Analyse

[Conversation] La stratégie industrielle spatiale de l’ESA à l’ère du New Space (Partie 1/2)

Le 28 janvier 2020 par Christophe Moulin
ESA - S. Corvaja

La stratégie industrielle du spatial de l’ESA à l’ère du New Space ? Le Portail de l'IE a pu rencontrer et échanger avec Geraldine Naja, de l'Agence Spatiale Européenne. Cette première partie se concentrera sur des questions générales avant de s'intéresser aux liens entre Intelligence économique et enjeux spatiaux.

Considérations générales

Christophe Moulin: Pourriez-vous nous présenter l’Agence spatiale européenne et la raison d’être de cette organisation ?

Geraldine Naja : L’Agence spatiale européenne, c’est une organisation intergouvernementale, ce n’est pas une agence de l’Union Européenne (U.E.), une organisation donc indépendante qui compte 22 Etats membres et dont le but est de développer et de mettre en œuvre des programmes spatiaux pour le compte de tous ses Etat membres et aussi depuis plus récemment, pour le compte de l’U.E.. En effet, même si l’ESA n’est pas une organisation de l’U.E., nous avons une coopération étroite sur les programmes Galileo et Copernicus. L’ESA c’est aussi un budget pour 2019 entre 5,7/5,8 milliards d’euros, sur lesquels un peu plus de 4 milliards viennent de nos Etats membres et 1,7 milliards issus de fonds de l’U.E., d’Eumetsat, des organisations pour lesquelles nous travaillons aussi. Nous sommes 2 200 personnes, le siège est à Paris, nous avons des établissements un peu partout en Europe et nous intervenons dans tous les domaines de l’activité spatiale, lanceurs, espace habité, observation de la Terre, télécommunications, navigation, sciences, technologies…

 

C. M. : Vous êtes la cheffe de la politique industrielle et du département d’audit de l’ESA. En quoi consiste aujourd’hui la politique industrielle originale de l’ESA ?

G. N. : Effectivement, la politique industrielle de l’ESA est au cœur de l’organisation, puisque si vous regardez la convention fondatrice de l’ESA, 10% sont dédiés à la politique industrielle et c’est un objectif majeur de l’ESA. En pratique, on peut la définir par 5 grands principes : en premier lieu, la préférence européenne, nous devons travailler avec les industriels européens. D’autre part, efficience, nous devons être les plus efficients possibles en termes économiques. Ensuite, compétitivité, car nous avons un rôle important dans le soutien de la compétitivité sur le marché mondial de l’industrie européenne. De surcroit, un autre principe reconnu nous oblige à répartir équitablement les activités dans nos Etats membre, qui s’appelle le « retour géographique ». Un Etat qui souscrit à un certain niveau au programme de l’ESA doit recevoir un niveau équivalent en termes de contrats à son industrie. Il s’agit d’un principe motivant beaucoup les pays membres car ces derniers savent qu’en investissant dans l’ESA, ils récupéreront des contrats de haute valeur technologique pour leur industrie. Le dernier principe est la compétition. Nous devons utiliser la compétition quand nous faisons des appels d’offres ou quand nous mettons en œuvre des programmes, ce qui permet d’assurer qu’on reste avec un haut niveau de qualité et d’excellence technique, car tous nos programmes sont développés en compétition entre industriels européens. 

 

En pratique, dans ce département se trouvent 5 grandes fonctions. 

La politique industrielle en tant que telle, sur laquelle nous reviendrons, consiste à travailler étroitement avec les Etats membres et leurs industries respectives pour voir comment rendre le plus cohérents possible les ambitions des Etats, leurs capacités industrielles et les programmes de l’ESA. Dans ce cadre, le retour géographique ne doit pas se faire au détriment de la compétition et de la compétitivité, ce qui suppose de trouver les domaines dans lesquels les Etats et leurs industries nationales seront les plus compétitifs possible et éviter les duplications. Il s’agit d’un travail sur le long terme de dialogue étroit avec nos Etats et leurs industries. Evidemment, certains de ces Etats n’ont aucun problème de retour géographique : si vous prenez les grands pays membres, comme la France, l’Allemagne ou l’Italie, le Royaume-Uni éventuellement, ces pays ont une telle industrie spatiale qu’ils gagneront les compétitions et obtiendront leur pourcentage de contrats. Ce qui est parfois plus difficile c’est pour certains pays plus petits, qui n’ont pas encore une industrie spatiale très développée ou les nouveaux Etats membres n’ayant pas une industrie au niveau de l’industrie des autres Etats membres. Au sein de cette politique industrielle se trouve aussi l’évaluation des bénéfices socio-économiques de nos programmes et comment les maximiser. 

 

La deuxième fonction concerne le travail avec les nouveaux Etats membres, c’est-à-dire que lorsqu’un Etat membre accède à l’ESA, pendant une période qui va de 7 à 10 ans, il est en transition. Durant cette période, nous retrouvons des activités financées par le budget de l’ESA pour mettre à niveau l’industrie de ces pays. Nous gérons ces activités en lien évidemment avec les programmes de l’ESA, pour s’assurer que les industries de ces nouveaux Etats membres seront capables de gagner des compétitions une fois matures. Nous avons donc une équipe d’ingénieurs, essentiellement, qui gère ces activités. 

 

Troisième fonction, les relations avec l’industrie et le bureau des PME. Nous avons un dialogue constant avec l’industrie spatiale européenne à tous les niveaux, avec les grands intégrateurs, comme Airbus, Thalès, OHB, Arianegroup, un dialogue avec les midcaps, c’est à dire les établissements de taille intermédiaire, les grands équipementiers et aussi un dialogue et des mesures spécifiques pour les PME, afin d’encourager ces dernières à participer aux activités de l’ESA. 

 

La quatrième et la cinquième fonction de ce département concernent les fonctions opérationnelles. Il y a d’une part tout ce qui concerne le calcul du retour géographique, car vous vous doutez qu’il ne s’agit pas d’un calcul simple, il faut pour chaque programme voir quelles ont été les contributions, les contrats passés et vérifier la nationalité des entreprises auxquelles sont passés ces contrats, ce qui est assez complexe. Nous utilisons des modèles pour calculer le retour géographique pour chaque pays, sur chaque programme, sur chaque domaine et sur la globalité de l’ESA. Dernièrement, la fonction d’audit industriel vise à négocier avec les industriels des taux horaires, puisque nous passons des contrats à l’industrie sur la base de taux horaires. L’industrie nous dit « j’ai besoin de tant d’heures pour développer tel instrument, telle plateforme, tel équipement », mais évidemment l’industrie ne peut pas donner n’importe quel coût horaire, il faut que ce coût soit justifié. Nous avons donc une équipe d’auditeurs financiers qui vont négocier avec les industriels leurs taux horaires et vérifier les coûts partagés lorsque des contrats sont passés selon des partenariats public-privé. On va ainsi vérifier que les industriels mettent bien la part qu’ils ont convenu de mettre dans ces partenariats. 

 

Pour récapituler : politique industrielle et impact socio-économique, nouveaux Etats membres, bureau des relations avec l’industrie et avec les PME, calcul du retour géographique et audit industriel sont les 5 grandes activités qui forment la politique industrielle de l’ESA. 

 

 

Intelligence économique et enjeux spatiaux.

C. M. : Le Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) développe activement son pôle d’intelligence économique. Comment l’ESA intègre-t-elle cette notion ?

G. N. : Bien que nous n’ayons pas de service spécifique dédié à l’intelligence économique à l’ESA, le département de politique industrielle regroupe un grand nombre d’activités qui relèvent à mon avis de l’intelligence économique. C’est ce que nous avons qui se rapproche le plus d’un service d’intelligence économique. Car il s’agit d’une part d’avoir des bases de données très à jour sur les capacités industrielles, leur compétitivité, une connaissance très approfondie du secteur industriel européen et il s’agit d’autre part de voir quelles sont les technologies critiques  et celles sur lesquelles nous nous devons d’être autonomes, mais aussi celles que nous devons aller chercher hors d’Europe, car malheureusement et en dépit de la préférence européenne que nous portons, quelques composants ou technologies particulières dont nous n’avons pas la maitrise nous forcent à nous approvisionner en dehors du cadre européen, ce qui nous amène à rechercher la possibilité de faire émerger des fournisseurs européens pour ces technologies. Et puis la réflexion sur l’impact socio-économique des programmes de l’ESA, c’est-à-dire comment maximiser cet impact, nous invite à une analyse critique de la dépendance technologique de l’Europe dans ce cadre, ainsi qu’aux enjeux de souveraineté. Il s’agit de choses que nous faisons quotidiennement et qui s’apparentent à de l’intelligence économique, mais nous ne possédons pas encore de service dédié à cette discipline.

 

 

C. M. : Pourriez-vous nous donner un point fort et un point faible de la gouvernance européenne en matière de politique industrielle spatiale ?

G. N. : Commençons par le point fort : depuis 40 voire 50 ans, nous avons une industrie très compétitive à l’échelle européenne, en partie grâce à la politique industrielle qui a été menée, cette dernière ayant des qualités indéniables, mais surtout grâce à la relation étroite construite avec l’industrie et aux programmes dédiés au soutien de la compétitivité de cette industrie dans le secteur spatial, ce qui fait que l’industrie européenne du spatial demeure très compétitive. Si on regarde le financement public de cette industrie et les parts de marché que cette dernière possède sur les marchés commerciaux, nous sommes très efficaces : notre niveau de financement public dans l’industrie spatiale est beaucoup plus faible qu’aux Etats-Unis, en Chine ou en Russie, mais en termes de parts de marchés, nous sommes très bons. Le point fort est donc indéniablement cette compétitivité de l’industrie européenne. A l’inverse, un point potentiellement faible du secteur du spatial en Europe est sa déclinaison en 3 niveaux de gouvernance insuffisamment coordonnés: le niveau national, le niveau intergouvernemental (représenté par l’ESA) et le niveau communautaire (représenté par l’U.E. et la Commission Européenne, déployant des budgets de plus en plus conséquents dédiés au spatial). Cette multiplicité de niveaux peut être une force mais la faiblesse de cette gouvernance est qu’il n’y a pas encore suffisamment de répartition claire des rôles et des responsabilités dans ce secteur, et qu’il manque d’initiatives pour travailler communément sur ce secteur. Il m’apparait indispensable que nous nous rendions compte que nous, l’ESA et les Etats membres qui la composent, si nous parlons de politique industrielle en Europe, nous pouvons la soutenir par des activités techniques et technologiques, par des dialogues avec les industriels, mais il nous manque un outil que seule l’U.E. possède, qui est l’outil règlementaire. Si on veut que l’industrie européenne fasse jeu égal avec ses partenaires, il faut des réglementations appropriées et seule l’Union peut les faire. La faiblesse est donc ce manque de coopération étroite entre les différents niveaux de gouvernance dans le domaine du spatial pour mettre en œuvre une vraie politique industrielle du spatial qui soit cohérente.

 

C. M. : A votre avis, comment mettre en place une synergie plus efficace entre les différents acteurs opérant dans ce secteur sur le plan européen ?

G. N. : Le dialogue me semble être la première solution, dialogue qui doit continuer à s’établir entre les différents niveaux de cette gouvernance du spatial, de manière officielle, mais aussi déployer des travaux communs, pas à pas. La meilleure façon de coopérer est de fixer des objectifs communs et de travailler ensemble sur des activités concrètes. Il ne suffit pas d’écrire un papier fleuri, il est nécessaire de travailler à obtenir ce que l’on souhaite, comment le faire. Par exemple, sur le volet règlementaire, il s’agirait d’établir un texte établissant le besoin d’une préférence européenne en matière d’industrie du spatial, reconnaissant qu’il s’agit de la responsabilité de l’U.E de faire ce texte. Nous avons aussi besoin de développer des technologies au soutien de la compétitivité de l’industrie, ce que nous faisons, mais l’U.E. a pour sa part un budget de R & D/R et T avec un grand volet spatial, ce qui devrait nous amener à travailler ensemble sur les objectifs définis par ces recherches. Pour éviter que nous ne travaillions sur des programmes « doublons », travaillons sur la cohérence et la complémentarité de nos activités respectives. Il faut donc se parler, régulièrement, à tous les niveaux mais ça présuppose aussi qu’on soit bien d’accord sur les rôles et les responsabilités de chacun, la précondition d’un dialogue efficace.

 

C. M. : L’ESA est à l’origine de la volonté d’établir un Code de Conduite international pour pallier au manque de cadre juridique entourant le développement des activités spatiales en orbite terrestre basse. En quoi cette initiative est-elle aujourd’hui indispensable ?

G. N. : L’exemple de la collision manquée entre un satellite de la constellation de SpaceX et le satellite d’observation européen Aeolus démontre à quel point c’est indispensable. On entend constamment parler de « méga constellations », de possibilités de lancer des milliers de petits satellites. Or, plus vous lancez de satellites, plus vous lancez de débris potentiels car si vous n’avez pas prévu dès le départ comment ces satellites en fin de vie seront désintégrés, ou éventuellement mis sur une autre orbite, vous polluez de plus en plus l’orbite. Or, les orbites sont une ressource rare, elles ne sont pas infinies et il est donc indispensable de les protéger pour permettre un avenir des activités spatiales dans le monde, ce qui est aussi applicable aux fréquences, car là aussi il y a un autre sujet de « pollution » éventuel. Il semble à ce titre évident que désormais, tout ce qui est lancé dans l’espace doit avoir une fin de vie prévue et organisée. Lorsque l’on lance un satellite, aussi gros ou petit soit-il, il faut être capable de dire ce qu’il se passera à la fin de la vie de ce satellite. C’est d’ailleurs ce que nous faisons à l’ESA, c’est même systématique. Nous réfléchissons aussi de plus en plus à la réutilisabilité des lanceurs, ce qui veut dire une récupération de certains éléments du lanceur. Mais ce qui est aussi clair, c’est qu’un Code de Conduite n’a de sens que s’il est international car on ne peut continuer à être seulement nous, les bons élèves et rester face à des gens qui font n’importe quoi et qui polluent les orbites. A la réunion ministérielle qui vient de se terminer, nous avons une activité qui démarre qui s’appelle « ClearSpace » et un outil appelé ADRIOS, ou « Active Debris Removal In-Orbit Services » permettant d’aller en orbite pour démontrer que nous avons la capacité de « nettoyer » les orbites. Il s’agit donc tout d’abord de montrer que nous savons et que nous pouvons capturer les débris gênants que nous savons identifier et que nous surveillons. Les manœuvres d’évitement sont par ailleurs constantes : nous avons parlé d’Aeolus mais la Station Spatiale Internationale elle aussi réalise tous les mois des manœuvres d’évitement de débris. Il s’agit donc d’une part de surveiller ces débris, puis de s’en débarrasser tout en s’assurant d’autre part que nous n’en créons pas plus que nous ne pouvons en enlever. Ce sont les deux aspects d’une politique relative aux débris spatiaux et à la préservation de l’outil spatial. 

 

(suite prochainement)

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