Analyse

La diplomatie chinoise des infrastructures, quand les prêts deviennent un fardeau pour le Kenya

Le 28 février 2020 par Aladin El Yassini
© Reuters

Inaugurée en 2017 par le président kenyan, Uhuru Kenyatta, la ligne ferroviaire à écartement standard Mombassa-Nairobi (Standard Gauge Railway-SGR) devait permettre à l’économie kényane, première de la région, de franchir un palier. Il était question de remplacer le « Lunatic express », construit à l’époque coloniale et de se doter d’infrastructures modernes nécessaires au développement économique. Cependant, deux années plus tard, le SGR, financé dans sa quasi-totalité par des prêts chinois, fait les frais de nombreuses critiques. Ces dernières, questionnent à la fois les motivations chinoises derrières toutes ces largesses financières, ainsi que le recours systématique à l’endettement étranger comme seul financement du développement dans de nombreux pays africains.

 

Le SGR, le reflet des ambitions économiques kényanes :

Lancé en 2013, le SGR est le plus grand projet d’infrastructure que connait le Kenya depuis son indépendance en 1963. Ce projet s’inscrit dans le plan vision 2030, visant à faire croitre la part du secteur manufacturier dans l’économie kényane, dominée aujourd’hui par l’agriculture. La première partie du SGR relie Mombassa, plus grand port d’Afrique de l’est, à Nairobi, la capitale. Le projet a été financé à hauteur de 90% par la banque chinoise Eximbank et participe au déploiement des Nouvelles Routes de la Soie. Selon le président Uhuru, le SGR devrait permettre au Kenya « d’ouvrir un nouveau chapitre du développement national ». L’objectif poursuivi visait à l’optimisation des coûts du transport de marchandise entre Mombassa et Nairobi. Ainsi, les gouvernants kenyans espéraient accroitre le flux de marchandises ainsi que les dividendes qui en découleraient. 

Toutefois, deux ans après son inauguration, les critiques ne cessent de dénoncer un projet non viable économiquement et un « piège de la dette » qui constitue un danger pour la souveraineté nationale. 

 

Le SGR, simple éléphant blanc ou cheval de Troie ?

Aujourd’hui, malgré  les critiques émises sur l’absence de viabilité économique du projet, la critique principale réside dans le danger que représente le remboursement du prêt chinois pour le Kenya. Le SGR, par son incapacité à atteindre les objectifs économiques affichés initialement, fait désormais peser sur l’économie kényane un lourd fardeau.

En s’élevant au rang de premier créancier du Kenya, en terme de dette bilatérale, la Chine a acquis un levier d’influence mettant en péril la souveraineté du pays sur plusieurs de ses actifs nationaux. Par exemple, la Kenya Ports Autority (KPA), société d’Etat chargée de la gestion du port de Mombassa est l’obligée de la Eximbank, dans le sens où tous les bénéfices dégagés par la KPA seront alloués au remboursement de la dette du Gouvernement kényan.  Afin de garantir le remboursement du prêt contracté auprès de Eximbank, le gouvernement a mis en gage certains de ses actifs. Ainsi, selon un rapport du bureau de l’auditeur général une telle caution constitue un danger pour la souveraineté du Kenya, qui pourrait voir un de ses actifs stratégiques changer de main. Le caractère stratégique du port de Mombassa ne se mesure pas simplement à l’aune de l’économie kényane, mais à l’ensemble des pays voisins. Le SGR permettrait aux pays voisins et enclavés du Kenya de rejoindre Mombassa plus rapidement que par le passé. Mais le risque d’un scénario comme celui du Sri Lanka, contraint de céder quelques années auparavant un port, lui aussi financé par des prêts chinois et dont la dette n’a pu être honorée que par cette cession, ne peut être négligé. 

Assurément, la Chine utilise ses largesses financières comme un moyen de faire avancer ses intérêts nationaux. Toutefois, il convient de s’intéresser aux raisons de la réussite d’une telle stratégie. Comment l’offre chinoise parvient elle à être aussi attractive alors que cette dernière installe intrinsèquement un rapport de force qui favorise la Chine ?

 

Un rapport de force en faveur de la Chine 

La première raison faisant de l’offre chinoise une offre attractive est sa facilité d’accès et son abondance. Depuis près de 10 ans la Chine a vu s’accroitre ses réserves de change, lui conférant des capacités d’investissement démesurées. La Chine traitant souvent de façon bilatérale, cela lui permet d’instituer rapidement un rapport de force lui étant favorable. Enfin, la Chine se fabrique une image de partenaire de développement, mais ne conditionne pas ses prêts à des critères de bonnes gouvernances comme le rappelle l’ambassadeur de la RPC au Maroc ; « la Chine n’a jamais imposé de conditions politiques à la coopération avec l’Afrique et a toujours veillé à ce que la coopération soit mutuellement avantageuse ». Cette citation illustre parfaitement l’image que la Chine veut renvoyer depuis le premier Forum sur la coopération sino-africaine (Focac) en 2000. Il s’agit de dépeindre la relation sino-africaine non pas comme un rapport de force, mais comme une main tendue à l’Afrique pour favoriser son émergence sur la scène internationale. Assurément, l’absence de conditions aux prêts chinois est un pied de nez aux institutions de Bretton Woods, décriées sur le continent depuis le tournant des années 2000. 

Mais il serait mal avisé de sous-estimer les raisons endogènes au Kenya pour comprendre la facilité avec laquelle la Chine peut s’imposer. Ainsi, si le premier secteur économique kényan étant l’agriculture, ce dernier, soumis aux aléas climatiques et à la baisse du prix des matières premières, ne permet pas au gouvernement kényan de dégager suffisamment de surplus pour réinjecter les fonds nécessaires à son développement. Le secteur informel y est aussi considérable, privant ainsi l’Etat d’un taux de pression fiscal élevé, qui lui permettrait de disposer de ressources propres. Enfin dans une économie mondiale compétitive, le Kenya comme de nombreux autres pays africains, cherchent à attirer les investisseurs étrangers en réduisant les charges pour ces derniers, limitant de ce fait la manne financière que constitue les taxes sur les entreprises. 

L’offre chinoise d’infrastructure trouve un terreau fertile en Afrique car il y existe un besoin réel. Le continent africain, qui connaitra une forte croissance démographique dans les prochaines décennies, manque cruellement d’infrastructure adéquates. S’il est acquis que l’Afrique représente un levier d’influence pour la Chine dans sa stratégie internationale, les investissements chinois constituent autant d’opportunités que ne peuvent pas refuser les dirigeants africains, faute d’alternatives crédibles. Aujourd’hui, là où les bailleurs de fonds internationaux hésitent à investir, par crainte d’instabilité politique, la Chine n’hésite pas à voir en l’Afrique, un marché prometteur. 

Il est ainsi réaliste de dire que l’offre chinoise est imbattable, du fait de son ampleur mais aussi étant donné son caractère unique.  Les pays africains ne sont pas en mesure de la refuser, force est de constater qu’il n’existe pas pour l’heure de modèle de développement endogène au continent, qui seul permettrait de résister à l’alléchante offre venue de Chine. Ainsi, l’absence d’une alternative crédible, un besoin réel et l’absence d’un modèle endogène de développement sont les ingrédients du succès de la diplomatie chinoise des infrastructures. 

 

Aladin El Yassini

Pour le Club Afrique AEGE

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