Analyse

La « diagonale de la soif » : les guerres de l’eau auront-elles lieu ?

Le 3 mars 2020 par Louise Vernhes & Christophe Moulin

Conséquence directe du changement climatique, l’accès à l’eau est devenu un enjeu de premier ordre pour de nombreuses régions du monde. La « diagonale de la soif », qui se déploie de Gibraltar au Nord-Est de la Chine en est l’une des plus représentatives. Cette nouvelle donne, facteur de contestations sociales, tend à modifier les grands équilibres géopolitiques internationaux et conduit à craindre l’émergence de guerres liées à l’eau dans un avenir proche.

La diagonale de la soif

L’or bleu, figurant parmi les problématiques phares du colloque Coface Risques Pays 2020, questionne et inquiète. Brahma Chellaney, géostratège et auteur, rappelle que « L'eau est la ressource naturelle la plus importante au monde, la seule n'étant pas substituable, mais également celle dont la valeur est la plus sous-estimée ».

 

Les pays situés de Gibraltar au Nord-Est de la Chine, soumis à un énorme stress hydrique, sont également sujets aux tensions relatives au manque d’eau en surface. Les réserves par habitant sont estimées à moins de 500m3 d’eau par an, compromettant ainsi les logiques de développement socio-économique. Sanaa, la capitale du Yémen, ne dispose que de 120m3 d’eau par an et par habitant. 

® Solidarité International, illustration de la « diagonale de la soif »


 

Environ 70% de la consommation mondiale d'eau est imputable à l'agriculture, et dont 44% est consommée par les États-Unis et l'Europe. La question de l'approvisionnement en eau, largement subventionné pour l'agriculture, ne pourra pourtant pas durer éternellement. L'absence de gouvernance et d'investissement et les pressions croissantes de la production agricole ont accru le stress hydrique.

 

Si le Canada et le Brésil sont extrêmement riches en eau, à l'inverse, les régions les plus pauvres économiquement sont également celles qui sont les plus pauvres en eau. L'Inde et le Pakistan manquent considérablement de ressources hydriques et sont tous deux économiquement dépendants de leurs productions agraires. La Mongolie intérieure, région au stress hydrique semblable à celui de Djibouti, est aussi l’une des régions dans laquelle la Chine exploite le plus de terres rares, nécessitant un volume considérable d’eau.

 

Le Qatar quant à lui dépend à 99% de la désalinisation de l'eau. L'empreinte énergétique de l'eau au Moyen-Orient est très importante, alors qu'elle est beaucoup plus faible en Europe de l'Ouest. 

 

Les conflits liés à l’eau

Les conflits liés à l'eau sont actuellement principalement le fait d’affrontement régionaux et ne se sont pas encore transformés en conflits étatiques. Ils sont donc pour le moment moins visibles. Cependant, le jeu à somme nulle sur le Nil initié par la fin de l’hydro-hégémonie égyptienne, à la suite des grands travaux de son voisin éthiopien, est une illustration des prérogatives étatiques liées à la question du partage des ressources hydriques dans cette région. Ironiquement, deux jours avant que le premier ministre éthiopien gagne son prix Nobel de la paix, ce dernier déclarait que tous les moyens nécessaires pourraient être déployés pour construire un barrage sur le Nil, dont dépend l’Egypte.

 

Si l’eau n’est pour l’instant pas source de conflit à elle seule, elle tend à déstabiliser certaines régions, à l’instar de celle entourant le lac Tchad. En effet, le niveau d'eau du lac Tchad s’étant considérablement amenuisée ces dernières décennies et s’ajoutant au manque de gouvernance et d’investissement dans la région, favorise une course pour l’exploitation de l’or bleu et une augmentation de l'insécurité dans la région. En Lybie ou au Yémen, les infrastructures d'eau sont les principales victimes des conflits sociaux. Le bassin du Mékong est aussi un exemple de point de friction, car les projets d’infrastructures énergétiques massifs de la Chine en amont de ce fleuve remettent en question le développement du Vietnam, du Cambodge de la Thaïlande ou encore du Laos. 

 

Ainsi, l’eau est à juste titre un vecteur potentiel de conflits car étant à la fois un moyen et une cible pour ces derniers. Si pour l’instant les conflits visibles liés au manque d’eau se déroulent à l’intérieur des Etats, ceux-ci ont évidemment des impacts au-delà de leurs frontières. Bertrand Piccard, fondateur de Solar Impulse, déclare lors du forum Coface que "si l'on ne fait rien, il est évident que des guerres auront lieu pour l'eau". En outre, les déplacements de populations que le manque d’eau engendrera peuvent déclencher des conflits. Il est à noter que les réfugiés climatiques ne sont pas uniquement les populations côtières fuyant la montée des eaux. Les chiffres indiquent que le nombre d’individus soumis au stress hydrique sera de 4 milliards en 2025 contre 400 millions en 1995.

 

Préconisations

Face à cette vision, certains pays investissent dans des infrastructures d’approvisionnement, comme le montre l’exemple de l’Algérie. La Chine a déjà construit onze barrages sur le fleuve Mékong et prévoit d'en construire plusieurs autres. Le pays trouve également des solutions de dérivation, quadrillant du Nord au Sud le pays d’aqueducs, ou de désalinisation, alors que les ressources en eau se font de plus en plus rares et que le développement du pays l’exige. La dépendance de Singapour sur les ressources hydriques est en outre l’illustration de l’équilibre géopolitique fragile rencontré par plusieurs Etats.

 

Bertrand Piccard, rappelle qu’il n'y a pas de consensus international sur les problèmes d‘approvisionnement en eau. Ces derniers ne peuvent être réglés sans une coopération régionale. La responsabilité de la gestion mondiale de l’eau est donc à remettre entre les mains de la collectivité, puisque tous les moyens de l’individu ont échoué dans ce domaine. S’il n’y a pas de consensus international entre nations, la frustration du manque de consensus force les initiatives de la part du secteur privé.  

 

Christophe Moulin & Louise Vernhes