Analyse

Diplomatie d’affaires et guerre économique

Le 10 février 2020 par Portail de l'IE
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Ancien ambassadeur de France au Togo, au Mexique, en Grèce en Espagne et au Brésil, Bruno Delaye est actuellement président d’Entreprise & Diplomatie et conseiller international au sein de la présidence du groupe PlaNet Finance. À l’initiative du Club Influence, il intervenait le 16 Janvier 2020 à l’École de Guerre Économique dans le cadre d’une conférence intitulée « Diplomatie d’affaires et Guerre économique ». Il y a exposé les changements rapides et profonds survenus au cours des dernières années au sein du monde de la diplomatie économique.

Bruno Delaye a introduit son propos en dressant les grands axes de bascules contemporains. Le cadre policé du multilatéralisme et son maillage d’institutions internationales normatives sont peu à peu abandonnés pour entrer dans le monde du rapport de force frontal. Retour du nationalisme économique, incertitudes et accélérations des processus historiques constituent selon lui des données fondamentales de l’ère contemporaine. Par ailleurs, la décennie qui s’achève a confirmé l’apparition d’acteurs d’une nouvelle nature. La place prépondérante des GAFAM, de plus en plus apparentés à de véritables États, ou encore la multiplication des activistes issus de la société civile s’attaquant à la légitimité des acteurs traditionnels, en sont les exemples les plus probants. 

Autre facteur de poids, les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle de propagateur de l’information et intensifient par la même la judiciarisation des rapports économiques. En effet selon Bruno Delaye, nous sommes passés d’un droit qui naguère cadrait les relations internationales à un droit faisant désormais office d’arme offensive des puissances publiques comme privées. En témoignent la problématique de l’extraterritorialité du droit américain ou encore les conflits judiciaires entre la France et le Qatar s’agissant du Paris Saint-Germain.

 

Une nouvelle diplomatie économique

Après avoir brossé cette toile de fond, Bruno Delaye revient sur la distinction entre diplomatie économique et diplomatie d’affaires. La diplomatie économique se comprend comme « un ensemble d’activités visant les méthodes et procédés de la prise internationale de décision et relatives aux activités économiques transfrontières ». La diplomatie d’affaires, quant à elle, se définit essentiellement par les démarches d’une entreprise vis-à-vis d’une puissance publique étrangère pour prendre connaissance des critères d’installation et d’investissements sur un territoire donné afin de faciliter les négociations futures. En somme, la diplomatie n’est plus le monopole des Etats et intègre désormais de nouveaux acteurs (entreprises privés, organisations internationales, ONG, société civile). 

Aussi voit-on se multiplier parmi les entreprises internationales les cabinets de conseil en intelligence juridique destinés à se prémunir de toute attaque judiciaire possible, particulièrement concernant les accusations de corruption. Ce faisant, l’installation d’attachés permanents à l’étranger, en charge de préparer la signature des contrats, s’est désormais substituée aux paiements à la commission, lesquels prêtaient beaucoup plus le flanc aux attaques. En outre, toute atteinte potentielle à l’image doit être identifiée à l’avance et désamorcée adéquatement. A titre d’exemple, l’urgence climatique, aussi inquiétante et réelle soit-elle, devient bien souvent le prétexte d’attaques indirectes dans la guerre de l’information.  Ainsi, Bruno Delaye résume ce nouveau phénomène par une courte de phrase : « Comply or die ! ». La planification, la prospective et la stratégie redeviennent par conséquent des outils indispensables pour les entreprises soucieuses de ne pas sacrifier leur pérennité à long terme aux sirènes de l’instantané et de la tendance.

Cette extension de la culture diplomatique a poussé les entreprises à mettre en oeuvre de véritables politiques de soft power élaborées aux seins des « war rooms », visant à entremêler stratégie économique et guerre de l’image. La mise en place de ces « war rooms » vise précisément à réunir les institutions privées et publiques mobilisées pour un projet commun, afin de couvrir tous les angles stratégiques. En observant les mêmes pratiques, les entreprises aussi bien que les États se doivent de souscrire à l’exigence de transparence, répondant ainsi à un double objectif stratégique et éthique.  

L’accent porté sur la prévision encourage les entreprises à adopter de facto une position offensive et à se sensibiliser de plus en plus à la notions d’intelligence économique. Il ne s’agit plus de faire jouer son réseau et de tout attendre de la puissance diplomatique, mais de cartographier le terrain et de profiler l’adversaire ; d’intégrer à l’analyse la multitude des acteurs et des angles d’attaques possibles. La multiplication des conflits interétatiques couverts ou déclarés doit à ce titre être comprise par tous les acteurs. Aujourd’hui plus que jamais, les thématiques globales et locales sont intriquées, de même que les facteurs géopolitiques, financiers, culturels, politiques et sociaux. La compréhension du terrain et sa préparation demeurent plus que nécessaire pour quiconque souhaite rendre acceptables ses ambitions et réussir dans les affaires à l’étranger. 

Cependant, nous avertit Bruno Delaye, en regard de cette compliance généralisée, une dérégulation globale a également vu le jour. Les zones franches, pour ne citer qu’elles, deviennent de plus en plus cruciales pour les entreprises désireuses de faciliter les processus de négociation mais ouvrent en contrepartie la porte aux activités et pratiques illicites en tout genre, qui participent bien souvent quoique indirectement à un accroissement de richesse pour diverses puissances. 

En somme, Bruno Delaye nous a permis de jeter un regard éclairé sur des relations internationales en pleine mutation et, ce faisant, grosses d’opportunités comme de dangers. La France et l’Europe ne doivent pas, selon lui, déplorer cet état de fait mais s’inspirer des exemples étrangers efficaces pour garder la main sur leur puissance économique et leur destin. 

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