Analyse

Financement de la LGV Marrakech-Agadir : guerre d’influence entre la France et la Chine

Le 25 mars 2020 par Erin Bastien

Le Président Emmanuel Macron devait se rendre au Maroc en mars pour une visite officielle, et ce avant que la crise sanitaire liée au Coronavirus ne s'installe. Ce déplacement, qui devrait être reporté, pourrait apporter un éclairage sur le pays qui portera le financement principal de la future ligne de train à grande vitesse (LGV) Marrakech-Agadir, projet pour lequel la France et la Chine tentent de se positionner depuis mi-novembre.

 

La France, un partenaire historique

Les négociations visant à définir le financement du projet de construction de la nouvelle ligne ferroviaire reliant Marrakech à Agadir ont démarré dès le lancement de ce projet, annoncée par le roi Mohammed VI le 6 novembre dernier à l’occasion du 44ème anniversaire de la Marche Verte. De son côté, l’ONCF (Office national des chemins de fer) se prépare à réceptionner les appels d’offres. 

 

La France, qui avait largement contribué à la construction de la première LGV entre Casablanca et Tanger, inaugurée en 2018, s’est naturellement positionnée pour accompagner le Maroc dans ce nouveau projet avec une offre représentée par Colas Rail. Pour cette première ligne, dont les travaux avaient été lancés en 2007 conjointement par le roi Mohammed VI et le Président Nicolas Sarkozy, la France avait financé cette première LGV à hauteur de 51%, soit 1,1 milliard d’euros, sous forme de prêts de la direction du Trésor et de l’Agence française de développement. La SNCF avait participé au projet en mettant à disposition son expertise, dans un objectif de transfert de technologie vers le Maroc. En contrepartie Colas Rail, Alstom, Cegelec, Engie Ineo et la filiale française de l’italien Ansaldo avaient décroché l’essentiel des contrats. 

 

Le partenariat entre la France et le Maroc est nourri par des liens privilégiés, puisque la France reste le premier pays d’accueil de la diaspora marocaine et le Maroc est la deuxième destination des Français expatriés. Mais ce partenariat est aussi renforcé par des liens économiques, illustrés par la première place de la France pour les IDE au Maroc (35% des stocks d’IDE dans le pays en 2017 et plus de 900 filiales de groupes français installés dans le Royaume), et des relations culturelles importantes.

 

Une offre chinoise qui rebat les cartes 

Mi-novembre, Maghreb Confidentiel a fait savoir que la société publique China Railway Construction Corp. se positionnait également sur le projet, avec des tarifs compétitifs qui tendraient à écarter les Français du projet, et en contrepartie de la signature d’un contrat de concession en partenariat public-privé. Cette offre pourrait correspondre au tournant que semble prendre le Maroc avec la transformation prochaine de l’ONCF (Office national des chemins de fer) en Société Anonyme (SA) : un protocole d’accord signé le 25 juillet 2019 entre l’État et l’office prévoit une séparation entre le développement de l’infrastructure ferroviaire et l’exploitation commerciale du réseau. L’État prendra alors en charge les investissements, l’office ne s’occupant plus que de l’exploitation des lignes, un modèle permettant d’opérer de futurs contrats sous forme de concessions et inclure des opérateurs étrangers. Un contrat programme devrait être signé dans l’année à ce sujet.

 

Si l’offre chinoise a pu surprendre la communauté internationale, la Chine montre pourtant son intérêt depuis plusieurs années sur le sujet, le projet de la LGV Marrakech-Agadir ayant fait l’objet de la signature d’un mémorandum d’entente (MoU) relatif à la coopération ferroviaire Maroc-Chine le 11 mai 2016, lors d’un déplacement du roi Mohammed VI à Pékin. Une délégation de la société chinoise China Railway s’était déplacée à deux reprises cette même année afin de passer en revue des études techniques portant sur la réalisation de cette Ligne à grande vitesse.

 

D’autres MoU avaient été signés au cours des années suivantes, à l’image du mémorandum d’entente sur l’initiative de la « Ceinture et la Route » signé en 2017, renforçant les partenariats sino-marocains tant dans des secteurs prometteurs et à forte valeur ajoutée (infrastructures, industries, technologie) mais également sur le plan culturel, touristique et académique. Les échanges tendent encore à se multiplier avec l’ouverture de la ligne directe Casablanca-Pékin de Royal Air Maroc le 16 janvier 2020. Cela fait aujourd’hui de la Chine le troisième partenaire commercial du Maroc, en dépit de la distance géographique. Sans afficher un lobbying public, la Chine, qui n’a plus à prouver ses compétences dans le domaine ferroviaire, et a déjà tissé son réseau d’infrastructures en Afrique de l’Est, se positionne désormais comme un partenaire incontournable dans de nombreux domaines et propose une offre qui permettrait de réduire de moitié les coûts de réalisation. 

 

Le plan rail 2040

Le prolongement de la LGV Tanger-Casablanca s’inscrit dans un projet de grande envergure, le plan rail 2040, un schéma directeur de long terme portant sur le développement du réseau ferré national dans ses différentes composantes. À ce titre, l’ONCF lançait un appel d’offre sur une étude de trafic de rentabilité d’une éventuelle LGV Kenitra-Marrakech le jour suivant l’annonce du projet ferroviaire Marrakech-Agadir. Le plan rail 2040 vise, entre autres, à doter le pays d’une extension de 1500 km de lignes ferroviaires à grande vitesse. En parallèle, le projet de relier le Maroc à l’Espagne via le Détroit de Gibraltar, envisagé depuis 1979, suscite un regain d’intérêt depuis 2018. Ce projet estimé à 65 milliards de dirhams (6 milliards d’euros) par la Société nationale d’études du détroit de Gibraltar (Sned) nécessitera, selon toute vraisemblance, d’un appui financier européen, qui pourrait jouer en faveur de la France dans cette guerre d’influence pour financer la LGV Marrakech-Agadir.

 

Le lobbying français

L’enjeu stratégique qui se joue derrière le financement de ces projets explique les tensions qui ont pu apparaître entre la France et le Maroc courant novembre. Bruno Le Maire, ministre français de l’Économie et des Finances, a effectué une visite de travail au Maroc le 31 janvier dernier au cours de laquelle il a échangé avec plusieurs hauts responsables marocains : le chef du gouvernement marocain Saâd Eddine El Othmani, le ministre de l’Économie et des Finances Mohamed Benchaâboun, et le ministre de l’Industrie Moulay Hafid El Alamy. A l’issue de ces entretiens, Bruno Le Maire tweetait « A Rabat, entretiens très constructifs avec le Chef du gouvernement marocain et mes homologues. La coopération économique entre la France et le Maroc est forte, historique, et ancrée dans des secteurs stratégiques comme le ferroviaire. La LGV en est un symbole » : à la fois un hommage à la coopération Franco-Marocaine menant à l’inauguration de la LGV Casablanca-Tanger et une démonstration ouverte de la volonté française d’accompagner le Maroc dans ce nouveau projet. 

 

Le déplacement du ministre français intervient quelques semaines après la tenue de la 14ème rencontre de haut niveau France-Maroc (19 décembre 2019 à Paris). A cette occasion, où neuf nouveaux accords avaient été signés, le Premier ministre Édouard Philippe et Saâd Eddine El Othmani s’étaient montrés optimistes et rassurants concernant les relations entre les deux pays. Édouard Philippe avait également indiqué qu’une déclaration d’intention avait été signée dans le domaine du transport ayant pour objectif de « développer la coopération dans le domaine du transport ferroviaire », un sujet emblématique du partenariat entre les deux pays.

 

Selon le quotidien El Massae, le Président français se déplacerait dans le but de superviser la signature du contrat de la LGV Marrakech-Agadir, sans pourtant qu’aucun signe fort ne permette aujourd’hui d’affirmer lequel de la France ou de la Chine sera partenaire du Maroc pour ce projet. 

 

Erin Bastien

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