Analyse

L’usine d’Hayange, symbole d’une réindustrialisation française tiraillée

Le 17 mars 2020 par Pia de Bondy

Le sidérurgiste anglais, British Steel, placé sous administration judiciaire en mai dernier, négocie son rachat. Trois sites sont concernés : au nord de l’Angleterre, aux Pays-Bas et en Moselle. Alors que le chinois Jing Ye est sur le point de signer la reprise, Bercy juge cette acquisition contraire aux intérêts de l’Hexagone.

L’entreprise anglaise a connu divers propriétaires. Elle est d’abord nationalisée dans les années 1960 en Angleterre, puis privatisée en 1988 sous Margaret Thatcher. Elle est rachetée dans sa quasi-totalité par le groupe indien Tata, avant que le fonds d’investissement anglais Greybull Capital s’impose en 2015 pour reprendre une grande partie des usines. Aujourd’hui en administration temporaire dans l’attente d’un repreneur, le 37ème producteur mondial d’acier Jing Ye a annoncé un investissement de 1,4 milliards d’euros, pouvant potentiellement sauver 3 200 emplois sur 3 600 en Angleterre et apporter un nouveau souffle pour British Steel.. 

 

L’offre est toutefois plus difficile à accepter pour l’usine d’Hayange, pour deux raisons. Premièrement, Bercy qualifie cette usine de stratégique, car elle produit notamment des rails destinés à la SNCF. En se servant du décret du 31 décembre 2019 relatif aux investissements étrangers en France, le gouvernement souhaite pouvoir refuser le rachat d’une entreprise dite « stratégique ». Deuxièmement, l’usine vient de signer un contrat conséquent avec Ascoval, dont l’usine de Saint-Saulve a subi les lourdes conséquences de la désindustrialisation, avant d’être reprise par British Steel. Le contrat énonce qu’Ascoval sera chargé de fournir « 140 000 tonnes par an de « blooms », des produits semi-finis pour produire des rails ». Bruno Lemaire, en visite à Saint-Saulve, supporte cette démarche : « Ce contrat permet à Ascoval de voir l’avenir avec confiance ». Il serait ainsi vu d’un bon œil de faire converger l’activité de ces deux usines historiques. 

 

Par ailleurs, Sarah Owens (responsable politique de GMB, syndicat représenté chez British Steel) s’est exprimée sur l’avenir de l’usine du nord de l’Angleterre dans un article du magazine Challenges, en Novembre 2019 : si « la nationalisation est l’une des options sur la table », « le pays bénéficie énormément de la production sidérurgique. Si nous perdons la capacité de fabriquer notre propre acier et si Scunthorpe s’effondre, l’impact sera énorme sur la défense et l’industrie ferroviaire ». Malgré ces considérations, le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne contribue à l’accueil favorable de l’investisseur chinois, à défaut d’une volonté politique suffisante pour maintenir l’industrie sidérurgique anglaise sous pavillon britannique.   

 

Bruno Lemaire, souhaitant éviter ce scénario, a lancé un appel d’offre visant à maintenir ce secteur dans le giron français. Trois offres sérieuses ont été déposées, sans plus de précisions. D’après une source syndicale, le fonds britannique Greybull, l’industriel ArcelorMittal et le conglomérat indo-britannique Sanjeev Gupta avec son entreprise Liberty House Group, se seraient prononcés et envisageraient de déposer leurs offres officiellement. 

 

Ce dernier acteur a notamment racheté, le 1er février 2019, une gigantesque fonderie d’aluminium à Dunkerque tout en promettant de « réindustrialiser la France », et précisait au Figaro : « Je ne crois pas que le secteur industriel va plier bagage vers l’Orient ». Plusieurs questions demeurent néanmoins, car si les rails d’Hayange sont effectivement stratégiques ils représentent aussi un secteur fragile, où beaucoup de licenciements ont eu lieu ces dernières décennies. Le refus de la proposition de rachat d’un industriel chinois n’est-il uniquement que la conséquence d’une considération stratégique, ou s’agit-il d’une manière pour le gouvernement de se voir proposer une offre de reprise plus avantageuse afin de préserver les emplois de la filière ? 

 

Pia de Bondy