Analyse

[Conversation] Le prochain levier de croissance sera le territoire, par Christophe Amande

Le 7 février 2020 par ​​​​​​​Charles Mariaux
© Vigie.Online

Christophe Amande, spécialiste de l’intelligence économique et de la cybersécurité, a récemment été distingué lors du trophée de la sécurité. Avec son associé Olivier Giot-Bordot, ils ont effectivement obtenu le troisième prix pour leur plateforme www.vigie.online, un outil visant à relier le monde de l’intelligence économique à celui des PME, encore peu sensibilisées à l’efficience de ces pratiques. Ils s’apprêtent désormais à décliner cette plateforme en faveur de l’intelligence territoriale.

Charles Mariaux : Pourquoi lancer une déclinaison de la plateforme VIGIE sur l’intelligence territoriale en 2020 ? 

Christophe Amande : La plateforme Vigie a pour objectif de faciliter la mise en relation des acteurs du monde de l’intelligence économique et de la stratégie, que sont les décideurs et les experts. Cet outil permet de fédérer les experts du milieu tout en promouvant l’intelligence collaborative autour d'outils fiables et performants (base de données et logiciels). Nous l’avons conçu pour développer un marché porteur mais encore sous-exploité car, malgré une efficacité démontrée, trop peu de PME et de ETI ont le réflexe d’utiliser les apports de l’intelligence économique. Ce qui explique en partie le faible nombre de moyennes entreprises en France par rapport l’Allemagne notamment car les outils d’intelligence économique sont un vecteur de progression, en particulier pour s’exporter à l’international. 

Cette nouvelle version poursuivra le même objectif au niveau de l’intelligence territoriale car il existe les mêmes difficultés au niveau des acteurs territoriaux. Beaucoup d'élus locaux, en particulier dans les zones rurales, se plaignent de n'avoir que peu d’accès aux savoir-faire nécessaires à leurs activités. Il était donc pertinent de leur permettre d'accéder à un panel d’experts susceptible de répondre aux besoins de communications et aux problématiques d’influence ou d’analyse du territoire. La plupart des collectivités n’ont pas besoin d’opérer un recrutement à temps plein mais simplement d’avoir accès à une prestation conçu pour un besoin ciblé. L’objectif de cette plateforme visera à répondre à ces problématiques. Nous sommes actuellement dans un processus de levée de fonds et nous espérons pouvoir la lancer au premier semestre. 

 

CM : Comment définissez-vous l’intelligence territoriale ? 

CA : Il s’agit d’une question intéressante car il existe bien des manières de définir l’intelligence territoriale. Je retiendrais cependant la vision de Yann Bertacchini, expert et théoricien reconnu à ce sujet qui estime que l’intelligence territoriale conjugue informations et processus de communication et ne se résume pas à une action technique de veille territoriale ou de simple diffusion de technologies. Avec l’évolution du rôle de l’Etat et des territoires, l’intelligence territoriale tend effectivement à se rapprocher de l’intelligence économique. Si la première se distinguait dans un premier temps par la nécessité de privilégier le long-terme sans intégrer le concept de compétition vis-à-vis des autres territoires, les choses ont dorénavant évolué.

Avec l’émergence de concepts comme « l’Europe des régions », les territoires sont aujourd’hui soumis à une rude concurrence et ont par conséquent dû assimiler les rouages du secteur privé pour rester dans la course. Cette concurrence intègre également tous les concepts allant de l’économie au domaine sportif. On peut alors estimer que la définition de l’intelligence territoriale est identique à celle de l’intelligence économique. Il s’agit d’un processus d’analyse et de recherche mené dans un objectif de défense ou de conquête. Cependant, il est important de conserver à l’esprit que l’intelligence territoriale diffère légèrement de l’intelligence économique du fait des spécificités des services publics. Même si cela demeure des nuances, certains experts de l’intelligence économique seront moins performants dans l’intelligence territoriale et inversement. 

 

CM : Du fait de cette concurrence, certains experts parlent du concept de maire stratège où l’élu local serait davantage perçu comme un prestataire de services que comme le dépositaire de l’intérêt général. Partagez-vous cette vision des choses ? 

CA : Absolument. Cette évolution est le fruit de deux facteurs. L’arrivée des technologies de l’information et de la communication (TIC) a habitué le citoyen à ce que l’on accède à ses demandes avec une célérité et une efficacité de haut-vol. Le citoyen se comporte davantage comme un usager que comme un administré et exige la même qualité de service que dans le privé, ce qui peut parfois aller à l’encontre de l’intérêt général où il est nécessaire de prendre le temps d’analyser pour mettre en place la bonne décision. Le second facteur est la poussée de l’Union Européenne en faveur des territoires. Plus que tout autre entité, l’Union Européenne a tout intérêt à renforcer le rôle du territoire afin d’aboutir à davantage de supranationalité et renforcer l’idée d’une Europe fédérale. C’est pour elle l’occasion de diviser pour mieux régner et de mieux converser avec les populations sans passer par l’échelon étatique. 

Il est juste de comparer les élus locaux à des stratèges. Que l’on raisonne au niveau étatique ou au niveau européen, le prochain levier de croissance sera le territoire. Wellington Webb, ancien maire de Denver aux Etats-Unis, disait d’ailleurs que le XXIème Siècle sera un siècle de villes, par opposition aux deux siècles précédents, respectivement siècle d’empires puis d’Etats-nations. A l’instar d’un cadre du secteur privé, l’élu doit maximiser les ressources de son territoire pour attirer les entreprises, les projets étatiques ou européens et créer un écosystème extrêmement performant. Il doit ainsi composer avec une hausse croissante des informations, maîtriser le contexte juridique, savoir positionner ses concurrents et influer sur les prises de décisions. Cette mutation du rôle de l’élu à des conséquences visibles sur les territoires. A Lyon, les maires d’arrondissement ont de moins en moins de pouvoir tandis que le poids de la Métropole et de la région centrale se fait de plus en plus ressentir. Cela se ressent par exemple dans la création du label Only Lyon, conçu à titre offensif afin d’aller chercher les leviers de croissance à l’international. 

 

CM : Ce rôle de stratège, nécessitant d’importants moyens et des compétences spécifiques, ne risque-il pas d’accentuer les disparités entre les territoires ? Votre plateforme peut-elle favoriser la coopération entre eux ? 

CA : Il existe actuellement d’énormes disparités au niveau des maires. Il est inconcevable de comparer le maire d’une grande ville, rompu aux joutes politiques, à l’actualité et au cadre juridique, au maire bénévole d’une petite entité qui travaille à côté sans avoir accès à tout ce savoir-faire. Il existe également un risque juridique conséquent qui paralyse certains maires. La pression est très forte et dissuade plusieurs d’entre eux de se représenter. C’est justement parce que nous étions conscients de ces lacunes que nous avons essayé de renforcer l’accessibilité à ce savoir-faire pour permettre à ces maires de faire le tri parmi ce trop-plein d’informations. Il leur sera plus facile de cartographier et de hiérarchiser l’information car l’aide étatique se révèle insuffisante. Les informations officielles mettent effectivement du temps à sortir et sont parfois dépassées au moment de leur publication. 

En ce qui concerne la coopération entre les territoires, ce n’est pas la vocation première de la plateforme. Nous nous contentons de fédérer et de faciliter la mise à disposition des experts en faveur des collectivités. Ces dernières sont ensuite libres de s’organiser comme elles le souhaitent. 

 

CM : Comment expliquer le fait que le terme d’intelligence territoriale soit aussi peu employé au sein des collectivités, y compris parmi celles de grande importance ? Est-ce la preuve d’un déficit de sensibilisation autour de cette notion ?

CA : Le terme d’intelligence territoriale est un terme de technicien qui ne parle pas à tout le monde. Il est difficile d’être systématiquement au fait de l’ensemble des termes universitaires, y compris pour des professionnels de la politique. En outre, le terme d’intelligence est aujourd’hui galvaudé et employé à toutes les sauces. Il est de ce fait nécessaire de désacraliser ces termes afin de gagner en précision et contribuer à leur diffusion et ainsi de rendre l’ensemble plus accessible en renforçant un autre point crucial de l’intelligence territoriale, l’intelligence collective. Celle-ci pouvant être définie comme le fait de faire converger l’intelligence d’un groupe, présentant souvent des différences de parcours et de raisonnement, vers un objectif commun. La pluralité de raisonnements et de vécus permet de faciliter l’adaptation d’une politique dans la grande diversité de domaines à laquelle l’élu est confronté. Ce qui est une manière idéale pour renforcer l’efficience de ses politiques en se rapprochant du terrain et de ses acteurs. Cela se révèle également précieux pour récupérer l’information et lui donner du sens. 

 

CM : L’intelligence territoriale peut-elle se révéler précieuse pour approfondir la construction européenne et favoriser la coopération en matière de défense économique ? 

CA : J’ai toujours été sceptique sur ce point. La réalité du terrain ne cesse de démontrer que les Etats membres sont avant tout des concurrents avec des intérêts divergents. L’exemple de la politique européenne de défense est éloquent. Il y a toujours de la volonté et de grandes discussions mais aucune avancée concrète car la réalité du terrain prendra toujours le pas sur les projets. En ce qui me concerne, je crois davantage en une unité d’intérêt que dans une unité européenne. Il me paraît hasardeux de coopérer dans des domaines aussi stratégiques que l’intelligence territoriale ou l’intelligence économique alors que subsiste une telle diversité d’histoires, de langues ou d’objectifs. Ces domaines ne sont que des outils et ils ne peuvent exister sans intérêt commun et sans réelle impulsion politique. A titre d’exemple, la francophonie me paraît plus pertinente. Il s’agit d’un excellent levier d’influence car la proximité linguistique et culturelle favorise naturellement l’esprit de coopération et de développement. Leurs dirigeants sont souvent formés en France, leurs lois découlent régulièrement des nôtres alors que se maintient une vraie communauté de cœur et d’intérêt, notamment du fait de la langue qui est une porte sur l’histoire et le marqueur culturel d’un état d’esprit et d’une culture. 

 

CM : Vous avez clairement défini le rôle de l'intelligence territoriale face aux élus, à l'Europe et même à l'Etat, mais quel est le rôle, à votre avis, des acteurs économiques de terrain notamment les entreprises ?

CA : Les entreprises et les acteurs locaux ont une place extrêmement importante dans le fonctionnement de l’intelligence territoriale mais celle-ci est à mon sens sous exploitée. L’entreprise et son fer de lance, l’entrepreneur, de l’indépendant jusqu’au grand groupe, détient un savoir particulièrement important pour la collectivité. L’entrepreneur doit notamment rester en veille face à toute l’évolution de son environnement, aussi bien sur les aspects géographique, culturel et social qu’économique. Etant toujours dans l’anticipation, il dispose d’une capacité d’adaptation prépondérante. Il est avant tout un citoyen et la politique du territoire le concerne dès lors en tant que bénéficiaire. Si les conditions de son développement sont présentes, il se développera et toute la collectivité s’en verra enrichie. Il est à ce titre essentiel de conserver à l’esprit que les entreprises, en particulier les TPE et PME, sont vitales à notre économie locale mais également nationale.

C’est pour cela qu’il faudrait développer en France une vraie politique d’intelligence économique pour en maximiser les bénéfices et sortir de notre morale « droit-de-l’hommisme » qui se révèle contre productive dans cette période de guerre économique. L’exemple de l’exportation est éloquent. Certains pays sont véritablement acteurs du processus en interrogeant leurs chefs d’entreprises lorsque ceux-ci reviennent d’une zone stratégique afin de mieux connaître les risques et les opportunités de cette zone. Or, à ma connaissance seul le Cluster national de Défense, EDEN fait cet exercice sous peine d’exclusion de ses membres s’ils n’apportent pas d’informations commerciales ou stratégiques dans une optique d’intelligence collective.

A l’instar du Compagnon bâtisseur de cathédrale, l’acteur économique est un passeur de connaissance, de capitaux, de valeur, d’énergie… Il marque son époque et façonne son territoire en surface comme en profondeur. Je prends pour exemple la région Lyonnaise, qui sans Mérieux, Boiron ou encore Sanofi, ne serait pas ce pôle d’excellence de l’industrie pharmaceutique française que nous connaissons. On peut également prendre pour exemple l’industrie du textile dans le Nord de la France. Ce créateur de richesse est au centre de la vie de nos quartiers, de nos communes, de nos départements de nos régions et de notre Nation. Ce sont parfois de véritables enjeux internationaux qui se jouent au plus profond de nos provinces à l’instar de Latécoère. Cette société d’aéronautique est un fleuron de l’industrie toulousaine par son travail réalisé dans les systèmes d’interconnexions et les aérostructures. Elle est pourtant passée cet hiver sous contrôle américain sans que personne ne s’en émeut en se demandant ce qu’il allait advenir des brevets de cette société.  

De ce fait, l’acteur économique n’est pas un simple consommateur de politique publique mais un de ses piliers. De la même manière que l’économie n’est pas une religion devant fixer nos règles de vie, l’entreprise est bien plus qu’une machine à réaliser des bénéfices. C’est un lieu de vie où le citoyen, en dehors de sa famille, doit pouvoir trouver un lieu d’émancipation et de fierté. L’entreprise n’est qu’une structure juridique autour d’un projet et de ses acteurs mais elle est fondamentale à nos vies et par conséquent à nos territoires. Si elle sait recevoir, elle sait également donner, encore faut -il que l’on mette en place les conditions de récupération et de traitement de cette information stratégique afin d’en déterminer une politique efficiente.

Charles Mariaux

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