Analyse

Entretien avec David Hornus, directeur de CORPGUARD

Le 10 février 2020 par Antonin Guichet & Julien Surzur

David Hornus est un ancien de l’École de Guerre Économique. Il a fondé en 2006 CORPGUARD, une entreprise lyonnaise de sécurité et d’investigation privée. L’intelligence économique se décline en une multitude de domaines. Son appréhension par les professionnels peut varier dans la pratique. De plus, certains estiment que l’implantation géographique n’est plus un facteur important pour le développement d’une société spécialisée en intelligence économique. Il nous en dit plus sur le sujet.

Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre parcours professionnel ? 

David Hornus : À la fin de mon cursus à l'École de Guerre Économique (EGE), par l’intermédiaire de Christian Harbulot, j’ai rencontré l'Amiral Lacoste  qui travaillait au profit de la Direction des Affaires Stratégiques (DAS) sur le concept de « guerre d'information » aux États-Unis. En tant qu’ancien officier, nous avions une culture et des valeurs communes et j’ai pu avoir l’honneur de collaborer avec lui pendant un an sur une étude comparative de la doctrine américaine « d’Information Warfare » et ses composantes par rapport à la perception française. Comme vous le savez certainement à l’EGE, la guerre de l'information regroupe les actions du renseignement, de la cyberguerre (piratage informatique), des opérations psychologiques et d’influence, mais aussi la guerre économique, et donc de l’intelligence économique (IE). C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai créé le site Infoguerre avec l’équipe de l’EGE.  Pour les Américains, le concept « d’Information Warfare » consistait à l’époque, en 1999, à maîtriser la sphère informationnelle définie par l’acronyme C4ISR (Commandement, Contrôle, Communications, Computers, Intelligence – au sens renseignement, surveillance et reconnaissance) afin d’agir sur la perception du champ de bataille par l’adversaire tout en conservant l’intégrité de sa propre capacité de visualisation. Mais à l’époque le « choc » du 11 septembre 2001 n’avait pas encore eu lieu.  Notre étude a été transmise à la Direction du Renseignement Militaire (DRM), qui m'a proposé un contrat d’officier traitant au sein de la Sous-Direction Recherche. À l’issue, j’ai rejoint le cabinet C4IFR (aujourd’hui Spin Partners) que nous avions créé préalablement avec Christian Harbulot et d'autres camarades de la P2 (NDLR : 2ème promotion de l’EGE, 1998-1999). J’ai travaillé chez C4IFR jusqu’en 2002. 

 

Pouvez-vous nous présenter votre société CORPGUARD ? Peut-on dire que votre entreprise appartient au monde de l’intelligence économique ? 

D.H : J’ai créé CORPGUARD en 2006 en adoptant une logique anglo-saxonne qui consiste à proposer des prestations transversales de sûreté et de sécurité, incluant l'investigation, la protection des personnes et de la mobilité internationale et bien sûr l'intelligence économique. Toutes les prestations de CORPGUARD s’inscrivent dans la récente cartographie des métiers de l’IE publiée par l’EGE. Dans l’ensemble de ses prestations, CORPGUARD met en œuvre le « cycle du renseignement » en vue de collecter, analyser, exploiter et transmettre des informations qualifiées en renseignement « exploitables » au profit des prestations d’intelligence économique ou de sécurité et qui pourront le cas échéant devenir des « preuves » recevables en justice. Ces prestations d’administration de la preuve d’enquête privée, de protection rapprochée et plus généralement de sécurité, sont extrêmement surveillées et réglementées par l’État. Elles ne peuvent être exercées qu’à la condition que l’établissement et son gérant, soient titulaires des autorisations administratives d’exercer (AUT/AGD/CAR) délivrées par le CNAPS (NDLR : Conseil national des activités privées de sécurité).  Chez CORPGUARD, notre mission consiste à protéger les intérêts de nos clients. Nous accompagnons les entreprises victimes de la criminalité économique ou de situations sécuritaires complexes (mobilité internationale, conflits sociaux…), et nous les aidons à mettre en œuvre les mesures de limitation du risque, de protection et de défense de leur patrimoine matériel, immatériel, informationnel, réputationnel et humain. En cas de crise grave nous pouvons aussi intervenir auprès des entreprises, dans des zones de tension ou à risque comme cela a été récemment le cas en Haïti, en République Démocratique du Congo, en Algérie, en Irak… Ce qui fait la spécificité de CORPGUARD, c'est que nous nous appuyons sur des modes opératoires issus de notre expertise opérationnelle acquise au sein Ministère de la Défense. Nous déroulons une « méthode de management opérationnel » nous permettant d’appréhender une situation « sécuritaire », d’identifier les acteurs et les parties prenantes en dressant une cartographie d’acteurs, de déterminer des failles et faiblesses, d’identifier les contraintes et impératifs du client et d’élaborer des modes d’action sur mesure en vue d’apporter une solution. Chez CORPGUARD, ce que nous aimons par-dessus tout, au-delà de protéger et défendre nos clients, c'est cumuler l'expertise opérationnelle d'anciens militaires avec celles de jeunes issus des formations académiques et universitaires de haut niveau. Nous travaillons sur le terrain avec des consultants dont le vécu « opérationnel » est extrêmement significatif (parfois des blessés de guerre) et en même temps, en back office avec des jeunes diplômés issus de formations supérieures. Nos consultants juniors ont ainsi l’opportunité de travailler avec des consultants plus expérimentés qui leur permettent de découvrir la transversalité de nos métiers et de bénéficier d’un transfert d’expérience et de compétences : protection rapprochée, gestion de crise, kidnapping et rançon, enquête investigation, lobbying, opérations d'influence et intelligence économique. Nous créons ainsi une osmose extrêmement enrichissante pour toutes les parties dont le client retire tout le bénéfice. Cette transmission de la connaissance et de la compétence est dans notre ADN, au même titre que notre ancrage territorial.  

 

Pourquoi s’implanter en Auvergne – Rhône-Alpes ? Qui sont les clients ? L’implantation géographique a-t-elle une importance particulière pour ce type d’activités ? 

D.H : La PME CORPGUARD se développe de façon pérenne et maitrisée et je revendique mon enracinement lyonnais qui ne m’empêche d’ailleurs pas de travailler dans le monde entier pour de multiples raisons. Nous sommes à une confluence avec la Saône et le Rhône, au carrefour de la Suisse, de la Méditerranée, du Maghreb et de l'Europe germanique. Nous disposons de grandes liaisons aériennes, autoroutières et ferroviaires : Lyon est un véritable hub européen. En Auvergne-Rhône-Alpes, nous avons par ailleurs de grandes industries plasturgiques, chimiques, pharmaceutiques, métallurgiques… Nous avons aussi Interpol, l'École nationale des commissaires de Police, l'Institut de police technique et scientifique, une base militaire OTAN au Mont Verdun, un projet de Pôle d’Excellence Européen pour la sécurité Globale, sans compter les Opérateurs d’Importance Vitale ou encore le Laboratoire P4. Et puis historiquement, Lyon est la capitale de la Résistance, ne l’oublions pas. Il y a donc de nombreux atouts historiques, culturels, politiques et économiques, sans compter les nombreux sièges sociaux d‘entreprises internationales qui viennent s'y installer parce que le coût de la vie est bien moins élevé qu'à Paris. Ma clientèle est assez hétéroclite, j’ai des clients lyonnais bien sûr, mais aussi français, anglo-saxons, maghrébins, suédois, allemands... qui nous sollicitent parce que la spécificité de CORPGUARD, est de savoir se remettre en question à chaque nouvelle demande pour faire du sur-mesure et surtout d’être ultra-réactif. La position géographique dans un monde globalisé, ça ne signifie plus grand chose aujourd'hui. Ce n’est pas parce que je suis basé à Lyon, dans la périphérie lyonnaise d’ailleurs, que je ne travaille qu'en Auvergne-Rhône-Alpes. Il n'y a qu'en France où on continue d'avoir ce tropisme centralisé parisien très jacobin.  

 

Au niveau régional, dans votre écosystème professionnel, comment est perçue l’intelligence économique ? 

D.H : À ma connaissance, chez les professionnels du secteur, on ne parle plus aujourd’hui vraiment « d'intelligence économique ». En revanche depuis la publication du Rapport Fauvergue / Theuriot sur le continuum de sécurité, les termes de « sécurité » où de « sûreté » sont beaucoup plus utilisés. Avec le concept de « Sécurité Globale », et les évènements auxquels la France est confrontée depuis 2015, le paradigme de la sécurité privée a changé. À l’approche des JO de Paris en 2024, qui vont générer un afflux de spectateurs dont la magnitude est estimée entre 13 et 20 millions et de la coupe du monde de Rugby en 2023, de nombreuses initiatives institutionnelles se font jour comme « le Livre Blanc de la sécurité intérieure ». Sur notre territoire, je ne vois pas d’implication ou de promotion particulière en matière d’IE. Je pense que notre compréhension du concept d'intelligence économique en France, hormis à Paris ou dans certains cercles type IHEDN, est tout de même très éloignée de l’approche de certains de nos alliés/adversaires. Cela vient à mon sens de la confusion que l’on entretient en France concernant le terme « intelligence » et le mot « sécurité ». En France on s’obstine à vouloir faire une distinction entre « sûreté » et « sécurité ». Nos confrères anglo-saxons utilisent de manière générique le mot « security » et non pas « safety ».  De même on répète depuis 20 ans que l’intelligence n’est pas du « renseignement » or la traduction anglaise d’intelligence est précisément « renseignement ». Cette bataille sémantique pollue la perception du plus grand nombre et atténue notre efficacité. Je suis d’accord avec Christian Harbulot qui milite depuis très longtemps pour développer et promouvoir la culture du renseignement en France.  

 

Avez-vous des interactions avec d’autres institutions en dehors de la région ?  

D.H : Mes clients sont « corporate », je ne travaille pas avec des services de l'État. CORPGUARD est une société de sécurité privée. Nous ne sommes pas un service de l’État, nous agissons dans l’intérêts de nos clients en respectant scrupuleusement les divers codes de déontologie de la profession. Je suis un ardent défenseur de ces principes, et à ce titre, j’ai été élu comme représentant des entreprises européennes au comité directeur de ICOCA, l’association internationale d’éthique des Entreprises de services de sécurité et de Défense ESSD, basée à Genève. Nous avons tous intérêt à professionnaliser nos processus et à garantir le respect des normes internationales afin d’être considérés par les services étatiques et les institutions internationales comme des partenaires fiables. CORPGUARD est une des trois seules entreprises françaises du secteur à avoir investi dans la norme ISO 18788, garantissant la maîtrise de son système de management des opérations de sécurité, et j’en suis très fier.  Par ailleurs, je crois beaucoup au continuum global de sécurité public/privé. La condition pour réussir cette complémentarité c’est un très haut niveau d’exigence des entreprises du secteur. Je suis très optimiste pour la suite, car mes confrères en ont pris conscience. À Lyon, nous avons deux grands groupes de sécurité privée (Byblos et Fiducial Private Security) qui, depuis plusieurs années ont atteint une belle envergure et avec qui je partage cette approche pragmatique. Ce que nous avions imaginé avec l’Amiral Lacoste et Christian Harbulot il y a 20 ans commence à se réaliser.  

 

Antonin Guichet – Julien Surzur

Club Auvergne – Rhône-Alpes

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