Analyse

[Conversation] Le Portail de l'IE reçoit Philippe Eudeline, président du cluster NAE (Partie 2/2)

Le 3 mars 2020 par Christophe Moulin

Le Portail de l'IE a eu le plaisir de s'entretenir avec Phillippe Eudeline, président du cluster NAE. Christophe Moulin nous propose la seconde partie de cet échange riche en enjeux contemporains. Tentatives de déstabilisations, impactes sur l'ensemble de la chaine de production, méthodes d'IE mise en place sont au programme...

C. M. : Vous évoquiez l’Intelligence Economique. Quelle est votre définition de l’IE et  poussez-vous les entreprises adhérentes à votre cluster à adopter ou à adapter leurs modes de gouvernance afin d’intégrer cette discipline ?

G. N. : Complètement. Étant membre du groupe Thales depuis plus de 40 ans, ma culture de groupe me permet d‘avoir une très forte sensibilité à l’IE car j’y suis confronté de façon permanente. L’objectif est de faire prendre conscience à nos membres des deux volets de l’IE, à savoir le volet défensif et le volet offensif. 

Sur le volet défensif, plusieurs aspects sont concernés. Le premier concerne particulièrement les PME, qui sont amenées à avoir de la visibilité sur le plan international. Lorsqu’on se rend sur un salon international à l’envergure similaire à celui du Bourget, on se retrouve dans un nid d’espions et nos entreprises peuvent y être vulnérables. Afin de protéger nos membres PME, nous les sensibilisons à tous les types de menaces connues (arnaque au président, vol de données…). Nous travaillons de façon étroite avec la DGSI et nous organisons des formations régulières de nos membres et des audits, pour déterminer leur niveau de protection afin que les patrons de PME prennent conscience de leur besoin et mettent en place les moyens nécessaires à la protection de leur patrimoine informationnel. Nous sommes aussi conscients de l’importance de former les jeunes. Certaines formations labellisées NAE comportent des modules d’intelligence économique aux étudiants, souvent en partenariat avec la DGSI, pour que les étudiants aient conscience des enjeux et des risques liés à l’espionnage industriel. Nous devons les déployer sur toutes les formations NAE.

Sur l’aspect offensif, notre première action concerne la veille technologique. Dans le cadre de notre action sur la recherche en technologie et en innovation, nous organisons des veilles technologiques permanentes et chaque semaine nous diffusons à nos membres les informations qui sont censées les intéresser, en faisant un tri en amont et une diffusion dédiée vers nos entreprises pour les informer de ce qu’il se passe dans le monde entier en termes de recherches, de publication de brevets, par exemple. 

 

En outre, nous nous intéressons aussi à toutes les actions qui se mettent en place au niveau de la Commission Européenne en vue de déterminer comment NAE peut en tirer bénéfice, avec toujours l’idée de promouvoir la technologie et le savoir-faire de nos membres au niveau européen. Notre objectif est de leur permettre de mieux appréhender les mécanismes des projets européens et d’identifier des projets et des partenaires clefs. Nous avons mis en place le dispositif « Joyaux » pour aider nos membres à accéder aux appels d’offres Recherche Technologie Innovation (RTI) européens (tels que H2020, Cleansky...) et à se positionner sur les futurs programmes RTI (aéronautique, espace, sécurité́, défense). Dans ce cadre, nous leur apportons une veille et un suivi individualisés.  

Ce qui nous inquiète aussi, c’est l’actionnariat des entreprises. Nous avons donc demandé à nos membres, au travers d’une charte, qu’ils nous signalent tout changement de capital et surtout toute introduction de société étrangère à leur capital, car nous nous rendons compte que certaines de nos entreprises sont stratégiques et intéressent quelques pays étrangers. 

Nous sommes donc très vigilants et agissons avec le soutien de la Direccte et de l’État afin de sensibiliser les entreprises qui souhaiteraient passer la main au fait qu’elles n’agissent pas dans l’intérêt de puissances étrangères qui seraient prêtes à monnayer leur entrée dans ces entreprises stratégiques.

 

C. M. : On en vient donc à lier l’IE à d’autres domaines, notamment le cyber. On trouve d’ailleurs la mention du programme « AirCyber » lorsque l’on se renseigne sur NAE. En quoi cela consiste-t-il ? 

P. E. : On sent bien que la cybersécurité va devenir un enjeu majeur, si elle ne l’est pas déjà. Au travers des objets connectés, du développement des infrastructures numériques et de notre dépendance vis-à-vis de ces derniers pour opérer dans nos secteurs, nous avons besoin de nous former, à l’échelle de NAE tout d’abord, pour bien comprendre les techniques, puis de former nos entreprises et les informer afin qu’ils prennent cet aspect de la sécurité dès le départ, ce qui fera la différence sur le moyen et long terme. Nous proposons à nos membres une évaluation de la maturité sur les risques cyber et avons mis en place un club qui permet d’être informé des attaques en cours.

 

C. M. : On parle souvent de prédation économique sur le plan international. Comment avez-vous reçu la nouvelle du rachat de Latécoère, spécialisé dans le Li-Fi, par le fonds américain Searchlight ?

P. E. : C’est consternant et ce n’est pas la seule entreprise concernée aujourd’hui, ce qui renforce le fait qu’il est nécessaire de redoubler de vigilance sur ces sujets. On aura sans doute parfois du mal à lutter, mais j’estime que notre objectif est d’essayer de le savoir le plus tôt possible afin de faire remonter l’information vers l’administration publique pour que l’État analyse la situation le plus en amont possible. Depuis la loi de Montebourg, il existe une volonté certaine de la part de l’Etat de protéger nos pépites et si nous sentons qu’un de nos membres est attaqué de ce côté-là, notre rôle est de diffuser l’information le plus vite possible afin d’établir des stratégies pour y faire face. 

Il n’en reste pas moins que ces actions, lorsqu’elles réussissent, sont très inquiétantes, car nous vivons effectivement dans un monde où la prédation économique existe et nous n’avons pas de moyen de gérer l’après-coup dans la mesure où on ne sait pas ce qu’il peut se produire. Il ne faut surtout pas être naïfs : nous nous focalisons sur des exemples concrets avec nos partenaires et avec l’aide des services publics et essayons de rendre la possibilité de telles actions la plus réaliste possible, en prenant des cas normands s’il le faut. À ce titre, il est crucial de pouvoir dialoguer de ces sujets avec les dirigeants des entreprises, car d’eux dépend souvent la mise en place d’une véritable stratégie de résilience.

 

C. M. : Sur le plan international, pourriez-vous identifier une force et une faiblesse de votre groupement d’entreprises ?

P. E. : Une force consisterait dans notre capacité à créer des groupes, comme Cap International 2020 qui regroupe tous les membres de NAE à l’international et mutualise toutes les informations de ces entreprises au sein d’un fichier unique et partagé (les agents, les implantations, les clients …), soit une immense base de données à la disposition de nos membres. Si l’un de nos membres souhaite se développer en Inde par exemple, il pourra trouver un appui, non négligeable, grâce à cette cartographie pour son insertion sur le marché indien, savoir dans quelle ville aller, les contacts utiles sur place et avec qui ces derniers traitent. Si un partenaire souhaite démarrer, il peut aussi utiliser cette base de données pour trouver un appui sur lequel se reposer le temps de lancer ses activités de manière pérenne. Ce n’est possible que grâce à la confiance entre tous les membres et au statut « fermé » de notre association, ce qui constitue une force indéniable. 

Une faiblesse serait notre capacité à convaincre nos entreprises d’aller à l’international. Elles sont angoissées, car l’anglais est de rigueur, certaines ont encore du mal à se lancer. Seulement, il est impossible de commercer de manière vivace lorsque l’on se camoufle. Il y a donc une part de conviction qui reste à démontrer, car notre objectif est d’emmener 100% de nos membres à l’international.

 

C. M. : À ce titre, percevez-vous un lien de cause à effet entre les divers affrontements économiques sur le plan international et l’activité de vos adhérents ?

P. E. : Pas vraiment, puisque cet effet à un impact bien plus marqué sur les grands industriels. Nous ne sommes pas dans cette bataille-là, même si nous la subissons, en fonction du rang de nos adhérents, classés selon leur activité. Nous sommes plus concernés par les risques liés à l’entrée de sociétés étrangères aux capitaux de nos propres entreprises et au potentiel pillage de la technologie qui s’y trouve. Nous ne sommes donc pas concernés directement par ces enjeux, mais nous le sommes de façon indirecte : lorsque l’État américain pose 10% de taxes sur un avion européen, toute la filière est touchée, même si la cible directe est Airbus et non ses sous-traitants.

 

C. M. : Il n’empêche qu’on a l’impression qu’une stratégie d’asphyxie se développe sur certains grands industriels, notamment français, ce qui a un effet domino sur l’ensemble des chaînes de production

P. E. : C’est très clair, la compétition est rude, mais elle l’a toujours été. Après 40 années d’expérience, je peux vous assurer que ça ne s’est jamais relâché. Ce qu’il faut, c’est le prendre en compte et y apporter des réponses, d’où notre plan « NAE 2028 », pour incorporer ces aspects géopolitiques au plus tôt et essayer d’y réagir de la meilleure façon.

 

C. M. : Donc « business as usual », tout en gardant une attention soutenue aux développements contextuels pouvant survenir…

P. E. : Complètement. Là-dessus nous réalisons un gros travail de veille pour essayer de comprendre et d’anticiper. Mais nous ne pouvons faire tout cela tout seul : à mon sens la solution vient aussi de l’échelon européen. Nous avons besoin d’une Europe forte pour que les entreprises européennes puissent se développer tranquillement.

 

C. M. : Quels mécanismes pourraient alors être mis en place pour répondre à ce besoin ?

P. E. : Je pense qu’il faudrait une organisation industrielle européenne et être capable de faire contrepoids à la fois face aux États-Unis, à la Chine, à la Corée… Aujourd’hui nous avons encore trop de compétition interne, entre États, mais aussi à l’intérieur des États. Il n’est pas souhaitable que nous nous épuisions à faire de la concurrence entre nous lorsque certains enjeux nous obligent à regarder ailleurs, à l’instar de combats économiques contre des grandes puissances, comme la Chine, les États-Unis, le Japon ou la Corée. C’est au niveau de l’Europe que la réponse la plus adaptée pourrait venir.

 

C. M. : Si nous revenons sur le cas de NAE, nous voulions aussi savoir si vous mettiez en place des véhicules d’innovation spécifiques au sein de votre filière et entre les différents acteurs qui la composent ?

P. E. : Nous essayons d’accompagner nos membres pour les aider à développer leurs technologies et leurs idées en organisant des ateliers permanents. Nous organisons par exemple à cet effet des « tech hour », qui ont lieu durant l’heure du déjeuner en visioconférence. Il s’agit d’ateliers durant lesquels un acteur vient présenter sa technologie et nous y convions tous les acteurs intéressés par la thématique. Si nous décelons un intérêt, on essaye alors de formaliser un projet et puis de regarder quels mécanismes de financement nous pouvons développer au niveau régional, national et européen. 

Si tout se passe correctement, on dépose des projets au niveau de la France ou de l’Europe afin de récolter les financements nécessaires au développement de cette technologie. Puis, nous mettons cela en valeur en organisant un appel pour lequel les PME ou les laboratoires ayant développé des technologies innovantes postulent. Un jury retient ensuite celles qui sont les plus performantes et nous les mettons en valeur au travers de communiqués de presse pour en faire la promotion. Ce qui est important à noter, c’est que ce jury est présidé par un directeur technique d’un grand groupe, ce qui donne de la visibilité à ces technologies à nos grands donneurs d’ordres.

 

C. M. : Pour clore notre discussion, quel message souhaiteriez-vous faire passer à nos lecteurs intéressés par la filière aéronautique et spatiale en Normandie ?

P. E. : Tout d’abord, d’aller faire un tour sur notre site internet (www.nae.fr) pour prendre conscience de la superbe activité aéronautique, spatiale, sécurité et défense en Normandie, qu’il y a 200 postes à pourvoir actuellement, pour ceux intéressés. Nous serons très heureux d’y accueillir quiconque souhaite faire une carrière d’excellence au sein de cette belle région, y compris les étudiants en intelligence économique !

 

Christophe Moulin