Analyse

Élections générales à Taïwan : la défiance de l’île face à l’influence chinoise sur son territoire

Le 29 janvier 2020 par Christophe Moulin
© Philippe Lopez/AFP

Emergeant victorieuse dans l’élection qui l’opposait à Han Kuo-yu, tête d’affiche du parti nationaliste (Kuomintang, KMT), la présidente taïwanaise sortante Tsai Ing-wen (Democratic Progressive Party, DPP) briguera un second mandat de quatre ans. Ces résultats sont un signal fort à destination de la Chine communiste, qui souhaite voir revenir Taïwan sous son contrôle.

Le 11 janvier 2020 se tenaient les élections générales à Taïwan afin de désigner le Président et le vice-président de la République de Chine (ROC), mais aussi de permettre le renouvellement du Yuan, l’assemblée législative locale. Cette élection à un tour, a donné la présidente sortante du DPP, Tsai Ing-wen, victorieuse (57,1% des voix) contre son adversaire du KMT, Han Kuo-yu (38,6% des voix), ce qui lui permettra de briguer un second mandat de quatre années supplémentaires. Les résultats sont en revanche plus mitigés en ce qui concerne la partie législative de cette élection, le DPP perdant 7 sièges et le KMT en gagnant 3. Depuis une réforme constitutionnelle en 2012, le parlement taïwanais est toutefois contrôlé par le même parti que celui tenant la branche exécutive du pouvoir politique à Taïwan. 

L’arrivée au pouvoir en 2016 du DPP ayant considérablement contribué à creuser les désaccords des deux côtés du détroit, cette nouvelle victoire est d’autant plus problématique pour les relations entre Taipei et Pékin. La République Populaire de Chine (RPC) a en effet récemment subi un autre revers électoral durant les élections de districts à Hong Kong, qui ont permis au camp pro-démocrate de renforcer sa présence au sein de l’organe législatif du territoire semi-autonome. En toile de fond, le conflit à Hong Kong demeure ainsi vecteur d’éloignement entre Taiwan et la RPC, car révélateur d’un arrangement moribond selon lequel deux systèmes politiques radicalement différents cohabiteraient efficacement sous un seul et même drapeau. L’indépendance de Taiwan, idée longtemps restée taboue sous la direction politique du KMT, est ainsi redevenue un pilier du débat sur la souveraineté de l’île et le fer de lance du programme politique du DPP.

Au travers de ce prisme, les actions d’influence de la RPC vis-à-vis de Taïwan se révèlent contre-productives de manière évidente. Sur le plan économique, Taïwan demeure dépendante de la Chine continentale pour ses importations et exportations ainsi que pour ses relations d’affaires et son tourisme, sur lesquels la Chine fait planer une menace constante. 

Depuis 2016, la RPC s’active à encercler Taïwan diplomatiquement et économiquement, refusant que celle-ci participe en tant qu’observatrice à certains évènements internationaux, comme la 70ème Assemblée mondiale sur la santé, ou la 106ème conférence internationale sur le travail en 2017. En 2019, la RPC fut aussi à l’origine du boycott du Golden Horse, festival cinématographique de renom en Chine, ou d’une interdiction de voyager vers Taïwan aux touristes chinois individuels, ce qui eut l’effet notoire d’engager les artistes de ce festival au soutien des manifestants hongkongais et obligea Taïwan à diversifier son offre touristique, accueillant ainsi 12 millions de voyageurs, soit un nombre record. Pourtant, le ralentissement économique de l’île, porté par une baisse globale des exportations dans le secteur de l’industrie technologique, fait craindre à la population taïwanaise une réunification avec la Chine continentale par nécessité, mettant de fait l‘exécutif taïwanais en porte-à-faux quant à sa politique économique.

Sur le terrain de la lutte informationnelle, Taïwan est le premier récipient de l’influence chinoise et la société taïwanaise la cible prioritaire. Le développement des outils d’influence de la RPC a grandement évolué depuis l’époque où la Chine tirait des missiles en direction de Taïwan pour intimider cette dernière. Il ne s’agit plus de faire peur, mais de convaincre les taïwanais. La Chine développe ainsi depuis des années des canaux servant à inciter la société taïwanaise à profiter d’initiatives académiques et économiques en Chine continentale. Depuis peu, ces tentatives ont semblé prendre une tournure plus insidieuse, à travers des campagnes de désinformation ciblées sur les résultats de la politique économique de l’exécutif taïwanais. Le concept de « Sharp Power », employé pour désigner les actions offensives dans le cadre de la lutte informationnelle menée par la RPC, fait ainsi référence aux efforts menés par le gouvernement de Xi Jinping pour contrôler toute la chaîne de production de l’information à Taïwan, dont les journalistes, éditeurs et médias. Le 31 décembre 2019, une loi anti-infiltration a en outre vu le jour à Taïwan, afin de limiter l’écho des campagnes de désinformation émanant du continent.

Il devient donc évident que le spectre des options du gouvernement de Xi Jinping quant à son voisin taïwanais tend à être de plus en plus limité : toute action radicale entreprise par la RPC ne semble qu’éloigner la perspective d’une réunification avec Taïwan. Considérant l’importance de cette politique pour le gouvernement chinois et les difficultés socio-économiques que rencontrent la RPC, la perspective d’une action vindicative de cette dernière devient d’autant plus crédible que ses efforts d’influence ne portent pas leurs fruits. Aussi, dans le cadre plus global des relations sino-américaine, le soutien des États-Unis à Taïwan, pouvant potentiellement être remis en question par un accord commercial, reste une donnée stratégique cruciale pour l’avenir de l’île.

Christophe Moulin