Naval Group envoyée sur place afin de négocier les spécifications techniques des FDI.

 

Les négociations perdurent

La modernisation des armées grecques s’inscrit dans la logique du développement d’une stratégie de puissance. Dans ce cas précis, il s’agit pour la Grèce de maîtriser son espace maritime. Les propositions de Lockheed Martin ainsi que le dispositif FMS représentent un atout majeur pour parvenir à cet objectif à moindre coût. Pour autant, le pays est dépendant vis-à-vis de la France. Cette dernière supporte en effet, dans le cadre de l’Union européenne, la dette grecque à hauteur de 40 à 50 milliards d’euros. En outre, Emmanuel Macron s’est rendu à plusieurs reprises en Grèce et a soutenu le vainqueur des élections législatives, Kyriakos Mitsotakis. Le choix que sera amené à faire la Grèce relèvera donc en partie de la politique. 

A l’heure actuelle, les discussions ne sont achevées ni avec Naval Group, ni avec Lockheed Martin. Les MMSC ne répondent pas entièrement à la demande : la propulsion, le système de radar ainsi que les canons antiaériens des frégates américaines devraient donc être adaptés aux capacités militaires grecques. Le montant total des travaux sera donc amené à être réévalué par Lockheed Martin. 

Ainsi, comme l’a annoncé le ministre de la Défense grec, "il reste un long chemin à parcourir" quant aux discussions sur les aspects techniques des navires, tant américains que français. L’objectif sera de faire baisser les prix tout en répondant aux exigences militaires. La France devra jouer la carte de la diplomatie afin que Naval Group puisse faire face à un concurrent qui n’a pas peur de casser ses prix. 

Manon Lemercier

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