Analyse

[Conversation] L’indépendance de l’industrie de défense française vue par Nicolas Dhuicq (Partie 2/2)

Le 22 janvier 2020 par Arnault Ménatory

Suite et fin de l'interview de Nicolas Dhuicq. Quelle est la portée réelle de la nouvelle procédure de contrôle des investissements étrangers ?

Nous parlions de Latécoère ; Photonis est aussi dans le viseur d’investisseurs étrangers, notamment américains. Il a été mis en vente par le fonds Ardian.  Nous avons vu que Thalès et Safran n’avaient pas souhaité se porter acquéreurs de l’entreprise corrézienne. L’État a alors évoqué deux nouvelles pistes : un « pool » d’investisseurs menés par la BPI (avec Thalès et Safran qui prendraient une participation minoritaire), ou un autre repreneur industriel français (inconnu à ce jour). Pensez-vous que les grands groupes de la BITD française sont à même de protéger les PME de défense de la prédation étrangère ?

 

N. Dhuicq : Non. Et c’est le cas sur tout le spectre industriel. Les grands groupes de défense s'associent, se concentrent et détiennent des multitudes de parts et de filiales via des holdings. Face à ce phénomène, les États-nations perdent pied, et de plus en plus. À part peut-être la puissance financière américaine. Donc la question c'est que le groupe ne va raisonner qu'au niveau financier et économique. Il ne va pas raisonner au niveau de l'intérêt national. Je pense que si les grands groupes ne rachètent pas, c'est parce qu'ils ont considéré que pour eux, cela reviendrait moins cher d'acheter sur étagère le matériel que de le fabriquer en payant des ouvriers et des ingénieurs.  On rentre là sur le néo-libéralisme, c'est-à-dire que peu importe si l’optique ou l’optronique est fabriquée en Espagne, en Allemagne, voire aux États-Unis, du moment que le prix de revient pour l’insérer dans le système d'armes final est moins élevé que si on le fabriquait localement.  Là, est reposée la question de la différence de vision entre le marché et les intérêts nationaux. C'est pourquoi nos rois avaient fait les arsenaux nationaux. C'est parce qu’il y a des domaines qui, bien que très fortement liés à l'activité économique, c’est le cas de l’industrie de défense, ne devraient pas obéir aux mêmes règles économiques que le reste des productions. Je pense que c'est la question qui est posée à notre économie, à nos économies. Il y a une question monétaire, il y a une question de comment mesurer le travail, y compris le travail qui ne produit pas d'objet matériel. Par exemple, comment mesurer dans l’activité économique d'un pays le travail d'une aide-soignante dans une maison de retraite ? Elle apporte des soins, elle apporte aussi du réconfort, de l’affection aux patients. Comment mesurer ça dans le PIB ? C’est pareil pour l’industrie de défense. Je pense qu’il faut trouver un moyen pour extraire cette activité des lois du marché pures, parce que les lois du marché vont être de produire au coup le plus bas possible les sous-ensembles pour que le produit final soit lui aussi vendu le moins cher possible, ou du moins que l'entreprise qui le fabrique fasse un maximum de bénéfices. On entre sur un conflit entre le bénéfice économique et financier et le bénéfice pour la sécurité globale du pays. Les entreprises n’ont pas ce souci-là. Il y a bien une lutte, une contradiction, entre les intérêts économiques et financiers et les intérêts nationaux. 

 

Les français savent innover mais ont de plus en plus de mal à s’imposer dans le monde de la défense, tant sur le plan économique que sur le plan géopolitique. Pensez-vous que notre pays puisse se doter d’une vision nationale lui permettant de reprendre la main ?

N. Dhuicq : L’idée qui me vient et que je n’ai toujours pas évoqué, c’est la question d’une réflexion sectorielle. J’ai été très frappé de voir passer deux appels d’offres différents pour les munitions de petit calibre (je reprends cet exemple concret), un pour l’armée de terre et un pour les forces de sécurité intérieures. Même si elles n’utilisent pas forcément les mêmes calibres, on aurait pu penser qu’il y ait là un intérêt à grouper ce type de commande. Ça n’est pas fait au niveau national. À ces niveaux d’échelle, c’est sans doute une erreur. En revanche, encore une fois, le raisonnement économique sur les munitions de petits calibres était un raisonnement de court terme qui reposait sur le prix d’achat. Mais on n’intègre pas dans le raisonnement économique le rapport positif que la sécurité apporte à l’économie. Je le répète, sans sécurité, il ne peut pas y avoir d’économie. Nos logiques économiques sont toujours tenues secteur par secteur, et personne n’est capable de défendre une vision holistique, c’est-à-dire une vision globale. Dans tous les segments d’activité (économique, politique ou autre), les raisonnements qui sont tenus sont des raisonnements en secteurs. Et je pense que l’industrie de défense et l’État sont en train de payer ce raisonnement. Par exemple, lorsqu’on réfléchit par secteur, on externalise sans se rendre compte des conséquences de cette externalisation. Des conséquences pourtant directes qui pèsent notamment sur le maintien des emplois au niveau local et d’une activité économique des territoires.

Ces raisonnements ne sont jamais tenus par les grands groupes de défense aujourd’hui, puisqu’ils sont dans une logique purement financière et économique. Ils ne tiennent pas compte des coûts sociaux et de la disparition de l’activité économique des territoires, parce que ce n’est pas leur rôle. 

 

Une vision étatique ne peut-elle pas s’imposer dans ce secteur où l’État est omniprésent, tant par ses participations financières que par le caractère particulier des biens produits ?

N. Dhuicq : J’appelle évidemment de mes vœux une vision nationale, étatique dans ce domaine. C’est mon combat depuis des années, parce que le modèle économique de l’industrie de défense en France est fondé sur les exportations. C’est-à-dire qu’on a un modèle qui consiste à produire des séries suffisamment importantes pour baisser le coût de revient de la production. On maintient ainsi les bénéfices des entreprises malgré des armées françaises assez peu commanditaires. Or, selon moi, ce modèle ne va pas durer. Pour une raison déjà évoquée, c’est qu’il y a des pays qui étaient absents ou clients il y a encore 10 ou 20 ans et qui deviennent désormais producteurs. Je pense notamment à la Turquie et à la Corée du Sud. Nous sommes restés sur des présupposés extrêmement prétentieux qui consistent à penser que l’Occident va maintenir l’avantage technologique qu’il détient depuis la Renaissance. C’est complétement faux, on voit bien que ce modèle ne peut pas tenir, et on en voit déjà les limites. La réponse qui est faite c’est la concentration, que ce soit des capitaux ou l’appareil de production industrielle pour passer à un niveau européen. Sur l’industrie de défense, on touche à la difficulté qui est que les biens produits ne sont pas des biens usuels de consommation. L’industrie de défense produit des biens à usage régalien, c’est-à-dire qu’ils entrent dans la fonction des États d’assurer légitimement la violence pour garantir leur sécurité intérieure et extérieure. C’est là où le bât blesse, parce qu’en concentrant les capitaux, en laissant les industries uniquement sur la loi du marché, on voit poindre la problématique de laisser entrer des capitaux venus directement ou indirectement de puissances qui n’ont pas forcément les mêmes intérêts que nous.

Le défi, c’est d’arriver à fonder un modèle économique qui fonctionne peut-être sur des séries plus limitées, plus évolutives, et de faire en sorte que cette petite production puisse, si besoin, rester au niveau national pour les instruments de très haute technologie (notamment les avions de combat et les sous-marins). Et c’est ça l’équation économique qui est très difficile à résoudre. 

 

Est-ce qu’on ne risque pas justement de porter un coup fatal à une industrie de défense qui repose sur ce schéma exportateur ?

N. Dhuicq : Il faut se souvenir du fait que la défense n’est ni déconnectée de l’économie, ni du politique. C’est une économie au service d’une politique. Il faut donc trouver une voie, qui passera nécessairement par un effort accru au niveau du budget de la défense. Une voie qui passera également par la révision de notre politique étrangère et qui impliquera de ne plus s’engager dans des opérations trop longues (voir l’exemple malien). Je serais favorable, pour des raisons historiques et personnelles à l’accent mis sur la marine et sur le maintien des libertés des voies de circulation maritimes. Parmi les trois armées, je crois que c’est la Marine Nationale qui est la plus importante. Deuxièmement, au niveau des forces terrestres, je pense qu’il faut maintenir les compétences en matière d’arme blindée cavalerie, et en matière d’artillerie parce que nous avons un problème industriel avec les tubes d’artillerie. Et faire en sorte d’avoir une armée de terre qui reste projetable, mais qu’on sache que lorsque l’on envoie nos hommes, ils ne resteront pas. C’est le choix qui doit être fait, parce que si nous restons trop longtemps, nous allons diluer nos capacités financières très rapidement, donc nos capacités d’investissement. Il faut donc faire des choix stratégiques, desquels découleront les choix industriels. C’est exactement ce qui n’est pas fait aujourd’hui. 

 

La France peut-elle encore faire des choix stratégiques aussi lourds ? Par où faudrait-il commencer ?

N. Dhuicq : C’est le sens des combats politiques que je souhaite mener dans les années à venir, très modestement. Nous faisons une erreur stratégique majeure qui est de vouloir chausser les chaussures des anglo-saxons dans le Golfe. Nous voulons prendre la place des Britanniques ou des Américains de manière très prétentieuse auprès des Saoudiens et des Émiratis. Je pense que c’est une erreur, parce que la grande puissance régionale, c’est l’Iran. C’est 3 000 ans d’histoire, c’est une population éduquée (et ça c’est un des résultats de la révolution iranienne) qui demande plus de libertés. Nous collons à une vision néo-libérale et des néo-conservateurs américains. Là, c’est un exemple de choix qui est délétère. Nous sommes absents des possibilités de reconstruction de la Syrie, nous tenons un double discours vis-à-vis de la fédération de Russie. C’est-à-dire que d’un côté il y a des tentatives qui sont faites par le président Macron, mais qu’en même temps on vote les sanctions, ce qui est complétement absurde. On le voit, il n’y a aucune cohérence, et nous avons au Quai d’Orsay des gens qui sont plus néo-conservateurs qu’à Washington. Le souci est là. Il faut retrouver une politique étrangère avec une voix de la France qui soit entendue. Il faut donc faire ce choix, soit d’avoir une marine et des capacités de projection massive ponctuelle, soit de vouloir maintenir des opérations longues que nous n’avons pas les moyens humains et budgétaires de maintenir. Je redoute que l’armée de terre française se retrouve après le Mali dans la situation de l’armée de terre britannique après la deuxième guerre du Golfe. Elle ne retrouve que maintenant des capacités parce que ses forces ont littéralement fondu dans les déserts irakiens. 

 

Arnault Ménatory

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